Les monstres

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"Pour moi ne comptent que ceux qui sont fous de quelque chose, fous de vivre, fous de parler, fous d'être sauvés, ceux qui ne bâillent jamais, qui ne disent pas de banalités, mais qui brûlent ... [+]

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Je t'ai voulu de toutes mes forces, je t'ai désiré avant ta conception même. J'ai aimé la simple idée de toi. Je me suis accrochée aux pensées positives. J'ai tellement lutté pour t'avoir ! Contre le temps qui m'était compté, ce que la famille répétait à l'unisson maladroitement à chaque anniversaire ; contre mon corps qui te refusait et avait déjà plusieurs fois choisi l'abandon ; contre les pronostics désastreux des spécialistes à chaque nouveau rendez-vous ou à chaque nouvel échec ; contre le regard finalement consolateur de ton père : non je n'irais pas mieux en oubliant notre projet d'enfant... et puis tu es né.

Comme toutes les mères de la terre, mon monde a tourné autour du tien, de tes nuits, tes repas, ta respiration, tes premiers sourires, tes premiers pas, tes premiers mots... toutes les premières fois qu'on emmagasine comme les marchandises précieuses pour un long voyage sans retour. Parce que l'on sait, l'on sent d'instinct que tout sera trop court. Que les moments de magie seront tellement mal rendus sur les photographies. Qu'on ne pourra pas les revivre même en fermant les yeux sur les années d'école qui glissent...
Ton père et moi, on a œuvré ensemble chaque matin pour faire de toi un enfant libre, réfléchi et heureux. On t'a présenté à l'océan et aux montagnes, on t'a fait découvrir les monuments des Grands Hommes et leurs petites gourmandises. Tu as aimé aussi passionnément les bonshommes de neige et les glaces italiennes... On a guidé tes mains sur le vélo puis sur le volant pour que tu passes ton permis accompagné en toute sécurité. Et je jure qu'entre les deux, les années ont passé comme des jours.

De sorties d'école en compétitions sportives, de soirées cinéma en concerts de rock, on a observé d'un peu plus loin tes camarades, effacement discret : ceux du lycée, tu les invitais encore à la maison en certaines occasions. Après ton baccalauréat, tu as trouvé tes amis en dehors de notre quartier. Évidemment, c'était normal que tu sortes de mon giron et on s'est dit que tu avais mûri, tu étais plus sérieux, tu parlais davantage d'avenir, de partir à l'étranger. On était fiers de constater que tu te projetais dans cette société où il y a tant à faire, tant à inventer, tant à sauver, que tu y cherchais ta place.

Et puis tu n'as plus rien dit. Ni à moi, je n'étais plus ta confidente, ni à ton père, il n'était plus ton héros. D'abord, on a songé à une malheureuse histoire d'amour. Une première romance qui blesse le cœur et l'ego... un apprentissage de plus. Mais tu n'as plus parlé à personne dans la famille, ton temps libre est devenu invisible à nos yeux. Ta voix n'a plus résonné chez nous, les seules communications dont nous avons été témoins se sont réduites aux messages nocturnes et luminescents de ton écran de téléphone.
J'ai cherché, mais tu t'échappais, maintes fois sur ton visage lorsque tu passais la porte, un appel discret, un signal muet, une ligne tendue peut-être à saisir... le danger, je ne l'ai pas vu.

J'ai tout entendu de toi ici, chacun semble savoir exactement ce qui t'a mené jusqu'à cette place, là debout devant un juge, des jurés, des avocats et une salle comble. Tous sont droits dans leurs certitudes. Autant que toi dans ton indifférence. Ton père a refusé de m'accompagner aujourd'hui, je le comprends. Il est resté regarder la neige tombée cette nuit dans le jardin. Hier, il a fallu écouter le procureur et sa description minutieuse de ton crime abominable au nom d'individus que nous ne connaissons pas et absents de ce tribunal. Mais surtout, il a fallu affronter ceux qui vivent avec ton geste chaque jour du reste de leur vie abîmée. La culpabilité qu'ils ne décèlent pas dans tes yeux, ils en ont cherché l'origine. Et c'est vers ton père et moi qu'ils se sont tournés.

