L'éternité de mes dix ans

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En compétition

Passionnée depuis de nombreuses années, je compose de manière aboutie depuis la naissance de mon petit garçon en 2018. À travers l'écriture, j'aime explorer les émotions de mes personnages et  [+]

Image de Automne 2021
Aussi loin que je m'en souvienne, j'ai toujours aimé le vélo. J'aimais l'objet, symbole de liberté à mes yeux. J'aimais sentir le vent dans mes cheveux et son souffle sur ma peau. À bien y réfléchir, cet amour inconditionnel était un héritage familial. À l'âge où les autres enfants flageolent encore sur leurs jambes, j'enfourchais déjà le tricycle en bois, offert par mon grand-père Armand. Quelques années plus tard, une fois les petites roues rangées à la cave, mon père m'encourageait de loin en interdisant à ma mère de se précipiter. Eux seuls restaient à l'écart dans l'allée de notre lotissement de Guebwiller. Les parents voisins entouraient leur progéniture à l'affût d'une éventuelle chute.
Comme toujours, ma mère s'étonnait de l'attitude de mon père, flegmatique :
— Mais comment peux-tu être aussi désinvolte ? s'effarait-elle, tremblant dès que je vacillais.
— Et toi aussi nerveuse ? rétorquait-il en enserrant son épaule de manière tranquillisante.
Entre mon père, rêveur, bohème, mais têtu et ma mère, douce, mais ambitieuse et perfectionniste, se jouait un équilibre que j'espérais éternel. Malgré nos escapades régulières au parc de la Marseillaise et le long de la piste cyclable, ce sont surtout les fréquents week-ends que nous passions dans la maison avec jardin de mon grand-père à Lautenbach qui assouvissaient mes besoins de nature. Ces habitudes me comblaient. J'étais heureux.
Dès que la météo le permettait, j'insistais pour me rendre dans la demeure familiale sur mon vélo jaune, devenu trop petit. Les quelques soupirs de ma mère Louise « Oh non, encore... » constituaient une faible résistance face à l'un des plus grands plaisirs de mon grand-père, nous contempler alignés en file indienne. Nos klaxons trompes pétaradaient dans l'allée pour nous annoncer, réactivant la colère de Louise aussitôt éteinte par la présence d'Armand, débonnaire, sur le pas de la porte :
« Quand je vous vois comme cela, j'ai l'impression de regarder les clichés de ta grand-mère Blanche et moi-même en direction du col du Boenlesgrab ». Ses yeux brillaient d'un éclat intense, mélange de nostalgie et d'humour. « Mais, je doute que vous ayez pu nous suivre », ajoutait-il en désignant la route étroite qui partait de Lautenbach vers les chaumes du petit ballon.
Souvent après le repas dominical, tandis que ma mère s'installait devant l'ordinateur pour traiter ses mails de la semaine, nous allions faire une courte balade entre hommes. Je pédalais de toutes mes forces pour rester à la hauteur des deux comparses. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, mon père se moquait de nos silhouettes voûtées sur nos véhicules inadaptés :
— Tu ressembles à une grenouille à cheval sur une belle bicyclette bleu roi, Papa, ironisait-il en dépassant son père d'un coup de pédale insolent. Depuis la rue principale, nous nous dirigions vers la fontaine Saint-Gandolphe en empruntant la rue Haute, sans même un regard pour le Holtzheyer Brennala et sa tête de dragon.
— En attendant, à mon âge je suis toujours apte à bouger. Je ne sais pas si tu seras en mesure d'en faire autant d'ici quelques années. Tu t'empâtes de semaine en semaine fiston !
— Tout le monde n'a pas la chance d'être une vedette de la petite reine ni de s'entraîner toute l'année.
— C'est vrai ça, m'exclamais-je. J'ai lu l'article qui t'était consacré, encadré dans le hall d'entrée. Papa dit qu'après les mamans, tu essaies désormais de séduire les journalistes.
— À croire que j'ai encore la côte auprès de certaines femmes. Cela fait pourtant longtemps que j'ai perdu de ma prestance. Je n'ai plus rien à voir avec le jeune homme plein de verve qui a su charmer ta grand-mère.
— Ne joue pas les modestes. Les femmes t'ont toujours couru après. Tu les fais rire, commenta son fils.
