Les fleurs de Maryvonne

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En compétition

Parfois l'envie me prends de raconter des histoires ! Alors je me suis offert un stylo à plume, comme celui que j'avais au collège, mais je ne l'utilise pas parce que mon clavier d'ordinateur est  [+]

Image de Automne 2021
Mon audition avait un peu baissé, c'est sûr, mais je jouissais d'une très bonne vue malgré mes soixante-sept ans. Je fais souvent celui qui ne voit rien, par facilité. Ça m'épargne de nombreux désagréments, et surtout, ça permet à ma fille, Claire, et à son mari, chez qui je vis depuis presque deux ans, de se sentir plus libres. Mais comme je viens de vous le dire, ma vue est excellente. Aussi je n'avais pas mis longtemps, après mon installation, à repérer Maryvonne, la voisine de droite, avec son petit manège.
J'avais pris l'habitude de sortir aussitôt le repas terminé, au départ, pour éviter d'aider à débarrasser la table. Je prétextais des gaz intempestifs, et c'est généralement Romane, l'aînée de mes petites filles, qui me poussait dehors en rouspétant... Maryvonne ne tardait jamais à me rejoindre. Notre rituel était immuable : je faisais d'abord celui qui ne la voyait pas, je sifflotais nez au vent, me donnant un air d'expert en cumulonimbus. Je ne voulais pas la mettre dans l'embarras. Nos rencontres à heures fixes auraient semblé, à quiconque les aurait surprises, tout à fait fortuites.
Elle avait le béguin pour moi, Maryvonne. Les premiers jours, je n'avais pas fait attention... La pauvre a dû passer des heures derrière ses rideaux à surveiller notre porte d'entrée parce que chaque fois que j'allais dans le jardin ou sur la terrasse, elle sortait arroser ses narcisses ou ses tulipes. Une fois, elle a versé tellement d'eau qu'elle a noyé ses fleurs ! Et puis elle me faisait la conversation, enchaînant les banalités. Il y en avait tant, des paroles en l'air, qu'on aurait dit des envolées de papillons.
Pour ne pas attrister Claire, qui aurait pu mal prendre que j'accorde de l'attention à une autre femme que sa mère, j'essayais de rester discret et ne parlais pas de ces petits rendez-vous à la maison. Mais comprenez-moi, je suis veuf depuis des lustres, et Maryvonne, sous ses airs d'illuminée, c'était un soleil.

À la fin du mois de mars, un jour de grand beau temps, je suis sorti juste après déjeuner, comme tous les jours. Maryvonne m'avait précédé, elle était déjà dans son jardin, accroupie dans ses massifs, probablement affairée à un désherbage succinct, voire factice. Je l'ai immédiatement repérée parce que son chignon dépassait de la murette mitoyenne et dansait comme une bouée d'amarrage. Je me suis mis à chanter « Mamy Blue », de Nicoletta, en yaourt bien entendu. De la chanson, je ne connais que le refrain que je m'étais appliqué à transformer en « Mary-bloue » pour la charmer. Mais ma voix a déraillé dans les aigus ; le son de crécelle m'avait pris moi-même au dépourvu, me stoppant net dans mon élan de séduction et Maryvonne s'était relevée d'un bond, son chignon précédant le reste.
— Oh ! avait-elle juste dit, la coiffure encore branlante et les joues rosies.
— Ça par exemple ! Maryvonne ! Bien le bonjour..., avais-je lancé gaiement. Vous semblez bien occupée ! Tout pousse comme vous le souhaitez, dans le bon sens ?
Oui, souvent l'empressement me fait dire des âneries et je me désole moi-même ! Maryvonne s'était mise à rire avec affection – et avec l'indulgence qu'elle m'accordait systématiquement –, découvrant ses dents nacrées. Son chignon châtain clair, traversé de quelques fils d'argent, commençait à s'effilocher en mèches folles et mon cœur s'était emballé. C'est à ce moment précis que j'avais compris qu'il était trop tard. Que plus rien ne m'empêcherait de la rejoindre dès qu'elle me le demanderait... Et c'est également ce moment que Maryvonne avait choisi pour m'inviter. Le hasard permet parfois aux cœurs de battre à l'unisson...
— Je me demandais si vous accepteriez de partager un thé, un de ces jours...
— Un thé ? Mais j'adore le thé ! Cet après-midi ? Demain ? Ce soir ?
— Eh bien ! pourquoi pas maintenant ?
Il y a des occasions qu'il faut savoir saisir. J'avais accepté et changé de camp en un temps record. Il n'était pas question de lui laisser le temps de se raviser. Des semaines qu'elle me faisait les yeux doux, elle avait gagné, j'avais succombé...

