Les piliers de la création

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Super-héros cinglés, démons mélancoliques et IA empathiques. Et puis des ptits chats aussi.

Image de Grand Prix - Automne 19
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L’homme est tout seul. Il ouvre la portière de la 307 rouge, met les clefs dans le contact et attache sa ceinture. Puis au lieu de démarrer, il appuie son crâne poivre et sel sur le volant et soupire. Il reste ainsi quelques minutes, immobile comme un rocher arrivé au bas de la pente. Enfin, il démarre et sort du parking de l’hôpital.
Au bout de dix kilomètres, il tourne au panneau « Saint Alban d’Ay » et gare sa voiture sur le parking d’un petit bâtiment en pierres. Il monte les marches et pousse le panneau en bois ouvragé qui s’ouvre dans un grincement. Au bureau d’accueil, une femme entre deux âges le salue. Sur son chemisier nacré aux manches bouffantes, un badge épinglé indique « Marielle Minaire, Secrétaire de mairie ».
— Salut Adam. Ma mère m’a prévenu. Je suis désolé.
Elle le prend dans ses bras, et le serre fort contre elle. Puis elle relâche l’étreinte en lui caressant doucement l’épaule.
— Je me suis chargée des paperasses pour la parcelle, j’ai juste besoin que tu signes.
Il la remercie et signe les papiers qu’elle lui présente. Alors qu’il s’apprête à partir, elle le retient par la manche de son polo défraîchi.
— Tu… es sûr que ça va, Adam ?
Il hoche la tête et la rassure. Elle détache lentement sa main du tissu et le laisse s’en aller.

*

Il reprend la route et coupe les gaz quelques kilomètres plus loin sur une cour en terre battue. Un gros moustachu à l’étroit dans un trois-pièces en velours noir l’accueille à la sortie de sa voiture.
— Bonjour Monsieur Simon. Au nom de la marbrerie Raynaud, permettez-moi avant toute chose de vous présenter toutes mes condoléances.
Il incline la tête pour le remercier. Le moustachu le fait entrer dans un bureau surchargé de paperasses. Puis il le fait asseoir dans un chesterfield en cuir vert empire et dépose un classeur sur une table basse devant lui.
— Je vous conseille l’acajou, mais nous proposons aussi des modèles en chêne-liège.
Il sélectionne le premier et referme le classeur. Le moustachu le reprend et tourne plusieurs pages, puis le replace sur la table basse.
— Et pour les capitons, nous disposons de plusieurs coloris. Vous avez ce modèle bordeaux avec les fleurs de lys par exemple.
Il dit oui aux fleurs de lys et sort son chéquier. Il veut connaître l’ordre et le montant.
— Attendez monsieur, vous ne m’avez pas dit pour les poignées et les ornements. Et quelle matière désirez-vous pour le revêtement ? Du velours ?
Il lui dit qu’il n’en a rien à foutre des ornements, il veut le plus simple et a d’autres choses en tête, est-ce que c’est bon ?
Le moustachu, l’air confus, lui annonce le montant et lui demande de remplir un formulaire. Il le remplit en autant de temps que met une feuille à rouler pour se consumer.

*

Il rentre chez lui et lorsqu’il pousse la porte, un petit garçon l’attend, assis à table, la tête dans les coudes. Sur la table, on a déposé un bol de chocolat et une tartine de confiture, mais rien n’a été touché. Une vieille femme entre dans la pièce.
— Je m’inquiétais que tu ne rentres pas. Comment ça va ?
Elle le prend dans ses bras, le serre fort contre elle. Il hoche la tête.
— Tu es sûr ?
Le petit garçon quitte son siège et sort de la pièce.
— Côme n’a rien voulu manger. Le pauvre petit. Marielle m’a appelée, tu t’en es sorti pour le reste ? Tu as bien du courage Adam. Je ne sais pas comment tu fais. Moi je n’y arrive pas.
Elle renifle. Il lui répond qu’il faut bien que quelqu’un le fasse après tout. Elle hoche la tête et lui dit qu’elle reviendra demain.
— J’ai écrit l’avis pour le journal. Ton ordinateur est encore allumé. Il faudra l’envoyer au Réveil avant ce soir si tu veux que ça paraisse à temps.
Il la remercie et la regarde s’en aller par l’escalier. Puis il s’assied devant son ordinateur et lit le mail qu’elle a écrit :
Adam Simon, son mari ; Côme Simon, son fils ; Ursula Minaire, sa mère ; Marielle Minaire, sa sœur, vous font part du décès de
Madame Estelle Simon
née Minaire
à l’âge de 35 ans. La cérémonie religieuse sera célébrée le mardi 11 juin, à quinze heures, en l’église de Saint Pierre-Aux-Liens.
Il clique sur le bouton envoyer et éteint l’ordinateur.
*
Il s’approche de la chambre de son fils et pousse le battant. La pièce est plongée dans le noir.
Le petit garçon ne bouge pas lorsque son père allume la lumière. Il est allongé sur le tapis bleu, prostré. Son père s’approche et s’assied à côté de lui. Ils ne se disent rien pendant quelques secondes.
Au bout d’un moment, le père lui demande si mamie lui a expliqué.
— J’avais déjà compris.
Il lui dit qu’il faut manger quelque chose, il n’a rien avalé depuis la veille.
Le petit garçon ne réagit pas. Le père fronce les sourcils et regarde ses mains, on dirait qu’il réfléchit. Il lui propose une pizza du dôme, il aimait bien en manger avant, non ?
L’enfant reste silencieux. Puis lentement, il se relève et regarde son père dans les yeux.
— Ce matin on faisait la dictée. Et à chaque fois que la maîtresse arrêtait de parler, je pensais à maman. Après on a fait des problèmes de maths, c’était des gâteaux à additionner. Moi je pouvais juste penser à maman quand je l’aidais à faire son gâteau roulé à la fraise. Et puis la maîtresse a dit qu’on allait planter des fleurs autour de l’école. Tout le monde était content. Et j’ai pensé à la fois où on avait planté les lavandes avec elle pendant tout un après-midi le long de l’allée. Et maintenant il y a personne d’autre qui peut s’en souvenir sauf moi.
Le père continue à écouter son fils. Au fur et à mesure, il se saisit de sa petite main qu’il caresse délicatement avec le pouce, comme si c’était un rouge-gorge fracassé contre une baie vitrée.

