Les Emplois Fictifs

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Quand j'ai un peu de temps libre, j'adore lire et écrire et parfois, j'aime partager mes textes ici aussi. Bienvenue sur ma petite page Short !

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Le métro continuait sa course infernale du soir. Il poursuivit la conversation entamée avec la jeune femme qui se tenait en face de lui.
— Que faites-vous dans la vie ?
— Gardienne de nuages.
Il sourit. Elle aussi.
— Comme cela doit être passionnant comme activité !
— Oui, c'est vrai que ça l'est, mais c'est épuisant aussi parfois, vous savez. Voyez-vous, je suis spécialisée à présent dans la garde de « cirrus » et croyez-moi, ce n'est pas de la tarte tous les jours !
— Quel genre de difficultés rencontrez-vous ?
— Eh bien par exemple, il faut se mettre très haut pour les surveiller, pas à moins de 6000 mètres d'altitude.
— Oh là là, il ne faut pas avoir le vertige alors !
— Évidemment ! C'est surtout pour l'oxygène que c'est embêtant. Heureusement qu'aujourd'hui, il en existe en pastilles pour se régénérer.
— Oui, en effet.
— Et comment vous est venue l'idée de garder des nuages ? C'est une activité d'un autre âge pour une jeune femme telle que vous, non ?
— Sans doute. Mais pas tant que ça, vous savez. Il est vrai que nous ne sommes plus très nombreux à exercer le métier de façon artisanale. Les robostrato se substituent de plus en plus à nous. Comme partout, hélas. Toutefois, aucun d'entre eux ne réussit encore à empêcher le risque de pluie, notamment en stoppant les cirrus de s'agglutiner en petits tas avec des cumulus. C'est trop technique et aléatoire surtout pour qu'on puisse parvenir à ce jour encore à programmer ce geste.
— Pourquoi ça ?
— Parce que... comment dire... les cirrus, c'est très malin ! Il faut vraiment les avoir à l'œil, vous savez. Vous ne pouvez pas tourner le dos qu'ils sont déjà en train de vouloir faire courir leurs petits filaments blancs pour rejoindre les cumulus. Il faut être extrêmement vigilant ! Et puis avoir un genre de sixième sens, de l'intuition, ou de l'expérience, je ne sais. Faire corps avec eux, en quelque sorte, pour éviter de les perdre. Vous voyez ?
Adem voyait, oui. Enfin là, il écoutait religieusement son interlocutrice en contemplant sa chevelure blonde dorée dont les mèches ressemblaient à des rayons soyeux d'un soleil d'été. Il pensa un instant aux traits que les cirrus formaient dans le ciel et à ses boucles de cheveux à elle qui arrondissaient l'ovale de son visage : cela ferait une très jolie toile.
— Et vous alors ? Que faites-vous pour gagner votre vie ?
— J'attends.
— Ah. Très bien. Mais quoi donc ?
— J'attends à la place des autres. Avec le statut d'autoentrepreneur, cela va sans dire.
— Mais vous attendez quoi ?
— Tout ! Vous savez, aujourd'hui, plus personne n'a le temps de rien... Alors du coup, j'attends un peu de tout dans tous les domaines. Du social à l'esthétique, je ne suis pas très regardant. Toutefois, si c'est en extérieur, je demande un bonus à mon forfait. Par exemple, faire la queue pour aller voir une exposition. Sinon, quand je suis assis dans une salle d'attente non bruyante, chez le médecin ou au tribunal, disons, eh bien là j'applique un tarif dégressif.
— Donc vous passez le plus clair de vos journées à attendre !
— Voilà. Mais attention, c'est du sport aussi. Oui parce que pour que le client soit satisfait, il faut bien faire correspondre son temps de trajet avec le moment décisif de passation entre lui et moi, l'instant où il intervient sans attendre exactement. Et je vous prie de croire que le calcul de probabilités n'est pas toujours simple ! Sans compter les impondérables de certaines personnes qui ne sont pas à l'heure ou tout simplement craquent avant l'heure en rebroussant chemin après avoir fait le plus gros devant moi. Ça, ça me dépasse toujours, ce cas de figure, mais comme vous, avec l'expérience et un peu d'intuition, disons, je m'en sors plutôt pas mal.
— Oui, je comprends. Cela ne doit pas être simple. Et là vous êtes en train d'attendre à la place de quelqu'un ou bien ?
— Non non, là, ma journée est finie, Dieu merci, je rentre chez moi !
— Oui, pardon pour cette question, vous devez me trouver idiote ! On attend tellement dans les transports en commun parfois !
— Idiote ? Ce n'est pas vraiment l'adjectif qui me vient en premier quand je vous vois... Ravissante, disons, vous irait mieux pour ma part...
Elle baissa le regard et il vit que ses pommettes rosissaient légèrement. Il en fut ému.
Un silence entre eux ou bien un rêve passa. Le bruit du métro devint assourdissant.
Le sifflement du prochain arrêt survint. C'était comme si elle se réveillait.
— Zut ! Je dois descendre ici !
— Attendez, je ne sais même pas comment vous vous appelez ! J'aimerais beaucoup vous revoir !
Et en se levant avec empressement, elle lâcha un : « Oui oui, moi aussi ! »
Adem la vit alors s'enfuir vers la sortie sans aucune autre forme de procès. Elle était déjà sur le quai quand elle se retourna vivement vers lui en lui mimant de façon ostentatoire sa poche de blouson avec un grand sourire accroché au visage.
Le métro redémarra bruyamment. Il s'assit à nouveau, seul. Machinalement, il mit la main dans la poche de son veston. Un morceau de papier s'y trouvait... Il le sortit vite de là. Il s'agissait d'un morceau de papier coloré de bonbon caramel bien connu pour faire le bonheur des dentistes. Bizarre... Il le retourna. Un numéro au feutre noir y était inscrit.
Et Adem comprit d'un coup la pantomime qui venait de lui être jouée par cette charmante ingénue sur le quai ! Il pianota prestement le numéro indiqué sur son téléphone et aurait aimé envoyer : « Je vous attends depuis toujours. Dites-moi où et quand. Je serai là. »

