Les envahisseuses

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Je suis conteuse, slameuse nouvelliste, auteur dramatique et… depuis peu, romancière. Même si certains de mes textes sont de sombre tonalité, je suis plutôt portée à voir le bon côté et ... [+]

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Les deux ou trois premières s'étaient pointées un beau matin sur notre petite véranda et nous n'avions pas eu le cœur de les chasser. Puis, alors qu'il faisait si chaud et qu'ELLES étaient encore timides, nous les avions laissé entrer dans la cuisine... Erreur fatale : l'invasion commençait ! Il nous avait vite fallu battre en retraite en espérant que leur passage intéressé serait provisoire et de courte durée. C'est que nous étions en minorité : ELLES avaient profité d'une nuit sans lune pour prendre, en masses, les lieux d'assaut.
Nous nous étions consolés en nous disant que, de toute façon, la maison était assez grande pour tout le monde et que le partage est une vertu, surtout quand il implique des sacrifices. Nous aurions bien sûr préféré qu'ELLES investissent une autre pièce que notre cuisine fraîchement approvisionnée ! Mais après tout, nous pouvions remettre en état et utiliser la « cuisine d'été » sous son auvent, et mettre en perce les réserves prévues pour l'hiver encore lointain. Il faudrait juste faire reprendre du service au barbecue et autres ustensiles mis au rencard depuis des lustres... par paresse. Par paresse, mais aussi parce que nos enfants s'étaient dispersés avec leur propre marmaille, et que la cuisine en plein air, ce n'est amusant que quand on est jeunes et nombreux.
Bref, nous leur avions lâchement abandonné la cuisine en espérant qu'ELLES se contenteraient de venir à bout des denrées imprudemment soumises à leur convoitise avant d'aller investir une autre place quand notre demeure aurait perdu son intérêt alimentaire.
Il nous fallut, hélas, déchanter.

Après avoir sans doute épuisé les charmes de notre cuisine-cellier, « dé-condamné » la pièce bouclée et calfeutrée ne leur avait posé aucun problème ! Évidemment ! s'était énervé Francis, mon mari, tu t'attendais à quoi ? Bonne question, mais qui n'appelait qu'un air penaud et un – gros – zeste de colère. Car enfin, si ce n'était pas sa faute, ce n'était pas la mienne non plus !
Nous avions dû ensuite leur laisser la salle à manger, puis le grand séjour équipé d'un écran plat dernier cri dont nous avions à peine fini de payer les ultimes traites.
— Les salopes ! Y'en a marre ! Y'en a marre ! avait beuglé Francis, qui avait essayé en vain, à plusieurs reprises, de faire fuir la « sale engeance » en suivant les conseils de l'un ou l'autre de nos amis qui, à distance, suivaient l'évolution de notre problème tout en le minorant ou, même, le mettant en doute. Aucun, pourtant, n'avait eu l'amitié de venir voir sur place ce qu'il en était. Aucun n'avait jugé utile de proposer un coup de main pour virer les indésirables.
Il faut dire que la plupart d'entre eux se gaussaient de notre mésaventure. Ils nous l'avaient bien dit : aller vivre dans une province quasiment déserte, dans une clairière à l'écart de toute vie civilisée, ce n'était pas raisonnable et, surtout, très imprudent.
Force était de constater qu'ils avaient eu raison ! Nous étions en train de payer cash, et au prix fort, notre goût pour le calme et la paix loin de nos semblables.

Au bout de quelques semaines, le GSM s'est tu : la batterie que nous avions mise à recharger avait provoqué un court-circuit ; Dieu sait ce qu'ELLES avaient injecté dans les circuits pour nous nuire ! En tout cas, le résultat était là et il était effrayant : nous n'avions plus aucun moyen de communication, plus d'électricité pour nous éclairer et... nous chauffer lorsque viendrait la mauvaise saison qui maintenant ne tarderait plus. Nous étions coupés de nos amis et des services publics qui, bien que s'étant moqués de nos alarmes et ayant mis en doute nos problèmes, auraient été des voix réconfortantes et seraient sans doute intervenus si nous avions lancé un ferme et alarmant SOS.