*

Au bout d’un moment, il emmène son fils dans le salon, toujours en lui tenant la main. Ils sont assis côte à côte sur le canapé. Sur les genoux du petit garçon, le père a posé un atlas de l’espace.
— Tu sais ce que ta maman m’a raconté la première fois que je l’ai vue ?
Le petit hoche la tête. Le père ouvre l’album et commence à tourner les pages. Il s’arrête devant une image du cosmos. On y voit trois nuages de poussière baignant dans une lumière bleue. Ils sont parsemés de taches rouges.
— Les piliers de la création.
Il pointe du doigt les éléments de la photo.
— Les points rouges, c’est le soufre. Le bleu c’est l’oxygène. En vert c’est l’azote et l’hydrogène.
Le petit froisse ses sourcils. Son père esquisse un sourire.
— J’ai fait la même tête quand elle m’a dit ça. J’ai jamais rien compris aux sciences moi. Mais après elle m’a expliqué.
Il suit les traînées de couleur du bout de l’index.
— Le bleu là, c’est pour respirer. Le vert, c’est pour les plantes, pour qu’elles grandissent je crois, quand elles sont au soleil. Maman, je l’avais rencontrée depuis un jour et elle me disait qu’on était faits exactement comme les étoiles. Comme ça, autour d’un café. Alors je lui ai piqué le livre et je l’ai pas lâché de la nuit.
Le père serre les dents. Il semble avoir du mal à continuer. Alors doucement, il ferme le livre et le donne au petit.
— C’est le tien maintenant. Essaie de ne pas l’abîmer plus que je l’ai fait. Quand je le lui ai rendu, j’avais fait une grosse tâche de chocolat sur la nébuleuse du crabe. Elle m’a engueulé comme pas possible.
Le petit serre plus fort le livre contre lui.

*

On est mardi. Le soleil radieux se reflète sur les brins d’herbe. Une odeur de roses et d’humus flotte sur le cimetière.
Tout le monde se succède pour venir jeter des poignées de terre sur le cercueil. On les serre fort, lui et le gamin, puis on finit par les laisser, seuls, tous les deux, devant la sépulture. Le petit a toujours le livre d’astronomie contre lui. Il l’emporte partout depuis l’autre jour.
Le père n’a pas dit grand-chose depuis le début de la journée. Il a le visage tendu, prêt à éclater.
Le petit s’approche près des fleurs qu’on a déposées sur la tombe.
— Papa, on va les planter sur la tombe ?
Il montre du doigt la montagne de jacinthes, pervenches et gerberas que les amis de sa mère ont apportées.
Le père semble un peu surpris, il tourne la tête vers le petit garçon qui sourit.
— Ça fera des jolies fleurs, des belles fleurs pleines d’étoiles.
Le père serre plus fort la main de son enfant, comme s’il allait s’envoler dans le ciel d’un instant à l’autre pour disparaître à tout jamais. Son fils tourne la tête vers lui et lui sourit.
D’une voix cassée, presque chevrotante, le père s’agenouille et dit à son fils :
— Oui on va les planter. Tous les deux.
Deux rivières se forment sur les joues du père. Comme ses épaules tressautent, on dirait une rivière agitée par la tempête. Le fils acquiesce. Il pleure aussi.
Ensemble, ils sortent du cimetière.

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