Les deux bandits

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Cette fois-ci, je parlerai en mon propre nom, et sans copier coller de citation, car "les citations sont les béquilles des écrivains infirmes." (Paul Morand)

Ils s'étaient à peine rencontrés à une soirée, et après avoir bu, et après avoir mangé, dansé, chanté avec les autres silhouettes, ils avaient fait un bout de chemin ensemble pour rentrer. Le lendemain, au réveil, ils avaient éprouvé le besoin de se revoir, sans savoir pourquoi parce qu'au fond ils ne se connaissaient pas vraiment, comme si quelque chose leur avait dicté de discuter plus longuement. Ils s'étaient revus, quelques jours plus tard, ils avaient marché plusieurs heures et parlé de rien, de tout, pas trop d'eux, plutôt du monde. Ils avaient découvert des passions communes, la musique, les films, et la lassitude politique. On entendait partout que la jeunesse se désintéressait de la vie politique, ils en faisaient partie, ils avaient arrêté de chercher à comprendre pourquoi tout cela était si néfaste, ils avaient arrêté de vouloir changer tout, rendre plus simple tout cela qui était bien trop compliqué. Ils avaient décidé de vivre. Et puis ils s'étaient quitté sur ces mots, s'étaient dit que la prochaine fois ils pourraient aller au cinéma. Ils s'étaient retrouvés quelques jours après, pour voir un film. Ils en avaient débattu, il l'avait trouvé très bien, elle ridicule. Ils avaient fini par rire de leur engagement féroce à défendre leur avis. Ce n'était qu'un film après tout, c'était normal que ça déplaise à certains et plaisent à d'autres. Elle l'avait invité chez elle avec des amis, et il était revenu plusieurs fois la voir, parce qu'elle le rendait heureux. Sans doute pas amoureux, il ne connaissait pas vraiment ces états, c'était trop compliqué selon lui, il préférait le reste. Ils avaient aussi découvert leur réticence vis-à-vis de l'amour, du mariage qui ne les faisait pas rêver, et de ces mignonneries très superficielles qui, quand ils les voyaient chez les autres, pour s'en moquer, les faisaient vomir. Et puis, elle avait l'air heureuse, elle aussi, de le voir. Ils avaient passé de plus en plus de temps ensemble. Leur bonheur se construisait ailleurs que dans l'amour. Ils avaient découvert dans ces moments-là un enthousiasme certain pour une forme de résistance, que certains qualifieraient de je-m'en-foutisme mais qu'eux avaient fini par trouver chevaleresque : ils aimaient passer dans les failles du système absurde. Les caisses automatiques des supermarchés, par exemple, ne vérifiaient pas le fond des sacs de course, ce qui leur donnait envie d'oublier de payer des affaires qui, à leurs yeux, coûtaient trop cher, ou juste par envie de payer moins à cette industrie de la grande distribution. C'est ainsi que, les fois où ils se virent par la suite, pour un pique-nique ou une soirée, ils prirent l'habitude de toujours apporter quelque chose d'impayé. C'était amusant, ils étaient jeunes, et c'était si facile ! Mais bientôt les enjeux grossirent : il fallait dérober des affaires de plus en plus chères, et celui qui gagnait donnait un gage à celui qui perdait. Le vol était un jeu.