— Oui, je les amuse. C'est tout. On parle de moi comme d'une tradition alsacienne, j'hésite entre me sentir flatté ou humilié. Choucroute, winstub, cigogne, Hansi, le patrimoine oscille entre le meilleur et le pire ! Il ne manquait plus que moi ! Super papy Armand la classe non ?
À mes yeux, le billet de l'Alsace le propulsait au rang de célébrité régionale. Exhibant fièrement son portrait dans la cour de récréation, sa notoriété m'éclaboussait par ricochet : « Regardez, c'est mon grand-père. On parle de lui dans le journal. C'est un champion pour son âge et il m'initie à la discipline. » Son trajet quotidien, le même depuis près de trente ans, lui valait une diatribe enflammée d'une éditorialiste qui décrivait « son profil courbé qui habite le folklore local ». Un schéma reprenait même son parcours. Depuis sa maison à l'angle de la rue principale, il s'arrêtait à l'école primaire de Lautenbach où il discutait avec élèves et parents puis marquait une longue pause au cimetière avant de saluer les enfants de Schweighouse ; parfois il se rendait jusqu'à l'entrée de Guebwiller et me rejoignait pour le déjeuner, après avoir acheté une pâtisserie chez Gross.
Il avait expliqué à la jeune femme qui l'interrogeait qu'il se consacrait à ses derniers plaisirs : les éclairs au café ou les Paris-Brest, le vélo, sa famille et les souvenirs. « Ses derniers plaisirs », l'insinuation derrière cette formule me brisait le cœur à l'inverse de l'auteure qui saluait une formidable joie de vivre et une capacité à profiter de l'instant présent. À ce moment-là, je ne réalisais pas la valeur de ces instants partagés. Armand n'avouait jamais qu'il cherchait à créer des souvenirs communs. La difficulté de la promenade comptait moins que sa simple existence. D'ailleurs, elle ne s'éternisait jamais. Mon père prétextait que :
— Louise a besoin qu'on l'extirpe de son travail.
— Elle a bon dos ta femme, le taquinait Armand. Admets plutôt que tu es fatigué, Paul.
Haletant, ses protestations n'en devenaient que moins crédibles. Le bon vivant s'estompait derrière une vague mauvaise foi, jusqu'à ce qu'Armand cède :
— Ça suffit, allons retrouver Louise avant qu'elle ne mange tous les bredalas. C'est l'heure du goûter et je ne peux pas laisser mon petit fils dépérir.
Le moelleux des brioches piquées de pépites de chocolat résonnait comme une madeleine de Proust. Les mains autour d'une boisson fraîche ou bien fumante, selon la saison, c'est à ce moment que mon grand-père évoquait le passé. Le regard noyé dans le vague de ses souvenirs, une voix caverneuse s'élevait de sa gorge pour emplir tout l'espace du salon encombré de bibliothèques et de bibelots. La caverne d'Ali Baba, un foutoir sans nom pour Louise, l'antre du rêveur pour Paul qui partageait mon émerveillement pour ses talents de conteur. Son récit parait de couleurs le quotidien. Il peignait un tableau avec des mots. Son coup de foudre, soixante ans plus tôt, conservait l'impact d'un feu d'artifice :
— Je me souviens comme si c'était hier du jour où j'ai rencontré ta grand-mère. Nous avions dix ans tous les deux. À l'époque, les filles et les garçons n'étudiaient pas ensemble. L'école des garçons se trouvait rue de la paix et celle des filles, rue des pierres. Tous les matins, j'effectuais le trajet qui me séparait de l'école en vélo. Elle l'effectuait à pied. Avec ses longs cheveux bruns, ses yeux marron vert et ses pommettes hautes, j'étais persuadé que tous les garçons devaient lui courir après. Elle était si belle. Pourtant, malgré la crainte qu'elle me repousse, je me suis armé de courage pour l'aborder. « Tu aimerais faire un tour de vélo avec moi ? », ai-je osé. Quand elle a dit oui, je me suis retenu de hurler de joie et de sauter en l'air. Sauf que je n'ai pas pu me concentrer le reste de la journée. « Armand qui suis-je en train d'évoquer ? », m'interrogeait le professeur en tapant de sa canne sur la table, d'un ton sévère. Incapable de répondre, je sentais qu'il ne se réjouirait pas de ma certitude d'avoir rencontré la femme de ma vie. Mais, l'avenir m'a donné raison. Ton père et toi en êtes les preuves vivantes.