Quand les premiers de ces monstres sont enfin apparus dans notre chambre à coucher, il a fallu nous rendre à l'évidence : ELLES ne partiraient jamais. ELLES envahiraient entièrement la maison et nous ne pouvions que fuir et leur laisser la place. TOUTE la place.
Francis a patiemment réparé le vieux quatre-quatre hors d'usage en regrettant de ne pas avoir investi dans un véhicule neuf qui nous aurait permis de prendre des dispositions plus tôt ! Moi, j'ai trié les affaires auxquelles nous tenions vraiment et je les ai empaquetées. Un matin, à l'aube, dès qu'il a fait assez clair, nous avons chargé le 4X4. L'heure du départ avait sonné. J'avais le cœur serré. Je l'aimais, cette maison en matériaux naturels que nous avions eu tant de mal à faire construire, tant de mal à aménager. Nous avions dû faire transporter à prix d'or les poteaux, les poutres, les madriers, les grandes baies vitrées, les blocs de béton de chanvre bio... Nous avions eu tant de mal pour régler les problèmes d'alimentation en eau et en énergie ! Et nous avions à peine réglé les problèmes qu'une engeance de la pire espèce nous chassait pour profiter de nos efforts ! C'était injuste ! Révoltant !

Francis tempêtait en disposant les paquets de façon à ce que tout tienne dans l'habitacle. Il a vérifié que le réservoir était presque plein, a de nouveau râlé en réalisant que nous n'avions plus de place pour les jerrycans de secours et, avant de se mettre au volant, a décidé d'aller jeter un dernier coup d'œil dans la cuisine, au travers des stores. Et là !...
— Nom de Dieu ! Ah les salopes ! a-t-il de nouveau braillé. Viens voir ça, Julie !
Je me suis approchée et j'ai vu...
Ou plutôt je n'ai rien vu du tout : la pièce était remplie jusqu'au plafond d'un méli-mélo de brindilles et de feuilles au milieu desquelles on devinait une fébrile agitation. Combien étaient-ELLES là-dedans ? D'où venaient-ELLES ?... Pourquoi étaient-ELLES venues précisément chez nous ?
— Nom de Dieu ! psalmodiait Francis. Ah ! C'est comme ça ! Eh bien ! On va voir ce qu'on va voir !...
Il a sorti son briquet, me l'a collé dans la main, m'a bousculée pour filer sous l'appentis en maudissant encore et encore nos envahisseuses. Je l'ai vu saisir l'un après l'autre les trois jerrycans que nous nous apprêtions à abandonner, et en répandre méthodiquement le dangereux contenu autour de la maison. Puis il s'est hissé sur le toit pour vider, dans la cheminée, le contenu du quatrième jerrycan arraché au 4X4...
Là, sous mes yeux ébahis et horrifiés, ELLES sont intervenues...

J'ai entendu Francis hurler tandis qu'il se couvrait d'une multitude de pustules rousses. Il a lâché le jerrycan dont les derniers litres sont venus mourir à mes pieds et... et... je ne sais plus très bien ce qui s'est passé. Je me souviens juste avoir eu conscience du briquet dans ma main tandis que l'effroyable marée rousse rampait inexorablement vers moi...
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Joëlle Brethes  Commentaire de l'auteur · il y a
Comme beaucoup de lecteurs s'interrogent sur l'identité de ces "ELLES" (blattes, souris...?) je viens rompre le mystère que j'avais cru malin de faire planer : il s'agit de fourmis ! Ceux qui ont eu l'occasion de lutter contre ce fléau comprendront le pétage de plomb de Francis ;)
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Silvie DAULY · il y a
Scénario plausible. C'est pour ça qu'il est terrifiant. Une nouvelle très cinématographique.
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Joëlle Brethes · il y a
Merci, Silvie. Je "vois" toujours ce que j'écris, alors je suis heureuse que vous ayez, vous aussi, visualisé cette horreur. Bonne soirée !😊💖
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Pat Vermelho · il y a
Comme envahisseurs, en tant qu'assureur, je connaissais les termites, les punaises, quelques champignons mérules ...), l'humidité, les guêpes et leur nid, et à en croire Hitchcock les oiseaux. N'oublions pas ces humains qu'on appelle des "squatters", mais les fourmis, j'avoue que comme les amis de Francis, j'ai du mal à le croire. Reste que comme d'habitude, le récit distille habilement une tension progressive.
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Joëlle Brethes · il y a
Tu as tout à fait raison d'avoir du mal à y croire, Pat, et tu peux même ne pas y croire du tout ! 😂😂😂
Ce récit reflète ma hantise de ces sales petites bestioles qui s'introduisent partout (j'aurais des exemples incroyables à développer !) et je n'ai pas visé la vraisemblance mais la cohérence en utilisant un microscope électronique et non une loupe pour créer ces "monstres" et la situation dans laquelle se trouvent mes protagonistes... 😉
Bonne journée et bises 😊💖