Nos rencontres sont cependant restées clandestines. Et si les premiers thés étaient sages et sucrés, Maryvonne s'était rapidement révélée aussi fougueuse qu'elle était bavarde. D'ordinaire je ne suis pas timide, encore moins timoré, mais elle m'a devancé dans chaque étape de notre relation... Le premier baiser m'a laissé étourdi de bonheur et quand elle a fait tomber sa robe fleurie sur le tapis de son salon, j'ai frôlé l'arrêt cardiaque.
À la maison, personne ne se doutait de rien.
Henri, mon gendre, partait travailler chaque matin en laissant à Claire le soin de s'occuper de l'intendance domestique. Tâche dont elle s'acquittait à merveille, bien que la cumulant avec une participation assidue à plusieurs associations, et à un club de bridge – activité qui la passionnait. Mes petites filles allaient en classe, Romane préparant d'ailleurs son bac. Lennie, de deux ans sa cadette, solitaire et rêveuse, se précipitait dans sa chambre à peine rentrée pour y dévorer des romans... Nous avions donc, Maryvonne et moi, toute liberté pour nous retrouver sans que quiconque ne s'interroge.

En avril nous avons fêté les dix-sept ans de Romane. Cette dernière, aussi brune que son père, contrastait avec la blondeur et la douceur de sa sœur et de leur mère : elle avait un tempérament fort et exubérant. Elle était bruyante, parfois colérique, mais ce qui la caractérisait avant tout, c'était son côté espiègle et joyeux. Elle était très souriante. Elle chantait souvent – généralement faux – quoi qu'il se passe autour, quand bien même le reste de la famille était concentré sur une émission de télé. Au moment de souffler ses bougies, elle s'était lancée dans l'interprétation a capella improvisée d'un standard de Johnny Hallyday qui nous a brisé les tympans et dont nous nous souviendrons tous longtemps.
Le lendemain, Maryvonne a dû quitter la région pour se rendre chez Arlette, sa sœur qui était souffrante. Elle me manquait beaucoup. Ça m'a rapidement rendu irritable. Je pensais qu'elle ne serait partie que quelques jours et son absence s'est éternisée... Pour compenser, je m'étais gavé de séries télévisées. J'avais continué à faire ma promenade d'après déjeuner, sans envie, sans plaisir. Je tournais en rond. Tout semblait se liguer contre moi, même les éléments – il avait plu pendant neuf jours sans discontinuer. Henri, pourtant jovial d'ordinaire, a subitement été submergé d'angoisse par son hypocondrie. Il était inquiet, tout l'irritait et il me tapait sur les nerfs. Il y avait de l'électricité dans l'air. Heureusement, Claire sait gérer les conflits entre leurs filles et lui. Et heureusement pour moi : Maryvonne est revenue. C'était déjà le mois de mai.
Le printemps a assisté à nos retrouvailles dans une explosion de couleurs et une odeur de muguet. Maryvonne confectionnait des pâtisseries que j'avalais avec gourmandise. J'ai commencé à faire le mur, pour la rejoindre la nuit. Je ne pouvais plus me passer d'elle.
C'est un mardi matin, en traversant le jardin gorgé de rosée, en caleçon et pieds nus, mes vêtements à la main, que je me suis rendu compte que Lennie me dévisageait, bouche ouverte et yeux ronds, depuis la fenêtre de sa chambre, au premier étage. C'était la seule fenêtre de l'étage qui donnait de ce côté et Lennie avait normalement un sommeil de plomb, et puis il était seulement cinq heures du matin, le soleil n'était pas encore levé. Le lampadaire de la rue, cependant, était suffisant pour que ma dernière petite-fille n'ait aucun doute sur le spectacle que je lui offrais.
J'étais rentré penaud et aussi silencieusement qu'à l'accoutumée, mais au lieu de regagner ma chambre – la seule qui soit au rez-de-chaussée – pour me glisser dans mon lit et voler quelques précieuses heures de sommeil supplémentaires, j'avais renfilé mon pantalon et grimpé les marches quatre à quatre.
Lennie avait ouvert la porte de sa chambre. Elle m'attendait bras croisés et bouche pincée, le regard inquisiteur, sans dire un mot. Et moi je n'ai rien su faire d'autre que de lever mes paumes face au plafond, dans un geste désolé d'enfant pris en faute, en bégayant des « Bon, ben... bon... » Et Lennie s'était mise à rire. À rire. Et puis à rire si fort que toute la maison s'était réveillée ! Lennie avait un fou rire ! Et moi je riais aussi de cette situation tellement cocasse. Romane nous a traités de grands malades, avant de retourner se coucher en claquant sa porte. Claire et Henri ont posé des questions. Lennie n'a rien dit. Je n'ai rien dit. C'est devenu notre secret. Et même si nous n'en avons jamais parlé clairement, Lennie avait tout compris. Notre complicité s'est scellée dans le rire de ce petit matin à tout jamais.
— Je te couvre, Papi-nard, me disait-elle souvent.
— Merci mon petit bouchon, je lui soufflais avec un clin d'œil entendu.
Cet été-là fut l'un des plus beaux de ma vie.

