Les yeux de ma mère

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J'écris des trucs y parait ? ah bon, première nouvelle.

Image de Grand Prix - Automne 19
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C’est en octobre 1978 que ma mère est morte, et j’ai rêvé d’elle toutes les nuits les deux années qui suivirent, jusqu’à ce que j’entre au lycée. D’une certaine manière, je rêvais aussi de notre maison, qui a rendu l’âme quand ma mère a basculé du mauvais côté du balcon, en ce soir funeste d’intempéries ; durant des mois, les volets sont restés fermés, les enveloppes se sont entassées dans le vestibule, les bouteilles de parfum et les fards à paupières ont pris la poussière près des brosses à dents, même Ektor, le chien familial, seul élément de gaieté dans l’environnement proche, semblait plus mélancolique et légèrement furieux. Parti, le doux fumet des plats qu’elle préparait chaque matin avant de partir au restaurant. Silencieuse, la station de Jazz constamment allumée à la radio du salon. Finies, les soirées de bataille navale, de Tarot, de Scrabble et d’échecs. La flamme de vie qui animait le foyer familial fut soufflée par le vent fou d’octobre. Plus qu’un vent fou : une véritable tempête qui durait depuis des semaines ; les gens peinaient à sortir de chez eux, les lignes téléphoniques étaient coupées, nous éclairions nos repas à la bougie.
De nombreuses choses amusantes sont liées à sa mort. Par exemple, au moment où j’ai vu son corps se fracasser sur le macadam, de la fenêtre de ma chambre, le vent s’est arrêté de souffler. Une seconde les arbres ployaient, la pluie giflait les vitres, les parapluies se retournaient, et l’instant d’après plus rien. Cinq minutes plus tard, le soleil pointait de derrière les immeubles. Autre chose : les plantes vertes disséminées partout dans la maison dont elle ne savait pas s’occuper et qui agonisaient en silence dans le coin des pièces revinrent à la vie dès le lendemain. Les couloirs se sont brusquement transformés en jungles tropicales, avec du lierre qui tombait en cascade du plafond, des fougères qui ployaient sereinement sous le poids de leurs feuilles, pointant du doigt des éléments invisibles de l’autre côté des vitres, le menton relevé, et même des roses sont apparues tout autour de la porte d’entrée, alors qu’auparavant les branches noircies accueillaient d’un air défaitiste les invités de la famille.
Le premier soir, tandis que je m’endormais au milieu des sanglots de mon père, dans le salon de mes grands-parents, elle m’est apparue en rêve, dans sa robe noire des cabarets de Paris qu’elle avait acheté aux puces et jamais porté pour la raison évidente que nous ne sortions pas dans des endroits où l’on acceptait les tenues au-dessus du genou. Nous nous trouvions dans le parking extérieur du Walmart près de chez nous, sous une nuit sans étoiles. Elle m’a regardé de son unique œil noir, mélancolique et silencieuse, durant le laps de temps qui s’est écoulé après son apparition. Je n’ai rien dit ; je ne suis pas quelqu’un de très bavard de nature, et comme elle ne semblait pas décidée à parler, l’échange s’est effectué dans le silence. Je me demandais si elle allait prononcer un mot avant que je me réveille quand soudain, elle a porté une main à son visage et a passé ses doigts de pianiste entre son œil et sa paupière supérieure. Une terrible grimace déforma son visage tandis que la lune sortait des nuages et faisait étinceler la boule blanche luisante qu’elle arracha de son orbite avec un bruit de succion, comme un baiser sonore. Instantanément, le sang se mit à couler du trou sombre au-dessus de son nez et ruissela des deux côtés de ses lèvres avant de disparaître dans son cou blanc. La bouche tordue dans une moue malheureuse, tout son corps fut secoué de sanglots hystériques et brusquement, alors que je rêvassais dans le ciel noir, elle a attrapé ma main d’un geste vif. « Prends-le. » Elle parlait de l’œil. Je l’ai regardée avec un dégoût tout à fait détaché, un calme exemplaire, nullement troublé par son apparition surnaturelle ni par ses manières macabres. Docile, j’ai laissé l’œil tomber dans la paume de ma main : c’était glissant, mou et chaud. « Je veux que tu le gardes. »
La deuxième nuit, sur le même parking désert, au cœur de la même nuit d’encre, elle m’est encore apparue, mais cette fois-ci comme elle était de son vivant, hormis son orbite gauche vide et sentencieuse. Ses yeux étaient d’une couleur reconnaissable entre mille : vert émeraude, très lumineux et toujours embué de larmes, et voir seulement l’un de ces phares colorés braqués sur moi me fit un drôle d’effet. Elle parla presque instantanément, comme si elle avait eu hâte de me voir et de se confier à moi. « Comme tu es beau. Je suis si heureuse de te voir. Comment va ton père ? » J’ai haussé les épaules. Ses sourcils clairsemés se sont recourbés comiquement et son œil valide s’est fermé le temps d’un instant, comme si elle allait se mettre à pleurer. « Il me manque tant. Je l’aime si fort. Le sait-il ? » Les lamentations sont montées en puissance, jusqu’à ce qu’elle se détourne d’un quart pour jeter un regard sur le sol couvert de poussière. Je ne l’ai pas vu faire ; la chose suivante que je sus fut que son œil droit était au creux de ma main fermée et qu’elle sanglotait sans retenue, debout au milieu des places de parking.
