Les pierres ne saignent pas

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J'aime le court ! Ecrire court est une contrainte libératrice. J'écris des articles et des portraits calibrés au mot près pour des entreprises. J'écris des pièces de théâtre aux dialogues où ... [+]

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Depuis quand étaient-elles devenues son obsession du soir ? Son grand-père l’avait initié l’année de ses onze ans, vingt mois avant la séparation. Depuis, il avait agrandi sa collection, les mains curieuses et l’œil brillant. Il avait appris à mieux les connaître en les observant sur ses étagères, en les caressant sur son bureau et en leur chuchotant sur son oreiller.

En vacances, loin de la maison houleuse, il partait avec son petit marteau rechercher des calcites et autres minéraux. De retour en ville, tout son argent de poche passait en achats de pierres semi-précieuses. Et son grand-père continuait de le fournir généreusement, de lui parler de minéralogie les longs après-midis où sa mère allait consulter. Un docteur ? Non, un avocat. Il ne posa plus de question, soulagé par l’absence de maladie. « Quand la santé va, tout va », disait le grand-père en souriant. Et puis, les choses semblaient se tasser. Ces derniers temps, ses parents se montraient plus généreux.

Jaspe rouge, agate noire, hématite bicolore. Toutes avaient leur beauté et leurs pouvoirs : donner le courage de prendre son indépendance, protéger et donner le sentiment de sécurité, apaiser l’inquiétude et chasser les pensées nocives. Il les prenait à tour de rôle, s’imprégnant de leurs vertus magiques et implorant leur protection. Il avait mis une boîte de sodalites bleues sous le grand lit double pour guérir ses parents de leurs insomnies : leurs disputes étouffées dans la cuisine le réveillaient parfois au milieu de la nuit.

Puis, dans le brouillard d’un samedi matin, ses parents lui annoncèrent leur divorce, chacun assis sur un coin du canapé. C’était la première fois depuis longtemps qu’il les voyait si calmes. « Pierres de la sagesse », ses sodalites les avaient sans doute aidés à unir leurs esprits pour favoriser une pensée claire et logique. Et leurs cœurs ? Non, pas vraiment. Il avait quand même eu raison car ils avaient pris une décision.

Quand son père quitta la maison pour habiter avec sa nouvelle compagne, il lui glissa dans la poche un cristal de roche pour l’aider à trouver son chemin en espérant que ce serait celui du retour. Un dimanche sur deux, son père lui assurait en souriant que « le miroir de l’âme » fonctionnait parfaitement mais il le déposait chez sa mère sans descendre de voiture. Le jour de son treizième anniversaire, il perdit confiance dans le quartz rose, décidément aussi nul pour l’amour filial que pour l’amour romantique. Sa mère l’avait oublié jusqu’au soir et son père ne l’avait appelé que le lendemain. Semi-précieuse, semi-pouvoir ? Le doute était permis. Heureusement, cette « pierre de l’amour » aide à pardonner et à guérir des blessures.

La semaine suivante, il décida de passer à l’étape suivante et étudia la règle des 4C : Cut, Carat, Clarity, Color, les quatre critères principaux d’évaluation de la qualité d’un diamant. Il reçut en cadeau une loupe de professionnel : « Rien de tel pour analyser la pureté et la taille », précisa le grand-père d’un air entendu. Il avait terminé de lui donner toute sa collection de pierres et lui offrait maintenant des livres illustrés de pierres précieuses. Ensemble, ils visitaient le Musée du Louvre, les expositions du Musée des Arts Décoratifs et les vitrines de la Place Vendôme. « Il n’y a pas que le diamant dans la vie ! », s’exclamait l’aïeul. Non, bien sûr, il y avait aussi les opales roses, les grenats, les topazes et tant d’autres merveilles sorties des entrailles de la terre.

L’année qui suivit, sa mère changea peu à peu : elle devenait plus agressive, moins disponible et en proie à de violentes crises d’angoisse. Un matin, il lui recommanda de serrer très fort une cornaline en pensant à des choses agréables pour retrouver sa joie de vivre mais elle lui répliqua sèchement qu’elle n’avait plus le sens de l’humour. Un autre soir, comme il lui montrait la photo d’un assortiment de pierres identiques en couleur, poids et taille, fort justement nommé appairage, elle éclata en sanglots.

Trop de bruit, trop de fureur, trop de larmes : sa mère n’avait pas cru aux pierres et les pierres s’étaient vengées. Elle avait perdu à la fois sa sérénité et sa sensualité. Et un pli amer striait son beau visage comme un crapaud dans un diamant pur. Lui ne les trahirait pas : la cornaline, qu’elle avait rejetée avec mépris, aiguiserait son ambition et son énergie. Et son œil-de-tigre jaune ocre et magnifiquement poli renforcerait sa confiance en lui. Comme le Petit Poucet, il quitterait sa triste chaumière et tracerait sa route. Un par un, il ramasserait ses petits cailloux jusqu’à la fortune.

L’école et les scènes du soir sur ses faibles notes lui pesaient de plus en plus. Le jour où sa mère lui ordonna de redoubler, il refusa net. Quand son grand-père lui proposa de financer des études spécialisées à New York, dans la Gem Tower du Diamond District, il crut à une blague. Un tel endroit existait donc ? Il lui promit de décrocher son bac. Après sa mention bien, récompensée d’un béryl vert tilleul d’une mine tanzanienne, il partit rejoindre la Statue de la Liberté.

Là-bas, il apprit à soupeser et évaluer les pierres. Il apprit aussi à les exalter par la monture, les polissages et les sertis. Il comprit enfin comment animer des gemmes par essence inertes. Mois après mois, il s’épanouissait dans son rôle de Pygmalion joaillier. Un jour qu’il vantait à l’un de ses camarades le mérite de la calcédoine tout en caressant l’une d’elles, ce dernier lui demanda soudain pourquoi il aimait tant les pierres. Surpris par la question, Thibaud éclata de rire. Parce que c’était elles et parce que c’était lui, voilà tout ! Mais l’autre le regardait avec insistance, attendant visiblement autre chose. « Les pierres ne saignent pas », finit-il par souffler sans comprendre lui-même sa réponse. Mais il n’en avait aucune autre en tête.

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Jean-Louis Blanguerin · il y a
Merci de ce texte, souvenirs d'enfants qui remontent...
Et une jolie morale... à méditer longuement...

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