L'organisation de la famille, les vacances scolaires, le planning d'Henri, tout avait coïncidé si merveilleusement que la maison s'était vidée au profit d'une escapade en Bretagne, pour trois semaines en juillet.
— Mais Bernard, on ne peut tout de même pas sérieusement partir sans vous, avait dit Henri.
— Non, non, je ne veux pas venir ! Qui va nourrir le chat ? Mais non, je vous assure, je suis très bien ici !
Lennie m'avait appuyé avec conviction :
— Mais si Papi-nard vient avec nous, je serai obligée de partager ma chambre avec Rom', et vous aviez promis que cette fois j'aurais ma chambre !!
C'est cet argument qui avait fini par décider Claire et Henri, à ne pas insister davantage.
Mes rhumatismes, mon arthrose, mes troubles digestifs, tous ces désagréments qui viennent avec l'âge étaient effacés parce que Maryvonne.
J'avais des ailes. Je dansais dans son salon, je la faisais danser dans mes bras et nous nous soûlions du parfum de l'autre. Après moult tergiversations, nous avions décidé que je ne repartirais plus. Maryvonne disait ne plus vouloir se passer de moi et moi je ne disais rien, j'acquiesçais simplement avec un bonheur non feint. Aussi, alors que la chaleur écrasait la ville, mon nécessaire de toilette a été déplacé d'une trentaine de mètres, passant d'une maison à l'autre, tout comme l'unique bagage qui suffisait à contenir tous mes vêtements.