Si la fin ne variait jamais, ses gestes théâtraux et la quantité de détails insignifiants dans son récit dépendaient de son état de forme. Dans les bons jours, il frôlait la remise d'un Oscar. Je le trouvais incroyable et fascinant. À mes yeux d'enfant, il paraissait éternel et hors du temps. Comment pouvait-il en être autrement ? J'étais persuadé que la situation ne changerait jamais. J'ignorais les vicissitudes de l'existence et ce qu'on appelle les coups du sort. Je n'étais qu'un gamin, pas encore dix ans. J'étais un épargné. Plus pour très longtemps. Aux alentours du 14 juillet, un peu plus d'un mois avant mes dix ans, je compris que les meilleures choses peuvent prendre fin. Une chute conduisit mon grand-père aux urgences, d'où il ressortit le soir même.
Devant mon inquiétude, mon père et ma mère banalisèrent l'accident et m'accompagnèrent chez lui le dimanche matin, comme d'habitude. Hormis ses béquilles, il demeurait fidèle à lui-même. Ce n'est qu'en y regardant de plus près que je perçus une fêlure et une fatigue que je ne lui connaissais pas. La sollicitude de mes parents intensifiait cette impression et me fit soudainement prendre conscience de sa fragilité. Mon grand-père n'était donc pas éternel. La phrase de l'article, cette innocente évocation des derniers plaisirs remonta en moi avec force, éclairait la réalité d'un jour nouveau. Au fond, je connaissais le cycle de la vie. Ma grand-mère était décédée tout comme celle de mon ami Clément, quelques semaines plus tôt. Comment avais-je pu croire que le génie d'Armand le préserverait ? Je le percevais trop différent des autres pour être concerné par un état aussi absurde que la mort. La justice cosmique, à laquelle je m'accrochais, n'existait pas. Tout le monde mourait. C'était l'ordre des choses. À cette conclusion, je compris que je venais de perdre une part de mon innocence. Je le cachais à mes parents et à Armand. Confusément, je sentais que partager mon trouble les effrayerait.
Notre départ en vacances était programmé pour fin juillet. Il nous restait donc quinze jours avant de se rendre dans les gorges de l'Ardèche et Vallon pont d'arc. Quinze jours que nous passions avec mon grand-père. Du choc, il ne lui restait plus qu'un léger boitillement. Pourtant, nos balades à vélo et nos courses poursuites armées de pistolets à eau, loisirs de l'été dernier, s'apparentaient à de vagues souvenirs. Nos activités extérieures cédaient la place aux jeux de société et aux discussions autour de boules de glaces. Le confinement de l'intérieur convenait mieux à l'état de mon grand-père. Mais son sourire de façade dissimulait mal sa réelle souffrance. Les rappels à l'ordre de mes parents accentuaient son mal-être et lui arrachaient des soupirs las. Autant pour le distraire que pour ramener de la joie de vivre au sein de cette atmosphère feutrée, je l'interrogeais sur le coffret de photographies rangé dans le meuble du salon.
Sous le couvercle d'une vieille boîte sentant le renfermé, plusieurs clichés représentaient un Armand jeune au bras de son épouse. Leur bonheur était une évidence. Préciser qu'ils s'aimaient tenait de l'injure face à ce qui était une certitude. Habillé en cycliste, mâchoire carrée et chevelure noir de jais, mon grand-père souriait de toutes ses dents à l'objectif tandis que sa femme le fixait, ses cheveux mi-longs relevés en un chignon, dévoilant une nuque gracieuse.