Ils se retrouvèrent à une soirée, un peu avant l'été, avec beaucoup de monde. Elle était venu avec une bouteille de champagne non payée. Lui n'avait pas eu le temps de passer dans une grande surface pour apporter quelque chose car il travaillait, mais pour ne pas perdre la partie, il avait poussé le jeu plus loin. Il avait passé une bonne partie de la soirée à discuter avec une femme assez belle, un peu plus âgée que lui, parce qu'il était souvent le plus jeune. C'était la copine d'un type qui s'amusait un peu plus loin avec ses verres d'alcool et d'autres amis, et elle s'ennuyait un peu. Ils avaient ri, et bu, et chanté, et puis il l'avait embrassé, et ils avaient couché ensemble dans une chambre de la propriété où la soirée avait lieu, entre les manteaux des invités. Quand il était sorti de la chambre, il l'avait retrouvé et lui avait dit qu'il venait de voler la copine d'un mec – et que ça valait très cher, ça ! Ainsi, il remporta le challenge et le trophée de pouvoir donner un gage. Bonne joueuse, elle jura cependant de prendre sa revanche, car elle n'avait pas vu venir ce coup-là, mais que ça ne lui avait pas déplu. « Bien joué! », avait-elle reconnu un peu frustrée car il venait de lui montrer que le vol n'était pas qu'une question de matière. La fois suivante, elle lui avait volé ses clés, puis, profitant d'un week-end où il n'était pas là, elle avait déménagé ses affaires chez elle et remplacé par les siennes. Quand il rentra, paniqué de ne pas trouver sa clé, il l'avait appelée au téléphone, elle avait dit de l'autre côté de la porte, que c'était ouvert. Il avait rougi de ce piège, avait éclaté de rire, nerveusement, et avait demandé les clés de chez elle. Ainsi, ils avaient échangé leurs appartements, et ils se retrouvaient pour se donner leur courrier. Quand il tomba malade, elle lui vola son travail – et le salaire qui allait avec. Il le récupéra, mais cela fut difficile, il dut expliquer à son patron que c'était un jeu et faillit perdre son poste.

Un jour, elle se mit à voir un autre homme, de plus en plus, et à passer de moins en moins de temps avec lui. Il la sentait épanouie, elle racontait les qualités de cet homme avec passion, il comprenait qu'elle en était amoureuse et que le jeu allait bientôt se terminer. Mais il eut une idée, soudain, le soir où elle lui avait dit que si le bonhomme ne faisait rien, c'est elle qui ferait le premier pas. Il entra chez elle et s'allongea, torse nu, dans son lit. Le soir, elle revint avec son amoureux, ils s'embrassaient amoureusement. Quand elle poussa la porte de sa chambre et qu'il vit un autre homme dans son lit, il y eut un scandale et l'amant s'en alla, furibond. Elle aussi était en colère, et triste. Elle lui en voulait, il s'en voulait aussi, il était triste, car il ne croyait plus à la vie sociale mais il tenait encore beaucoup à l'amour, quand il venait. Il s'excusa, et lui dit qu'il ne lui donnerait pas de gage, que ça serait sa sanction. Il s'en alla sans rien dire de plus. Seule le lendemain, elle rit de cette situation et envoya un message à son ami : « Bravo ! Tu m'as bien eu, hier ! ». Ce fut le plus beau message qu'il pouvait recevoir. Il répondit par un perfide clin d'œil, redoutant la vengeance.

Le temps passa sans qu'il se voit, car chacun avait une vie de plus en plus solide, de plus en plus sérieuse. Il avait adopté un petit chien, qui avait grandi. Elle avait gravi les échelons dans sa boîte, et son salaire aussi avait grimpé. Ils se voyaient moins mais continuèrent de se retrouver. Quand elle vit le chien, elle le trouva très mignon. Trois jours plus tard, elle le vola et l'emmena loin, où elle l'abandonna. Elle s'en voulut, sur le chemin du retour, revint sur ses pas, mais ne retrouva pas l'animal. Elle soupira, et rentra chez elle. Elle avait douze appels manqués. C'était lui. Elle lui expliquerait. Il serait triste, il la bouderait, mais il finirait par comprendre. Elle proposerait d'arrêter ce jeu, ils étaient trop vieux maintenant. Il avait compris qu'elle avait pris son chien. Il regretta de lui avoir présenté, c'était presque sa faute, il avait tendu la perche. Mais il se rendit compte, un matin, en se réveillant, que cette fille était incroyable, et qu'il ressentait des sentiments étranges pour elle, quelque chose de fort et d'incontrôlable qu'il associa à l'amour. Les jours qui suivirent achevèrent de le convaincre qu'il était tombé amoureux de son amie, chose interdite ; il essaya de penser à autre chose, prit des médicaments, coucha avec d'autres corps, mais rien n'y fit, elle était partout, en train de lui voler sa vie se disait-il pour s'amuser. Lors d'une lente insomnie, il eut une idée.