Le lendemain, un troisième œil était apparu au milieu de son front. Il papillonnait en se posant sur moi, immobile, sans réaction. Là, elle prit ma main et me parla longuement. Elle parla de combien elle souffrait, de ce que la vie lui avait enlevé ; elle parla de sa propre mère, morte il y a des décennies, elle parla des plateaux d’hôpital, des puzzles de maison de retraite, de l’éclat du soleil maritime le matin en décembre. Les marins, le gros chien beige de son enfance, les chevaux sauvages, puis les immeubles, les néons du métro la nuit, les ambulances, le cercueil de son père. J’écoutais en fixant son unique iris fiévreux, peu attentif. Elle a pleuré, s’est griffé le visage de ses ongles, et alors qu’une sirène lointaine résonnait dans la distance obscure, elle s’arracha l’œil de la même manière que la veille et me l’offrit encore.
Chaque nuit, elle m’apparaissait avec un nouvel œil intact sur le visage et le torrent de ses larmes moins intense que la veille, et tous les matins je me réveillais avec son œil dans la paume de la main. Mon sommeil n’en était pas perturbé, j’avais repris les cours et vivais une existence paisible, alors que mon père sombrait avec vitesse et efficacité dans un état dépressif post-traumatique important. Ce fut là la partie dont je parlais précédemment, celle où la maison se mit à mourir. Pour contrer ce vide effrayant, je me suis mis à rentrer de moins en moins chez moi, restant souvent longtemps après le dîner chez Thomas et Germain. Mais toutes les nuits, elle continuait à venir me voir.
Au bout de la troisième semaine, je fus envoyé chez un docteur réputé de la région qui se mit à me poser des milliers de questions, certainement pour essayer de deviner ce qui se cachait derrière ce masque d’impassibilité. Néanmoins, il tenait à continuer les séances, qui se déroulaient inlassablement de la même manière : j’entrais, je me taisais pendant quinze à vingt minutes, et puis il commençait à m’assaillir de questionnements sans queue ni tête. J’endossais cette torture avec stoïcisme, et en vint même à désirer l’encourager dans son travail. Après tout, cela pouvait être amusant. Je lui dis que je la voyais dans mes rêves. Lorsque je lui tendis la représentation qu’il m’avait demandé de dessiner, il écarquilla les yeux en horreur : c’était ma mère, avec sa robe noire, et son visage s’étirait vers le haut dans un front tout à fait disproportionné, vision d’effroi, avec ses vingt yeux aveugles, le sang séché au creux de son cou et le long de ses joues pâles, son unique œil valide fixant le spectateur avec dureté.
— Elle... Que fait-elle, dans ces rêves ?
— Elle s’arrache l’œil et me le donne. 
Je me demande ce que Freud aurait pensé de cela.

La vie suivait son cours. J’allais au collège et assistais avec peu d’intérêt à mes leçons, je rentrais le soir et cuisinais des nouilles instantanées que j’apportais à mon père, dans sa chambre. Le soir, lorsque le sommeil posait ses lourds bras autour de mon cou, je rêvais de ma mère. Je m’en souviens clairement même aujourd’hui : j’ai trente-deux ans, je suis marié et j’ai une petite fille de quatre ans ; je vis à la campagne, je nage deux fois par semaine et je travaille dans une petite boîte de publicité en centre-ville. Mon père a mis fin à ses jours l’année de mes dix-sept ans, et à compté de cette date, je n’ai plus jamais eu à affronter la représentation de ma mère, en larmes, ses mille yeux aveugles fixés dans le vide de la nuit. Je suppose que s’il existe un endroit, loin de cette Terre, où les morts mènent leur existence, mes parents s’étaient retrouvés et vivaient des jours heureux quelque part, au Ciel, ou dans un univers parallèle, ou encore dans les limbes des enfers. À partir de ce jour, elle n’a plus eu besoin de moi.