Ces portraits exhalaient une délicieuse nostalgie. Armand me détaillait avec un plaisir apparent leurs excursions en amoureux jusqu'au col de Boenlesgrab en empruntant celui du Fistplan, qui offrait un point de vue magnifique sur le massif du Petit Ballon :
— Ta grand-mère était audacieuse, imprévisible, forte et sincère. Tu sais à quel point je déteste les hypocrites. Elle était pire, elle les ignorait. Peu lui importait le regard des autres, elle menait sa vie comme bon lui semblait. À l'époque, les habitants de notre village la considéraient comme une extraterrestre et ne se gênaient pas pour la juger. Une femme juchée à califourchon sur un vélo et portant des vêtements courts ne pouvait qu'attiser les malveillances. Les mentalités évoluent lentement aujourd'hui comme hier. Il y a moins d'une centaine d'années, les médecins pensaient que ce sport pouvait entraîner des déviances sexuelles. Une féministe a même dit que la bicyclette a fait plus pour l'émancipation des femmes que n'importe quelle chose au monde. Pédaler est ma manière de revivre ces souvenirs et dans un sens, de lui rendre hommage.
— Papy, j'aimerais tant refaire avec toi vos trajets pour mieux partager tes souvenirs. J'étais trop jeune lors du décès de Mamie pour me rappeler. Quand tu me racontes vos longues épopées, j'ai l'impression de la connaître un peu.
— Oh ! Si j'arrive à te la rendre vivante, j'en suis heureux. Je suis sûr que tu l'aurais adorée. Elle était la meilleure partie de nous deux. Malheureusement, personne n'est immortel. Les souvenirs restent. Eux sont éternels. Peut-être que j'évoque quelque chose d'abstrait pour toi, mais à l'approche de la fin, quand ton corps et ton esprit défaillent, le passé prend toute son importance. Toi tu as toute la vie devant toi. Moi, elle est plutôt derrière. Je n'en suis pas triste. Au contraire, j'ai eu ma part. Quel bonheur d'avoir connu ta grand-mère et de pouvoir faire vivre son image dans nos cœurs ! Lorsque je disparaitrai, ce sera à ton tour de perpétuer ma mémoire.
— Papy, ne dis pas une chose pareille ! hurlais-je, épouvanté à cette perspective. Je t'aime fort et j'ai envie de t'avoir à mes côtés pendant encore très longtemps.
— Malheureusement, l'amour n'a jamais retenu personne sur Terre.
— Mais, il y a tant de chemins que tu dois me faire découvrir, gémissais-je.
— Et je serais ravi de les partager avec toi dès que j'aurais récupéré la forme, finit-il par me sourire.
— En vélo ?
— Oui ! Comment te le refuser ? Le col du Boenlesgrab par exemple ?
— Tu crois que ce serait possible pour mon anniversaire ? Ce serait vraiment mon plus beau cadeau.
— Alors, tope là ! conclut-il en tendant sa main. Puis reprenant d'une voix basse en regardant dans la direction de mes parents, il ajouta :
— Mais ne leur dis rien. Ils s'inquiéteraient. Ils me pensent trop faible pour monter au col. Comme si je m'arrêtais à si peu... 
Armand voyait clair dans leur attitude. Ils étaient anxieux même s'ils ne me l'avouaient jamais. S'il existait encore un doute, leurs disputes de plus en plus fréquentes et bruyantes finirent de me convaincre. Nos quelques jours de vacances ne constituèrent pas une trêve. En début de séjour juste après une sortie en canoé dans les gorges de l'Ardèche, leurs éclats de voix me maintinrent éveillé jusque tard dans la nuit, malgré mon épuisement. Ma mère reprochait à mon père, comme toujours, de manquer de réalisme :
— Il faut y réfléchir Paul, s'agaçait-elle.
— Pourquoi désires-tu le remettre en question ? J'ai l'impression que tu parles d'un vieillard.
— Et toi, penses-tu qu'il est un jeune homme ? Ne comprends-tu pas qu'il doit se reposer ? Il n'a plus le corps de ses trente ans. Comment veux-tu qu'il continue ?
— Je crois qu'il a été assez clair. Je ne souhaite pas le cantonner dans un rôle de vieillard. Il est encore capable de fournir des efforts.
— Il ne se rend pas compte de ses limites Paul. Nous devons le protéger.
Lorsque je les questionnais, mes parents échangeaient des regards gênés et détournaient la conversation, en évoquant mon anniversaire, un sujet de contrariété à mes yeux. Ma naissance un 17 août tombait en pleine période de congés. J'avais depuis longtemps fait le deuil d'une grande fête à cette occasion. Mes amis étaient trop dispersés. La plupart du temps, nous passions l'après-midi dans un centre aquatique avec ceux présents ou dans le jardin de mon grand-père avec les voisins. « Mais ce sera vraiment différent cette année », me jurèrent-ils, à l'unisson. Incapable de parler d'une seule voix, cette soudaine entente trahissait une profonde anomalie.
