Les cavaliers

il y a
19 min
471
lectures
36
Qualifié

Taï Chi, poésie, haïkus, nouvelles et maintenant SF: mon roman EVUIT (Science-Fiction) paru chez JDH Editions https://www.facebook.com/EVUIT/

Image de Grand Prix - Hiver 2022
Image de Nouvelles

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

Lundi 5 janvier 1789, Paris, fin de l'après-midi
D'un coup sec, Adrienne brise le cachet rouge. Elle est venue à bout de la pile de suppliques, de doléances, de demandes d'argent ou d'intervention, qu'elle fera suivre demain à son intendante. Maintenant, elle est décidée à ouvrir cette missive, empreinte d'une écriture malhabile sur un papier vieillot, dont la cire ne porte aucun sceau, et qui traîne sur son secrétaire depuis deux jours. Elle n'est pas censée lire ce genre de correspondance anonyme. Pourtant, intuition ou curiosité ? Elle libère les pages de la lettre.
Une chair de poule marque ses avant-bras, alors qu'elle s'approche de la fenêtre pour mieux profiter des fragiles rayons du ciel de neige. Sur l'autre rive de la Seine, elle peut distinguer le chantier des Tuileries quasi à l'abandon, une tache lépreuse devant l'hôtel de Noailles. Les toits brillent de gel en ce début de soirée de janvier 1789. Le fleuve lui semble sournois et les maisons repliées sur leurs secrets font le dos rond. Quelque chose se trame au fil de l'eau grise, qu'elle ne peut pas connaître, mais qu'elle devine avec la force d'un pressentiment. Comme à son habitude, Gilbert vaque par monts et par vaux, à l'une de ces réunions d'esprits éclairés dont il raffole. « Lorsque ma main brisa cette cire, le jour baissait et, quoique j'appréhendasse une nouvelle en proportion avec la vulgarité de cette enveloppe, il me vint néanmoins la pensée étrange et paradoxale qu'elle émanait d'une âme bienveillante, » écrira-t-elle plus tard dans son journal.
Elle lit, fronce les sourcils, ébauche un geste pour dégrafer son corset et pleure. La missive contient un fragment de ruban qu'elle reconnait et qui soulève en elle d'irrépressibles sanglots. Son adolescence remonte à sa mémoire comme la puissante marée revenue d'un horizon oublié.
L'amour ! Elle l'avait découvert à quatorze ans dans les bras encore frêles d'Algernon... Elle en était folle, ne voyait que par lui, ne vivait que pour lui, son accent délicieux, ses mots d'esprit, son rire, ses yeux enjôleurs. Excellent danseur, de surcroît. Fils d'un ambassadeur anglais, en mission à Versailles afin d'établir l'une de ces paix sans espoir entre les deux royaumes. Puis, l'année suivante, on l'avait unie à un autre : ce jeune et si prometteur aîné du Motier, l'une des plus grandes fortunes du royaume. Malheureusement, ce mariage n'était qu'une simple escale dans le parcours mondain de son époux. Gilbert partit aussitôt pour les Amériques. Alors qu'Algernon était là... présent, fidèle, épris... Longtemps, ils avaient entretenu une correspondance enflammée. Jusqu'à ce que Gilbert supplante dans son cœur ce rival insoupçonné. Insensiblement et sûrement. Son mari était de ceux qui enthousiasment les foules, agissent avec brio, et sont reçus par la Reine Marie-Antoinette ! De ceux qui changent le cours des choses. Il avait bouleversé sa vie à elle. Aujourd'hui, Adrienne de Noailles aimait Gilbert de La Fayette, de tout son cœur et sans réserve.
Mais restaient ces lettres, folie de jeunesse, qui pourraient s'égarer, peut-être ressurgir au grand jour – elle tremble à cette idée – et qui devaient, sans délai, rentrer en sa possession.
Sa décision était prise : elle irait elle-même au rendez-vous proposé le lendemain par cette Jeanne.