Je n'ai ni réponse ni explication. Je ne sais plus qui tu es. Il n'y a plus trace de l'enfant désiré, choyé, joueur, plus trace de l'adolescent joyeux. Il n'y a plus en toi que le vide, le reflet pâle d'un sentiment oscillant entre l'horreur et l'incompréhension d'être sur le banc des accusés. Si on me donne la parole, je ne saurai pas quoi faire de tous ces mots qui se heurtent et tempêtent... Comment justifier mon amour pour toi encore ? Après la destruction, le sang, la colère, le chaos.
Que reste-t-il ?
Quelle mère peut croire réellement aux monstres qui, sous le lit, guettent l'enfant ?
As-tu vraiment pensé mériter une récompense en déposant ce sac d'explosifs l'hiver dernier sur ce quai de gare ?
As-tu vraiment pensé ?
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Fred Panassac · il y a
Nous croyons en toute bonne conscience faire ce qu’il faut pour nos enfants, et puis parfois ils s’éloignent et certains partent à la dérive. Il n’y a alors que l’incompréhension, la culpabilité qui restent, cela doit être terrifiant. Je suis venue sur votre page lire vos nouveaux textes à la suite de votre soutien. Il me semblait avoir lu celui-ci mais je vois que je n’avais pas commenté, voilà qui est fait, merci Prisca pour ce texte qui me cause une grande compassion en pensant à tous ces parents.
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Pat Vermelho · il y a
Un beau texte sur la culpabilité par personne interposée, d'autant plus difficile à vivre lorsque la chair de votre chair est la coupable. Etats d'âme très justement décrits. Ma voix. Si le coeur vous en dit, mon poème "Evanescence" est en finale du grand prix du court printemps 2022.
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Prisca Emelian · il y a
Merci Pat de votre commentaire et pour votre voix. Ce texte n'a cependant pas suffisamment plu, il n'est pas finaliste...j'irai faire un tour sur votre page découvrir le vôtre. A bientôt donc!
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Pat Vermelho · il y a
Merci Prisca.
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François B. · il y a
Un texte qui remue, car tous les parents y pensent ; en tout cas j'y ai pensé : quelle serait ma réaction si mon enfant se rendait coupable d'un acte répréhensible ? J'espère ne jamais être confronté à la réponse... Je serais comme votre personnage...
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M. Iraje · il y a
Intense émotion dans le portrait de cette mère, victime collatérale.
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Alban Deroux · il y a
Un très beau texte que j'ai vraiment pris plaisir à découvrir !
Merci pour cet angle émouvant choisi pour traiter le thème imposé... Mes voix !

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Michel Dréan · il y a
Un texte qui fait réfléchir sur les chemins de vie pris par les uns et les autres, avec cette culpabilité énorme et qui pourtant ne devrait pas exister chez ces parents qui doivent se demander quand et où ça a foiré !
Bravo pour ce traitement Prisca.

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Patrick Peronne · il y a
Un témoignage d'autant plus précieux qu'il est rare. Trop souvent on a "l'acte" vu par l'assassin, le terroriste, le légitimé dans sa défense, la victime ou un proche de celle-ci, le flic, le bourreau, mais trop peu souvent par la mère du fils aimé devenu le fruit putride de ses entrailles. Un texte fort, touchant, réussi.
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Prisca Emelian · il y a
Merci beaucoup Patrick pour votre commentaire fin et juste à mon sens.
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A. Sgann · il y a
Terrible et émouvant !
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Mireille Bosq · il y a
Ces mères qui voudraient vivre par procuration la vie de leurs enfants mesurent parfois leur impuissance.
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Prisca Emelian · il y a
Oh! Je vous trouve dure Mireille! Quelle mère ne projette pas un peu de ses espoirs dans ses enfants? Je vous rejoins sur l'impuissance des parents parfois en revanche. Merci de votre passage.
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Gali Nette · il y a
Texte très émouvant qui va droit au cœur.

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