Les oiseaux de nuit

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C'est un truc tellement incroyable l'écriture ! arranger les mots entre eux, raturer, recommencer, trouver enfin le rythme. Et derrière chaque stylo, un monde

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Ils s’étaient plus d’une fois croisés au «Zinc », un bar chic et tranquille dans le quartier animé des Halles. Elle, en voisine, y passait ses début de soirée après avoir tiré le rideau de fer de sa boutique. Lui, plus épisodiquement, au gré de ses déplacements. Ils venaient là tous les deux chercher la même chose : une parenthèse entre deux mondes, un no man’s land où ils pourraient souffler, se faire oublier.
Georges le patron était un homme attentif et généreux. Il avait une façon unique de vous accueillir comme s’il n’attendait que vous et disait volontiers être un tisseur de liens. Il avait baptisé avec affection certains habitués, ses oiseaux de nuit.
Un peu grâce à lui leurs regards s’étaient souvent croisés, sans oser s’attarder.

Ce soir-là elle poussa la porte du bar avec au fond du cœur le besoin inavoué de vivre autre chose. La journée avait été particulièrement pénible et plus d’une fois elle s’était retenue de tout envoyer paître. Elle s’installa sur le haut tabouret à l’angle du comptoir pendant que Georges lui servait une Suze cassis. Puis, selon un rituel bien établi, il attendit qu’elle boive la première gorgée avant de lui offrir une cigarette.
Il était arrivé un peu plus tard, faisant entrer avec lui une bouffée d’air frais. Les conversations ronronnaient et sa venue en avait perturbé la musique apaisante. Il serra la main de Georges, accrocha sa veste au perroquet de bois puis prit place sur le seul siège libre, à côté d’elle. Il semblait las, de cette lassitude qui vous rend touchant, presque disponible à l’autre. Pourtant, une sensation de danger à peine perceptible émanait de sa personne, à la fois attirante et inquiétante. Il s’était absenté quelques semaines et son premier réflexe en arrivant avait été de pousser la porte du «Zinc ».

Après avoir commandé une bière, il la but goulûment, puis laissa son regard errer droit devant lui. Les yeux accrochés aux volutes de fumée, immobiles, tous deux ressentaient la présence de l’autre. Sans détourner le regard, il lui dit soudain :
— Vous voyez l’homme, là-bas, à gauche, celui qui sirote un whisky. Il ressemble à ces VRP qui vont de ville en ville, d’hôtel en hôtel. Homme à double visage, à double vie. Il suit un rythme immuable, réglé comme du papier à musique, qui ne prendra fin qu’au moment de la retraite où il pourra enfin s’installer dans son fauteuil et regarder les jours filer.
Avec ces mots prononcés à mi-voix, il semblait chercher son assentiment. En balançant ses cheveux sur le côté, elle répondit sur le même ton :
— Je dirais plutôt qu’il semble épuisé, il a le teint terreux de ceux qui n’ont plus de force. Il a dû parcourir la ville toute la journée d’agences intérimaires en bureaux de recrutement, espérant décrocher le contrat qui les sauvera, lui et sa famille. Il n’a même pas remarqué la première neige qui a blanchi la Croix de Chamrousse. Il fait mine d’être encore dans la vie, mais la paroi est mince qui le sépare de la précarité.
Silence. Ils continuèrent d’observer l’homme, tentant de trouver d’autres indices qui étayeraient leur thèse respective.