Mardi 6 janvier, vers 15 heures
Un carrosse de la maison de Noailles stationne devant l'église de Saint-Germain l'Auxerrois. L'attelage secoue les brancards, une buée blanche aux naseaux. Son cocher tue le temps sur le parvis, tape des pieds pour se réchauffer en compagnie de l'un des maçons qui travaillent à l'aménagement du palais voisin. La femme vêtue d'une robe sombre aux reflets moirés est descendue pour entrer dans l'église vide qui attend les vêpres pour s'animer. Une voilette dissimule ses yeux. Elle mouille deux doigts dans l'eau du bénitier et se signe avec une longue inspiration. Ses talons claquent sur les dalles séculaires de la nef déserte. Elle ne pénètre pas dans le chœur. Elle ne passe pas la grille en fer forgé ouvragée de fleurs de lis. Elle s'arrête à la première rangée pour prier. Dans le jour rare et sonore de la basilique, elle glisse un billet de rendez-vous à une silhouette d'allure féminine, vêtue de grossière étoffe noire, qui s'agenouille à côté d'elle avec un cierge neuf à la main comme convenu, et qui repart sans qu'elle ait pu en distinguer le visage sous le large capuchon. Pas une parole n'a été échangée.
Après s'être assurée du départ de la voiture, ombre furtive dans l'obscurité de la ruelle, Jeanne saisit Pie-Poil par le licol, flatte son encolure, saute en selle et s'en va longer la Seine vers l'est pour retourner à Saint-Maur. Elle dégage sa capuche et laisse l'air tranchant de l'hiver rafraîchir l'ovale allongé de son visage. Elle compte déjà dans sa pensée les étapes qui vont suivre : son rendez-vous avec Mme de La Fayette pour le vendredi suivant, organiser la remise des lettres, obtenir un emploi et sortir James de sa prison... Le cheval trotte, une légère brise dans le dos ramène sur ses joues des mèches de cheveux châtains clairs. Sur le quai de l'École, quatre spadassins croisent sa route. Épée au côté, casaques et plumeaux élégamment rehaussés chacun de noir, blanc, bleu et rouge, sur de robustes montures.
L'un d'eux s'exclame :
— Trop beau pour elle, le cheval !
Un frisson glacé coule le long de l'épine dorsale de Jeanne.
Un autre hèle :
— Hé, la gueuse, approche-toi donc !
Elle l'entend déclarer à l'intention de ses comparses :
— Magnifique ! J'ai déjà vu cet étalon quelque part.
Pie-Poil frémit. Elle n'a qu'à le caresser du talon pour qu'il démarre comme une flèche. Les quatre ne tardent pas à les prendre en chasse. Le passage, au plus près du fleuve, traverse un purin d'immondices. Les chevaux pataugent dans une fange malodorante. Floc, floc, floc, soulevant des effluves nauséabonds en regard desquels les fossés de Saint-Maur semblent des champs de roses. Une infection. On rêverait presque l'irruption de boucs et de putois pour colorer cette puanteur de vigoureuses notes musquées ! À croire que toute la pourriture de la capitale est rassemblée ici, sous le vieux Louvre délabré. Pie-Poil n'apprécie pas le terrain lourd. Elle se penche pour le flatter au garrot, lui murmure à l'oreille « C'est bien, mon beau, encore un effort », et lance le galop à la vue d'une large sortie d'eau dont elle ne peut estimer la profondeur. Quelques foulées d'appel. Pie-Poil a compris. Elle avance les mains sur l'encolure. Hop ! Il franchit le ruisseau. Elle se concentre maintenant sur les étriers pour stabiliser leur réception hasardeuse sur le sol boueux.
Carrefour des trois Marie, à la hauteur du Pont-Neuf, une cohue bigarrée s'agglutine par petits groupes autour d'échoppes basses, dans les relents de saindoux et de marrons grillés. Elle est tentée de continuer tout droit sur le quai Vallée de Misère, afin de rejoindre ensuite la rue Saint-Louis-au-Marais, se fondre dans la foule et attraper le coche de Rozoy qui dessert Saint-Maur... Mais que deviendrait sa monture ? Pas question d'abandonner Pie-Poil ! D'un coup sec, elle tourne à droite sur le pont découvert, espérant distancer les cavaliers parmi les marchands ambulants, les chasseurs de rats et les chalands des boutiques qui s'y entassent. La voyant débouler ainsi à vive allure, les piétons s'écartent dans la plus grande confusion. Dans la bousculade, une élégante s'écroule, jupons relevés dans sa chute, les fesses à l'air sous les quolibets des badauds. Un tondeur de chiens la regarde passer, yeux exorbités, cisaille à la main. Derrière elle, aboiements et insultes lui apprennent que les roquets mordent les bottes de ses poursuivants. Court répit. Ces brutes sont davantage habituées qu'elle aux chevauchées sauvages.
Elle passe le quartier de la Cité sans dévier, afin de ne pas se trouver prise au piège dans l'île. À plusieurs, ils contrôleraient aisément les ponts, et qui sait de quelle aide ils pourraient disposer ? À la descente du Pont-Neuf, place Saint-Michel, elle feinte à droite, à l'opposé de sa direction réelle, et tente la Seine vers l'aval, quai Conti, en direction de la porte de Nesle. Hélas, des voitures armoriées encombrent le passage devant la boutique du Petit Dunkerque, bijoutier de la Reine. Sa lancée l'entraîne en contrebas pour continuer sur la grève. Pincement au cœur. Un saut à hauteur d'homme. Pie-Poil piétine le rebord avec les sabots antérieurs. Va-t-il refuser ? Non. Simple prise d'appui. Il s'envole d'une détente puissante. Suspendue à hauteur de mouette, elle admire la grisaille imperturbable du fleuve immobile entre la fange blanchie par le givre et la fumée charbonneuse descendue des façades. Instant d'éternité. Elle bascule en arrière à l'arrivée, afin de soulager les épaules du cheval. Pie-Poil se récupère en souplesse avec un léger grognement d'autosatisfaction. Ce n'est pas un bon choix. Il touche le sol au milieu de mariniers affairés aux manœuvres des bateaux, devant une barge de tonneaux de vin en cours de débarquement. Les glaces qui flottent sur la Seine menacent la navigation et les rendent nerveux. Certains sont carrément hostiles et la chassent à force de grands gestes et d'injures. Elle avise le banc de chargement des portefaix : une marche haute d'un mètre. Elle calme l'allure, réduit l'amplitude, se redresse, ce qui a pour effet de relever la tête du cheval, afin qu'il prenne la mesure de l'obstacle. Elle sent dans ses reins la puissante cambrure de l'étalon. Se fait légère, jambes au contact. Elle avance les mains et saisit une poignée de crins, retient son souffle, s'élance... Soulevé par les invectives des uns et les encouragements des autres, Pie-Poil lève les genoux comme s'il n'avait fait que cela toute sa vie ! À la réception, jambes flottantes, elle le reprend sans basculer, remonte sur le quai par la cale pentue. Ce cheval est une merveille ! Qui pourrait croire qu'ils ne se connaissent que depuis quelques semaines ? Sur la gauche, les poursuivants sont encore empêtrés dans la mêlée d'attelages hétéroclites et de cochers râleurs. L'espoir revient, sans qu'elle ait toutefois le temps d'en profiter : des détonations retentissent dans son dos. Les balles sifflent. Ils ont des pistolets ! S'ils blessaient Pie-Poil ? La panique s'empare de la jeune femme.
Droit devant, un pâle soleil couchant l'observe avec l'œil injecté de sang d'un chien de guerre. Elle renonce au quai, fonce rue de Seine, se croit tirée d'affaire, mais... un roulement de sabots sur le pavé lui apprend que la bande est toujours à sa poursuite ! Heureusement, elle a fait brûler un cierge à Sainte-Jeanne aujourd'hui. Elle lui en promet un deuxième. La nuit tombe. Les flancs de son cheval se soulèvent à un rythme saccadé. Il faut fuir, s'abriter, rentrer chez elle. Les pensées se bousculent dans sa tête. C'est un quartier qu'elle ne connaît pas. Le cœur battant, tenant les rênes d'une main tremblante, elle prend à droite, au hasard. Des cris terribles la suivent et le chariot d'un roulier, en travers, lui barre le chemin. Coincée ! La rue des Fossoyeurs se présente sur sa gauche. Elle y jette son cheval au moment où l'arrière d'une voiture disparaît entre les vantaux de bois d'un bel immeuble de trois étages. Elle s'engouffre à la suite, risquant le tout pour le tout.