Les autres avaient une drôle de tendance à me prendre en pitié. J’avais droit à tout un tas de délais supplémentaires, des vêtements gratuits, des places pour le théâtre le samedi soir, des aides et des sollicitudes dont je n’avais pas besoin. Je suppose que lorsqu’un enfant de treize ans voit sa mère mourir, on attend de lui un minimum d’abattement ; abattement que je n’ai pas ressenti une seule seconde. Je n’ai jamais beaucoup essuyé de sentiments forts au cours de ma vie, mais je ne considère pas cela comme une faille d’une quelconque façon. Ma mère venait à moi de la seule manière qu’elle connaissait : en rêve. Elle m’assaillait tantôt de reproches, tantôt d’un amour étouffant, pour devenir de plus en plus silencieuse au fil des nuits. Vers la fin, nos échanges se résumaient à une réunion sur le parking Walmart, à un troc silencieux d’un organe de la vision contre un regard de ma part ; plus de paroles, encore moins de beauté ou de mélancolie. Je crois qu’elle était triste que je ne sois pas plus atteint par son absence.
Un jour, mon père et moi avons parlé ensemble. Il était tard ; mon père était sur la fin de sa vie – chose que je ne pouvais pas savoir, et que d’une certaine façon je savais quand même – et il m’avait traîné dans un diner lugubre de la ville voisine pour un repas familial aux allures d’oraison funèbre. Il ne parlait que très rarement de sa défunte femme, mais lorsqu’il le faisait c’était toujours à grand renfort de larmes et de lamentations.
— Tu sais, j’ai comme l’impression que ta mère essaie de me contacter. Depuis sa mort, j’ai comme des... un sixième sens qui vibre parfois, comme une araignée, ou en tout cas un animal.
— Hum, ai-je dit par-dessus mon assiette de soupe. 
Regard dubitatif de mon père, sourcils froncés ; je pouvais lire sur son visage sa désapprobation.
— Franchement, Nicolas, il t’arrive d’être triste ? Même pas pour toi, au moins pour elle ?
— Oh, si, si, ai-je dit en jouant avec ma cuillère, évitant son regard.
— Je ne t’ai jamais vu pleurer.
— Et alors ?
— On dirait que t’en as rien à faire. 
Je ne sais pourquoi il lui avait fallu presque deux ans pour se rendre compte de cette réalité – ça n’était pas comme si je tentais de le cacher. Cependant, j’ai jugé sage de calmer le jeu et de m’engager dans une nouvelle voie.
« Je rêve d’elle. » Cette révélation fit l’effet d’une bombe et le raz de marée qui décima les traits tirés de mon père rehaussa, du moins le pensais-je, le goût fade de sa soupe. Au travers de ses larmes, il tentait de parler. Il voulait en savoir plus.
— Elle me donne son œil.
— Quoi, tous les soirs ?
— Oui.
— Comment ça, son œil ?
— Eh bah, elle se l’arrache et elle me le donne. 
De toute évidence, il ne me croyait pas. S’il y avait bien quelque chose que je détestais, c’était lorsqu’on doutait de mes propos. Que croyez-vous que j’ai fait, par la suite ? Je lui en ai fourni la preuve. Le lendemain, au réveil, alors que je me levais, l’œil gluant de ma mère entre les doigts, je suis allé jusque dans sa chambre, au premier étage. Il dormait encore, bien à l’aise dans l’obscurité tranquille des volets clos.
— Papa ?
— Huuuuum...
— J’ai un truc pour toi. 
Je m’attendais à ce qu’il hurle, mais il ne l’a pas fait. Il fixa la sphère molle dans la paume de ma main sans rien dire, avant de relever les yeux vers moi. Il avait l’air effrayé des kamikazes prêts à accomplir leur devoir.
— Tous les jours ? demanda-t-il d’une voix blanche.
— Oui.
— Où sont les autres ?
— Oh, tu sais... Regard fiévreux, les doigts qui s’accrochent les uns aux autres, je les ai donnés à Ektor. 
Ouvrant les yeux dans l’obscurité en entendant son nom, le gros labrador qui dormait tranquillement dans le lit parental releva la tête et eut un jappement enjoué.

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