Durant toutes les vacances, mes parents multiplièrent les petites attentions et cédèrent à mes caprices. Ma mère n'hésita même pas à acheter des cônes glacés ordinairement qualifiés de répugnants nids à calories. Leur gentillesse était plus suspecte que leurs non-dits. Quant à leurs promesses, elles me survolaient. L'état de mon grand-père me perturbait davantage que le contenu de ma journée d'anniversaire. Je m'accrochais naïvement au serment d'Armand me persuadant qu'un engagement ne peut pas se défaire. Mais en réalité, tout le monde pouvait mentir, même lui. Ce qui me paraissait impossible voilà encore quelques mois ne l'était plus. Mes dix ans marquaient un cap, celui de la frontière de mon innocence.
La veille de mon anniversaire, j'interrompis à nouveau mes parents durant l'une de leurs discussions animées :
— Il est trop vieux, opposait ma mère.
— On adaptera le programme. Pourquoi es-tu aussi inquiète ?
— Mais tu l'as entendu tout comme moi. Il ne se rend pas compte de ses difficultés physiques.
— Louise, arrête maintenant ! Tu ne le comprends pas. Et moi non plus sans doute. Nous sommes tous les deux trop jeunes. Nous ne savons pas ce que cela suppose d'exister par son passé. Nous avons la chance d'avoir un avenir alors que le sien se dessine dans le nôtre. En l'empêchant de vivre comme il l'entend, nous ne lui sauvons pas la vie.
— Mais tu devrais essayer de le ramener à la raison. C'est à nous de prendre soin de lui.
Mon entrée dans la pièce les réduisit au silence et à la gêne. Aucune de mes questions n'obtint de réponse et ma mère m'accompagna jusqu'à mon lit en m'embrassant sur le front, une première depuis presque deux ans. « Un mauvais signe », ne puis-je m'empêcher de penser. J'étais persuadé que jamais mon grand-père ne serait en mesure de tenir sa promesse. Mes parents organisaient sûrement une visite dans un parc ou à la piscine avec des amis. Réjouissante dans d'autres circonstances, cette perspective me semblait maintenant superficielle et dénuée d'intérêt. Rien ne pourrait me faire passer une bonne journée demain si Armand s'absentait.
Les pensées tournaient dans ma tête. À plus de 2 h du matin, le sommeil gagna la lutte. La lumière des chiffres incandescents s'estompa derrière l'obscurité de mes paupières closes. Je m'effondrais, les quelques mots de la promesse d'Armand en toile de fond de mes songes. Ce fut une nuit pénible. Au moindre doute, dès que je pensais « Papy ne viendra pas demain », je me réveillais puis sombrais l'instant suivant. À 9 h, je me sentais dans le même état de fatigue, voire pire qu'en début de nuit, prêt à me recoucher pour chasser ma mélancolie. Les bruits de préparation du petit-déjeuner ajoutèrent à mon humeur sombre. Mes parents se moquaient de ce que je ressentais. Ils ne me comprenaient pas. Sans dire un mot, je les rejoignis et m'installais à table avec eux, évitant leurs regards appuyés.
Tous les deux portaient une tenue décontractée, voire vaguement sportive. Si cela n'était guère étonnant de la part de mon père, ma mère n'enfilait un jogging que pour son cours de yoga et ne troquait ses talons contre des chaussures plates qu'en de rares occasions. Après avoir fini, mon père s'ébroua, s'exclamant avec entrain : « Allez en voiture Simone ». Ma mère le suivit sans partager son enthousiasme. Sur les premiers kilomètres, j'arrivais à mimer l'indifférence, mais plus nous approchions du col de Boenlesgrab et plus ma conversation avec mon grand-père me revenait en mémoire. Au moment où le véhicule ralentit pour se garer sur le bas-côté, je sentis les larmes me monter aux yeux et les chassai d'un revers de la main rageur.