Ho ! Le carrosse s'arrête dans la cour. La portière s'ouvre sans attendre le cocher. Un homme saute à terre d'un pas alerte. Trente ans, grand, redingote de laine bleue tissée de soie, culotte claire et bottes de cuir fauve. Allure aristocratique. Les yeux ronds d'un oiseau de proie. Galant, il tend la main au-dessus du marchepied pour assurer la descente de sa compagne : la quarantaine avenante, un visage large et doux, sur un caraco ciel et une jupe marine qui font ressortir les reflets bleutés de son chignon. L'écho d'une cavalcade émaillée de jurons se perd au bout de la rue. Le sang tambourine dans les oreilles de Jeanne. Contournant le valet qui tente de la stopper, elle se jette à leurs pieds en suppliant :
— Asile ! Des voleurs de chevaux. Ils veulent le mien.
L'homme n'est pas indifférent à cette jeune femme grande et élancée, à son visage aux pommettes rondes, barré d'une mèche claire... et dont les yeux brillent d'une lueur désespérée. Il jauge brièvement la monture haletante dont la robe noire et blanche, trempée de sueur, ternit à chaque seconde qui passe.
— Belle bête en effet, bougonne-t-il, avec un hochement de tête.
Tous deux ont l'assurance de ceux que rien ne peut atteindre. En quelques mots, ils la confient à une femme d'âge mûr, mince et courbée comme un cil, au visage lunaire auréolé de cheveux jaunes, sèche et ridée comme une pomme oubliée à la cave, et qui s'avère être l'intendante de la maison. Jeanne passera la nuit sur un galetas dans le dortoir des servantes. À peine le temps de dire son nom, elle s'endort.