Au lieu de cela, il écrivit : « Bonjour :) Amusant, votre numéro dans ma poche ! Je serais heureux de vous retrouver demain vers 17 h au Train Bleu, et vous ? »

Elle ne répondit pas. Il essaya alors de lui téléphoner le lendemain. Puis le jour suivant. Rien. Toujours rien. Elle restait aux abonnés absents.
Il tenta de faire l'annuaire inversé. Son numéro était inconnu.
Il reprit cent fois le même métro, scrutant chaque passager, la cherchant sans la trouver.
Il finit par se dire qu'il l'avait rêvée, cette nuit sans lune où une mystérieuse gardienne de nuages lui était apparue. Mais comment expliquer ce petit bout de papier chiffonné dans sa veste alors qu'il avait gardé d'elle comme un petit trésor ?

Quand il levait les yeux au ciel, il se demandait : Où est-elle ? Derrière lequel de ces nuages ? De ces merveilleux nuages...
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Sonia Eismmann Nussmann  Commentaire de l'auteur · il y a
— Eh ! qu’aimes-tu donc, extraordinaire étranger ?
— J’aime les nuages… les nuages qui passent… là-bas… là-bas… les merveilleux nuages !

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, 1869

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François Duvernois · il y a
Original et très poétique.
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Sonia Eismmann Nussmann · il y a
Cher François, un grand merci pour ton soutien et pour ton commentaire sympathique au sujet de mon petit texte !
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Regine Brulin · il y a
j'aime beaucoup ce texte
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Sonia Eismmann Nussmann · il y a
Chère Régine, merci bien pour ton soutien !
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Patrick Peronne · il y a
Très poétique, très bien imaginé et écrit. Un univers qui serait la rencontre d'un Saint-Ex avec un Raymond Devos et un Queneau. Que faites-vous dans la vie ? Gardien de nuages ou j'attends à la place des autres... merveilleux. Je vote et m'abonne à votre page.
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Sonia Eismmann Nussmann · il y a
Cher Patrick, merci mille fois pour votre lecture et pour votre commentaire plus que sympathique à l'égard de mon petit texte. Au plaisir de vous lire également !
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Joëlle Brethes · il y a
Joliment poétique !...
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Sonia Eismmann Nussmann · il y a
Chère Joëlle ; je vous remercie pour votre message ; c'est très gentil de votre part ! Au plaisir de vous lire !
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Felix Culpa · il y a
Une œuvre très originale et inventive, empreinte de philosophie, avec un brin d'humour ! Excellent ! Je vote et je m'abonne à votre page !
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Sonia Eismmann Nussmann · il y a
Cher Félix, un grand merci à vous pour votre lecture et pour votre commentaire très sympathique au sujet de mon petit texte ! Au plaisir de vous lire également !
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Randolph B. · il y a
J'ai vraiment beaucoup apprécié ce texte, c'est plus que charmant ! Quant aux nuages, moi qui fais pas mal de photo, j'aime en particulier les ciels, avec nuages, vents, levers et couchers de soleil...
Dans un autre ordre d'idée, je pratique depuis plus de trente ans l'assise zen, et l'un des textes majeurs du bouddhisme, attentif à la méditation dit "laissez passer les pensées, comme des nuages dans le ciel."
Vous faites le pont entre Baudelaire et Siddhartha !! (je m'abonne, bien-sûr) à bientôt, S EN !

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Sonia Eismmann Nussmann · il y a
Cher Randolph, merci pour votre lecture enthousiaste assortie de cette merveilleuse citation zen en commentaire, si poétique et utile. Au plaisir de vous lire !
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Line Chatau · il y a
Un très joli conte aérien et léger comme un nuage! J'aime!
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Sonia Eismmann Nussmann · il y a
Oui il faut rendre au conte ce qui est au conte et on n est jamais trop déçu avec les cirrus : leurs fines plumes blanches dans le ciel...
Leur finesse et leur transparence sont dûes à la disposition des cristaux de glace qui les constituent. Ils ternissent l'éclat du Soleil ou de la Lune mais ne donnent aucune précipitation.
Alors voilà sûrement pour le côté léger. Haute altitude. Fraîcheur des cimes mais jamais de pluie !
Un grand merci à vous pour votre lecture ici chère Line.

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JAC B · il y a
De l'absurde et de la poésie, c'est une rencontre originale comme celle des deux personnages, vous avez su tisser une atmosphère et c'est bien écrit. Bonne continuation S EN.
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Sonia Eismmann Nussmann · il y a
Cher Jac B, un grand merci à vous pour votre lecture et pour votre commentaire sympathique style atmosphère atmosphère est ce que mes emplois fictifs ont la trombine d'une atmosphère ?
Au plaisir de vous lire.

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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Une belle lecture matinale la tête encore un peu dans les nuages. Merci !
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Sonia Eismmann Nussmann · il y a
Merci pour votre commentaire ! Ravie vraiment que mes emplois fictifs aient retenu un petit instant nuageux tout blanc dans votre bleu beau ciel matinal !

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