Puis la famille est rentrée. J'ai annoncé mon déménagement à Claire, et par ricochet à Henri et Romane qui n'en revenaient pas. Lennie pouffait, ravie. J'avais choisi des mots simples, mais sans équivoque. Claire était surtout vexée de n'avoir rien perçu de ma bonne humeur, de n'avoir rien vu venir, mais j'avais sa bénédiction.
Maryvonne s'était rapidement intégrée au reste de la famille et les repas du dimanche midi se tenaient aléatoirement dans l'une ou l'autre des maisons, selon les emplois du temps, nous réunissant joyeusement. Claire l'avait d'autant mieux adoptée que Maryvonne avait accepté de l'accompagner à son club de bridge et c'était désormais à deux qu'elles y allaient, deux fois par semaine. Elles s'étonnaient souvent de n'avoir pas pris la peine de faire connaissance avant, bien que voisines, et le regrettaient toutes les deux. Moi, j'étais comme un coq en pâte. Nous passions des heures à nous raconter nos vies et à jardiner. Le jardin de Mary était magnifiquement fleuri et tous les matins elle confectionnait un petit bouquet différent, généralement pour la table du salon, mais parfois elle me missionnait pour que je l'apporte à Claire ou à une autre voisine. Je réalisais que Mary connaissait presque toute la rue.
De petits plaisir en train-train, de thés au jasmin en siestes tendres, de désherbages en crapettes, nous avons passé des moments simples et merveilleux. Je n'étais pas préparé à perdre Maryvonne aussi brutalement.
C'était à la fin du mois de novembre. Il faisait un froid sec. Les giroflées et les cyclamens éclaboussaient le jardin de taches de couleur. Claire était rentrée échevelée et les yeux rougis, très essoufflée. Ses explications étaient confuses, elle pleurait et criait :
— Vite, papa, vite, viens, l'ambulance du SAMU l'a emmenée ! Au bridge... crise cardiaque, vite !
Je n'avais pas pu répondre, pas pu émettre un son, je n'avais même pas pu me lever du canapé. Alors Claire s'était mise à hurler et à me secouer. Je ne sais pas comment elle a trouvé la force de m'entrainer jusqu'à sa voiture. Je ne me souviens pas du trajet jusqu'à l'hôpital. Je ne me souviens pas d'avoir parlé aux infirmières ou aux médecins. Je me souviens simplement de Maryvonne, qu'on nous a permis de voir, après des heures d'attente, magnifique et froide. C'était fini.
Il m'a fallu réapprendre à vivre. Mais est-ce qu'on peut appeler ça vivre ?

J'ai rapatrié mes affaires chez Claire. Lennie m'accompagne au cimetière chaque fois qu'elle le peut. Ensemble, on fait des petits bouquets avec les fleurs du jardin de Maryvonne et on les apporte sur sa tombe. Arlette a mis la maison en vente. En attendant j'arrose les plates-bandes. Les tulipes sont en train d'éclore.
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Plumazur Caroline · il y a
C’est l’histoire la vie que vous nous contez si bien… Les personnages sont attachants, on sourit, on s’émeut , Merci pour ce texte!
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Djenna Buckwell · il y a
Merci beaucoup !
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Joël Riou · il y a
Une fin d'histoire que l'on imagine radieuse, mais le sort en décide autrement. Mais vivre chez ses enfants à un âge qui n'est pas canonique pose question.
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Marie Quinio · il y a
J'ai des frissons... et envie de pleurer aussi, "Maryvonne, sous ses airs d'illuminée, c'était un soleil", toute la gaité de la raison de vivre retrouvée... qui ne dure finalement que quelques secondes sur l'échelle de toute cette vie qu'il reste à supporter... C'est triste, très bien écrit...!
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Djenna Buckwell · il y a
On a bien assez pleuré, va !
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Armelle FAKIRIAN · il y a
Une très belle histoire aux personnages attachants au parfum d'un Bonheur qui même brutalement interrompu a laissé sa trace dans les cœurs.
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Jocelyne Leveau · il y a
J'aime beaucoup c'est simple et beau, sauf la fin mais c'est le cheminement de la vie. Bravo !
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Djenna Buckwell · il y a
Merci beaucoup Jocelyne
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M. Iraje · il y a
Triste fin pour une éruption de tendresse.
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CATHERINE NUGNES · il y a
Tomber amoureux à " cet âge là " ce n'est pas facile, trop de souvenirs vous ramènent en arrière ; mais lorsque cela arrive ... ce doit être bien . Très joli récit , poétique et qui fait rêver. Je vous espère en finale .
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Djenna Buckwell · il y a
Merci Catherine ! C'est très gentil
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Fleur A. · il y a
De beaux moments puis la tristesse passe par là
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Herrla Alegria · il y a
J'ai reconnu cette nouvelle légèreté de l'être que j'expérimente depuis la soixantaine et ma retraite!
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Djenna Buckwell · il y a
Ahhhh... profitez, profitez !!
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Carl Pax · il y a
Joliment drôle et touchant, cette rencontre "du 3e âge" entre deux amoureux qui se voient en cachette. Vous rappelez avec justesse à quel point tomber amoureux nous anime et nous fait voir la vie avec des yeux hallucinés et cette bienheureuse folie. Une émotion à la fois simple et subtile.
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Djenna Buckwell · il y a
Merci pour ce gentil message 🥰

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