Mercredi, à la reprise du service – le jour n'est pas levé – l'une des domestiques la conduit au premier étage par un escalier sombre aux marches suintantes d'humidité, jusqu'à la chambre de la maîtresse des lieux, où elle la présente :
— Voici Jeanne, Madame.
Puis elle tisonne le feu dans la cheminée. Jeanne salue d'une discrète révérence, tout en restant, comme il se doit, silencieuse. Assise à une table encombrée de papiers, de livres et de divers instruments d'écriture, cheveux défaits, la femme de la veille est vêtue simplement d'une jupe et d'un haut de laine ocrée.
— Avez-vous bien dormi, Jeanne ? lui demande-t-elle, cordiale.
— Oui, Madame, on ne peut mieux. Et mon cheval fut fort bien traité également. Qui dois-je remercier ?
— Appelez-moi Olympe, sans façon s'il vous plaît.
— Olympe. Soit. Sans vous, je ne sais pas si je serais encore en vie ce matin. Comment vous dire ma gratitude ?
Olympe l'observe, étonnée et amusée à la fois, et rétorque en souriant :
— Ne dites rien. Mettons cela sur le compte de la Providence. Si vous souhaitez vraiment me remercier, oubliez tout ce que vous avez vu ici.
L'inquiétude dans ses yeux dément le ton aristocratique, autoritaire et dégagé.