Le «Zinc » s’était rempli ; les habitués côtoyaient les gens de passage et cinq étudiants fêtaient la fin de leurs partiels à grand renfort de bière. Georges déposa sur le comptoir une soucoupe d’olives au cumin de chez Mansour, l’épicier d’à côté. Ils ne se regardaient pas, ils n’avaient toujours pas bougé. Amusé par le jeu, il se saisit du prétexte pour l’approcher, à sa manière. Il reprit, d’une même voix sourde :
— Vous voyez la jeune femme juste à côté de moi, dont le coude touche presque le mien et qui a les yeux dans le vague ? Son regard perdu n’est qu’un leurre, une fausse piste pour ceux qui ne veulent pas voir. Elle est de celles qui vous embarquent dans une autre vie, qui vous donne enfin le courage de coller à vos rêves.
Leurs deux verres vides se faisaient face, l’un taché de rouge à lèvres, l’autre marqué de l’empreinte des doigts sur la buée qui le recouvrait. Elle laissa passer le temps, comme pour s’imprégner de l’instant. Hésitant entre l’impertinence et la timidité, elle se lança :
— Peut être avez vous remarqué l’homme, tout près de moi qui sirote sa bière brune ? Il la boit comme si c’était la dernière, à la fois avec plaisir et désespoir. Il émane de lui une tension telle qu’on aurait envie de le bercer comme un enfant, jusqu’à ce que son corps s’apaise...
Etonnée de sa hardiesse et pour cacher son trouble, elle se pencha pour récupérer son sac par terre. Elle sortit son paquet de cigarettes, en alluma une avec un petit zippo en acier gravé. L’odeur familière de l’essence à briquet lui chatouilla les narines, la ramenant un instant dans l’album-souvenir de sa vie.

Pour mieux resserrer les fils de sa toile, Georges avait discrètement rempli leurs verres. Les étudiants partis, l’ambiance s’était faite plus cosy et la douce lumière de la lampe de cuivre, posée sur le comptoir, diffusait une atmosphère de paix et de douceur.
Elle reprit :
— Elle vit depuis si longtemps avec du gris au fond des yeux qu’elle a du mal à imaginer le possible d’une autre vie. Elle voudrait se dire qu’elle aussi peut jouer dans la cour ensoleillée du bonheur, mais elle n’y croit plus vraiment...
— Nous avons tous des épines qui ont fait saigner nos cœurs, répondit-il un peu narquois. On peut pourtant se lever le matin, le sourire aux lèvres et regarder le jour arriver sans rancœur !
Il se leva pour aller saluer des amis attablés au fond de la salle. Intermède bienvenu qui leur permit de laisser retomber l’intensité de l’instant.
Alors, le temps fit du goutte à goutte.

Lorsqu’il revint près d’elle, il s’arrangea pour faire pivoter son siège avant de s’asseoir, pour tenter de croiser son regard. Il put ainsi la contempler et découvrit avec étonnement une évidence, une certitude.
— Mon cœur est assez fort pour porter la charge de deux âmes, jusqu’à ce qu’ensemble elles deviennent plus légères, murmura-t-il.
Décontenancée, elle rangea précipitamment ses cigarettes et son briquet, fit signe à Georges de rajouter son verre à sa note et descendit avec souplesse de son tabouret. Toujours sans le regarder, elle réussit à prononcer un «bonsoir» étouffé.
— Je pars demain dans le sud pour trois jours mais vendredi soir je serai là, réussit-il encore à lui dire avant qu’elle ne disparaisse dans la foule des clients.
Il aperçut la porte s’ouvrir et la nuit happa sa certitude...

Vendredi, 19heures30. Il avait fini par perdre son calme après avoir tourné dans les rues à la recherche d’une hypothétique place de parking. Pourtant, Il aimait cette première soirée de fin de semaine dont l’ambiance particulière mélangeait intimement détente et excitation. Autour d’un verre on célébrait entre amis les premières heures de liberté et l’oubli des tracas professionnels. Le samedi soir n’avait pas la même magie, plus évident, plus ordinaire.

D’un pas qui se voulait nonchalant il se dirigea vers le «Zinc ». Du bout de la rue, on entendait déjà son brouhaha caractéristique. Chaque fois que la porte s’ouvrait, un flot de musique et de conversations se déversait sur le trottoir, attirant même quelques passants indécis. Il arrivait de Montpellier, Il n’avait pas oublié leur rendez-vous. Si peu oublié même, qu’il en avait été obsédé pendant trois jours.
La lumière du bar nimbait la façade d’en face d’un halo jaune. A travers la vitrine, il ne put voir jusqu’au comptoir, tant la clientèle était dense. Après avoir poussé la porte, il se fraya un passage entre les groupes, fit un signe amical à Georges, fidèle au poste.
Sous la douce lumière de la lampe de cuivre posée sur le comptoir, un verre de Suze cassis et un petit zippo en acier gravé l’attendaient...

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