Les montagnes ont disparu.

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Max Abadie aime regarder la vie et y lire de petites histoires amusantes, poétiques ou absurdes. Histoires pour enfants ou déambulations sensibles, Max Abadie vous emmène en balade ! Vous ... [+]

Les montagnes ont disparu. C'est arrivé vers seize heures, je l'ai vu en revenant de la plage. J'ai levé les yeux et elles n'étaient plus là. Le paysage était plat. Les montagnes avaient disparu. C'est comme ça que cela a commencé.

 Depuis, chaque jour, je surveille. Je fais très attention en sortant de la maison, je regarde bien si la forêt est toujours là au loin. C'est surtout pour elle que je m'inquiète. Elle est comme les montagnes, une tâche de couleur. C'est facile à effacer une tâche de couleur. Ce n'est pas comme la Nationale. La Nationale, elle bouge, elle vrombit. La forêt, posée là, elle m'inquiète. On dirait qu'elle s'en fiche. Je suis sûr qu'elle ne prend aucune précaution. Ça m'énerve ce déni du risque.

— Sylvain ? Tu es prêt ? On y va ?

— On y va, on y va ! Et si la forêt, elle disparaît, hein ? Je ne peux pas y aller, je dois rester là.

— Sylvain, la forêt ne va pas disparaître. Elle est bien accrochée, elle est contente là.

Je regarde ma sœur, elle me prend pour qui ? Je suis peut être strange comme elle dit, mais je ne suis pas débile.

 Les montagnes aussi elles croyaient être là pour toujours, bien accrochées et puis, PFUIT ! Une morne plaine. Comment je vais faire pour garder la forêt ? Je ne peux pas aller travailler ce matin, je dois rester là, à surveiller. Vous imaginez si quelqu'un vient la prendre pendant que je suis parti ? Non, cela n'arrivera pas. Pas à la forêt. Tant que je serai là, personne ne prendra la forêt. D'accord, ce n'est pas ma forêt. Elle a le droit de suivre qui elle veut. Elle est adulte. Je sais, il ne faut pas être possessif comme ça. Mais quand même pourquoi elle partirait ? Elle n'est pas bien là ? Pour aller où ? Et faire quoi ? Non ma petite, tu ne bougeras pas. Je vais aller lui parler.

 Pourquoi je suis là ? Je ne sais plus. Je la sens autour de moi, elle bruisse. Je m'arrête et je m'assois, je l'écoute. Où est-elle ? Elle est partout et pourtant déjà elle s'en va doucement. Ses feuilles sont légèrement translucides. Ce n'est pas grand chose mais si on regarde bien, la lumière n'est presque plus filtrée. Il y a un oiseau tout là-haut. Un petit gris avec un peu de rouge et une tache blanche sur les ailes. Il s'agrippe à la branche et elle semble ployer. Elle n'a plus la force de le porter. Elle part, elle disparaît, elle se fait la malle. Je ne la laisserai pas. Je ne veux pas vivre dans le bitume. Je vais lui dire, elle va m'écouter.

— Pourquoi tu pars ? Où tu vas ? J'ai besoin de toi. Je ne peux pas vivre sans toi.

 La terre tremble, les feuilles tombent. C'est à la fois un silence et un vacarme.

 Courir. Je ressens l'urgence de la fuite. Et puis la horde. Juste le temps de me coller au tronc pour les éviter. Sangliers, chevreuils, mulots et faisans. Ils obéissent. Ils vident le lieu du cataclysme. Courir. Avec eux. Animalité partagée. Mais dans mon dos la chaleur soudaine. Onde de douceur triste.

Reste. Avec moi. Aide. Moi.

 Alors, je sors mes chaussures, j'enlève mes chaussettes. La terre vibre, elle est comme acide, la plante de mes pieds fond. Je lève la tête et contemple le scintillement verdâtre qui trace le contour de la forêt.

Avec moi. Viens .

 J'ôte mon pull et mon pantalon, un à un je laisse mes oripeaux tomber. Dans mon cou le souffle se fait amoureux. Anastomose. Neurones et vaisseaux, xylèmes et phloèmes, sang et sève.

Avec moi. Partir.

 Dernière image du ruban de bitume, langue noire et malade. La forêt en moi, moi en la forêt. Virée miraculeuse. S'évaporer. Ensemble.

— Maman, il est où Tonton Sylvain ?

— Je ne sais pas, en voyage peut-être.

— Et la forêt ? Avec les montagnes ?

— Peut-être.
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