Le lendemain il retirait la pile de sa montre, faisait quelques déréglages et allait chez un bijoutier, la lui confia et le temps qu'il la répare, regarda les bagues. L'une d'elle le frappa. Quand le bijoutier revint et lui rendit la montre, il demanda s'il pouvait voir la bague. Celle-là, oui. Il la prit entre ses doigts pendant que le bijoutier expliquait l'histoire du bijou, sa composition et son origine, avait de parler de sa vie à lui, comme tout le monde. Puis, il demanda à en voir une autre, à l'autre bout du magasin, et une autre encore, et toujours une autre, n'écoutant que d'un œil les récits du monsieur. Progressivement, il mit la bague qui l'avait frappé au départ dans sa poche, et à chaque fois, reposait les autres bagues sur leur support. Enfin, quand il fut satisfait et qu'il en eut marre, quand il pensa que le bijoutier avait oublié le début de son histoire et la première bague, il conclut qu'il payait la pile de la montre et s'en alla. Dans la rue, il téléphona à son amie pour lui proposer de prendre un verre. Elle aussi voulait lui parler, c'était une bonne idée. Ils se retrouvèrent donc à vingt heures trente dans leur restaurant habituel. Ils se souvinrent de la première fois où ils étaient venus ici, ils étaient partis sans payer, hilares, ils s'étaient pris la main, selon lui, ils avaient couru très vite, selon elle. Ils se racontèrent leur vie nouvelle, elle avait tout quitté pour écrire des romans, personne ne parla du chien, ils parlaient d'eux, pas du monde. C'était l'inverse d'avant. Et puis au moment du dessert, il avait posé d'un geste impérieux la bague sur l'assiette, sans rien dire, et l'avait regardé sans battre des paupières. Elle s'était tue d'un coup et avait commencé à paniquer, à bredouiller dans ses gestes, et à le regarder.
- Sérieux ?, avait-elle dit. Ça coûte cher ces machins-là !
- J'ai pas payé, dit-il simplement.
Elle écarquilla les yeux et transpira, sur le point de trembler. Il restait fixe, les mains sous le menton, un petit sourire sur la bouche.
- Et tu veux... ?, balbutia-t-elle.
Il ne fit rien, ne dit rien.
- On va aller la rendre à la boutique, dit-elle très bas, le souffle encore un peu coupé.
Il secoua la tête très rapidement, comme pour sortir d'une rêverie. Et il éclata de rire.
- Oui, je ne sais pas ce qui m'a pris !, dit-il. Vraiment, je...
Elle se mit aussi à rire, mais au fond, elle avait peur, car quoi qu'il en dise, quoi qu'il en pense, en face, il venait de voler une bague pour elle. C'était la chose la plus romantique qu'on lui avait faite, pensa-t-elle assez tristement. Ils rentrèrent en marchant côte à côte, les mains dans les poches, sans se dire un seul mot. Au moment de se quitter, elle posa ses lèvres sur sa bouche et ferma les yeux. Quand il les rouvrit, elle n'était plus là. Il sourit bêtement. Plus tard, chez lui, il reçut un message d'elle : « Tu as volé la bague, je t'ai volé un bisou ; on est quitte, bonne nuit ! ». D'un commun d'accord, bien plus tard, ils s'engagèrent à mettre fin à ce jeu. Et, avec les mois, les années, l'amour s'en alla de leur cœur, mais ils se souvinrent toujours de cette période de leur vie. Dix ans plus tard, il s'était marié et avait des enfants, elle était devenue connue et enchaînait les séances de dédicaces de ses romans. Il était venu la voir avec son exemplaire, ça l'avait surpris et ému, effrayé même, elle avait dédicacé la couverture. Ils se retrouvèrent au café et se prirent dans les bras avec une tendresse immense, car ils ne voulaient pas que la vie leur vole leur profonde amitié pour une stupide histoire d'amour.
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