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Kolgard Sino · il y a
Il ne faut pas ouvrir sa porte à n'importe qui ! J'ai aussi vécu une situation comme celle-ci. Il est dur de les déloger une fois qu'elles sont là. Votre texte est bien écrit ^^
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Joëlle Brethes · il y a
Vous vous en êtes apparemment mieux sorti que mon pauvre Francis puisque vous avez été en mesure de lire mon petit récit et de l'apprécier : j'en suis très heureuse !
Merci et... à + 😊

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Pierre-Yves Poindron · il y a
Aïe aïe aïe ! Et qu'avez-vous fait du (ou avec) le briquet ? Je crains le pire pour Francis...
Contre les fourmis, je vais faire ricaner tout le monde, mais le jus de citron répandu sur leur passage les détourne et les fait fuir... Je l'ai expérimenté plusieurs fois....

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Joëlle Brethes · il y a
Eh bien moi, j'ai essayé des dizaines de recettes sans résultats ! Je vais réessayer le citron...
En tout cas, merci d'être passé me lire, Pierre-Yves :)

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Champo Lion · il y a
Hello Joëlle!
Une ambiance terrifiante digne de Daphné du Maurier.
Bravo
Champolion

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Joëlle Brethes · il y a
Merci beaucoup, Claude. N'êtes vous pas vous aussi envahi par ces sales bestioles ? ;)
Bonne journée !
Bises :)

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Champo Lion · il y a
Hello Joëlle!
Si! A l'approche du cyclone ,le mur était strié de longues colonnes de fourmis. On aurait dit des photos aériennes de troupes prêtes à nous envahir!
Champolion

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Ode Colin · il y a
J'avais deviné juste avec les fourmis :-) presque aussi horrible qu'un film d'horreur tout ça !
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Joëlle Brethes · il y a
Hihihi... Bienvenue au club des "perverses" amateures d'horribles récits ! ;)
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Zalma Solange Schneider · il y a
Un texte qui se lit bien et tient en haleine, jusqu'à la fin !
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Joëlle Brethes · il y a
Je suis heureuse d'avoir atteint mon but ! Merciiii d'avoir apprécié, Solange :)
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien menée et pleine d'intrigue !
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Joëlle Brethes · il y a
Merci beaucoup, Keith ! C'est très gentil d'être passé et je suis heureuse que tu aies apprécié. Bonne après-midi et bon week-end. Bises :)
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Aubry Françon · il y a
Je pensais à des termites mais je vois que ce sont des fourmis. Ça rappelle les bonnes séries B des années 50, 60 comme "Des monstres attaquent la ville"
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Joëlle Brethes · il y a
C'est de toute façon le même engeance ! ;) ;) ;)
Merci beaucoup d'être passé, Françon et... à +

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Virginie Denise · il y a
Que je comprends Francis, chaque année à l'automne j'ai une invasion de fourmis. Elles attendent la nuit et en régiments ultra organisés attaquent en douce. Je HAIS cette bande d'Houdini-vicelardes qui se faufillent jusque dans les boites en plastique hermétiquement fermées!
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Joëlle Brethes · il y a
Cette "haine" partagée me revigore ! Je me suis souvent demandé si une fan de BB n'allait me dénoncer à la SPA ! ;) Je compte donc sur toi comme témoin à décharge quand on m'assignera en justice pour génocide et que je plaiderai la légitime défense...
Merci et plein de bisous !

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Virginie Denise · il y a
Tu peux compter sur moi! Gros bisous 😘

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