Devant moi, mes parents souriaient. Le rétroviseur me renvoyait leur satisfaction déplacée. Si l'objectif de leur petite journée entre amis était que je me réjouisse, c'était loupé, songeais-je en maudissant mon grand-père de son serment mensonger. À défaut d'une véritable colère, me submergea plutôt une sensation de manque. Oui, Armand me manquait et j'en voulais à la Terre entière de le comprendre vieillissant et fatigué. J'en voulais à mes parents de chercher à me rendre heureux. Je m'en voulais de mon insouciance. J'en voulais à mon grand-père d'être comme les autres. Au bout d'un quart d'heure environ, je vis le visage de ma mère se décomposer à l'arrivée d'un cycliste sur un vélo bleu roi. Quelques secondes me furent nécessaires pour reconnaître la silhouette légèrement voûtée et le crâne grisonnant qui s'approchait.
Un cri de joie m'échappa et je me précipitais vers lui, qui ruisselait de sueur. Louise enragea : « C'est inconscient d'être venu en vélo ». Respirant avec effort, Armand descendit de la selle et me le mit en main :
— Et voilà ton cadeau, mon grand. C'est à toi maintenant de te forger tes propres souvenirs. Moi j'en ai bien assez. Je n'ai plus besoin de pédaler et ce n'est pas très prudent, comme le dit ta maman.
Mes yeux brillaient d'admiration et ceux de ma mère d'agacement devant cet homme, sportif malgré son âge :
— Alors, tu viens avec nous ? m'enthousiasmais-je.
— Évidemment, je n'aurais manqué cela pour rien au monde.
— J'espère juste qu'il y aura assez de place dans la voiture..., commença ma mère avant que mon grand-père ne la coupe en éclatant d'un rire enfantin :
— Ne t'inquiète pas, je prends la mienne. Je suis garé à cinq minutes à pied. Pourquoi être étonnés ? Vous pensiez vraiment que j'étais venu en vélo ?

Parce que, soyons réalistes, ce n'est plus de mon âge...
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Un petit mot pour l'auteur ? 14 commentaires

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Patrick Peronne · il y a
En dehors de la qualité de votre texte, il y a le vélo objet de passion et de sport toute ma vie durant. A quatre ans, j'avais un petit vélo bleu.... à deux roues pleines... puis vint le temps de la compétition ( à un modeste niveau). J'ai 68 ans et j'ai toujours le même amour pour les vélocipèdes dont l'esthétique continue de me fasciner. Et puis il y a l'Alsace où j'ai fait mon service militaire ( Mützig ) et ces routes sur lesquelles j'ai avalé les kilomètres... à bicyclette. Merci pour cette lecture. Vous avez un abonné de plus :-))
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Aurélie Masi · il y a
Bonjour Patrick, merci beaucoup pour ce commentaire très personnel et le partage de votre histoire. Je suis très heureuse de vous avoir touché et de vous compter dans mes abonnés. Je souhaitais vous répondre plus tôt mais je n'en ai pas trouvé le temps. Merci encore!
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Eve Lynete · il y a
Douceur de l'enfance, douleur de l'avenir.
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Annabel Seynave- · il y a
Une belle histoire de transmission et d'enfance ... Bravo Aurélie !
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Chantal Sourire · il y a
Tendresse et nostalgie !
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Aurélie Masi · il y a
Merci Chantal!
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Isabelle M · il y a
Tendre à souhait. Une belle histoire ❤️
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Aurélie Masi · il y a
Merci pour ces gentils mots. Heureuse que ça vous ait plu.
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Ode Colin · il y a
J'ai trouvé le titre très joli et c'est pour cela que j'ai lu votre histoire que j'ai vraiment aimé.
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Aurélie Masi · il y a
Merci beaucoup Ode pour ce commentaire.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Des mots écrits pour être lus longtemps et pendant plusieurs générations .
Les promenades à vélo mènent loin sur les routes de la nostalgie .
Un beau récit rempli d'amour .

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Aurélie Masi · il y a
Merci beaucoup Ginette pour ce commentaire. Je suis contente que ce texte vous ait plu.
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JAC B · il y a
Quelques longueurs dans ce texte mais finalement j’ai bien aimé ce grand-père fan de vélo qui est à la fois facétieux et raisonnable, on comprend qu'il soit une idole pour son petit-fils. Je like Aurélie
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Aurélie Masi · il y a
Merci Jac pour le commentaire. Pour le prochain texte, promis j'essaierai de faire un peu plus court.

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