Vendredi 9 janvier, vers 10 heures du matin
Deux jours plus tard, Cour du Trône, l'arrivée au mur des Fermiers Généraux baigne dans la bruine hivernale. La fumée drue qui sort de la petite cheminée de l'octroi stagne autour de la guérite en un halo grisâtre. Un percheron approche la poterne d'entrée de la capitale. Il tire une carriole de foin conduite par un paysan qui chantonne :
Il pleut, il pleut, bergère
Rentre tes blancs moutons
Allons sous ma chaumière
Bergère, vite, allons
Le conducteur est engoncé dans une blouse noire de toucheur de bœufs qu'on devine matelassée d'une épaisseur de laine. Étienne : jeune veuf avec deux gamins en bas âge. Fort comme un Turc, capable de désembourber sa charrette d'un coup d'épaule. À côté de lui, Jeanne, coiffée d'un fichu malpropre, dissimule son manteau de ville sous l'une de ces couvertures qu'on place sur le dos des chevaux en hiver. Il était bien content de la revoir, l'Étienne. Ils se connaissent depuis leur enfance passée à dénicher les œufs et tremper leurs fesses dans la Marne. Forcément, la question se pose : Étienne voudrait bien la marier.
« Tu es courageuse et économe. Avec mes deux garçons et le tien qui arrive, nous serions bien. Réfléchis-y, a-t-il dit. Rien ne presse, et puis en ce moment j'ai d'autres choses à penser. »
Elle, elle ne pense qu'à James.
J'entends sous le feuillage
L'eau qui tombe à grand bruit.
Voici, venir l'orage,
Voici l'éclair qui luit.
Étienne travaille sur les cahiers des doléances, pour renseigner le Roi qui s'inquiète du sort de son peuple. Avec Haicart, le serrurier, et le notaire du bourg ; il y a aussi un avocat, et d'autres de Bonneuil, de Fontenay. Étienne s'échauffe. Cette terre ne les nourrit pas. Il faudrait assécher les marais et empêcher le Prince de dévaster les champs quand il vient chasser. Sa bouche semble un volcan d'où s'échappent des volutes de fumée blanche : « Ils ne cherchent pas le temps où les grains sont finis d'être coupés et rentrés. Ils traversent les grains ou javelles qui ne sont pas encore levés, eux, tout leur monde ainsi que les chevaux. Il serait à propos que Sa Majesté rendît un édit : que les princes et seigneurs particuliers à qui appartiendrait le droit de chasser soient condamnés, sur le rapport de deux experts pour toute décision, ce qui éviterait tout frais, et le cultivateur ensemencerait sans craindre la perte occasionnée par le gibier. Et Sa Majesté mettrait les malheureux cultivateurs et habitants à l'abri de toute tracasserie de la part de leur seigneur, qui se trouverait forcé de se renfermer dans l'édit et volonté de Sa Majesté. » Voilà, ce que nous allons écrire dans notre cahier des doléances. Nous le joindrons à ceux de toute la France, pour l'assemblée du Tiers-Etat que le Roi a convoquée en mai !
À côté de lui, dans la charrette, Jeanne l'écoute distraitement. Montant derrière elle, le parfum des herbes sèches frissonne dans ses narines. Son esprit s'envole.
Elle change la paille des bêtes, la poussière lui chatouille la gorge. Dans le clair-obscur de l'écurie, une main venue dans son dos pour lui ceindre la taille se pose sur son ventre. Une autre la débarrasse de la fourche. Des paumes puissantes et douces, non pas calleuses comme celles d'un paysan, mais adroites, fermes et précises... celles d'un escrimeur. Un menton râpe son cou à la naissance de la nuque. La voix qu'elle reconnaît, celle dont elle rêve encore, lui chuchote un mot d'amour en l'entraînant vers la meule odorante... James.
Elle entrouvre le col du manteau. L'air givré fraîchit son cou.
— Excuse-moi, tu as dit quelque chose ? demande-t-elle à Étienne.
L'équipage avance entre les deux colonnes pour pénétrer sur la place du Roi. Sans lui répondre, l'homme agite son laissez-passer en direction du garde qui a entrouvert la porte pour lui faire signe de circuler. Étienne est un habitué. D'après lui, ce sont les hommes du Prévost de Paris qui en ont après Jeanne. Il n'est pas mécontent de leur jouer un tour. Justement, il avait une livraison à faire au Châtelet. Il a accepté d'emmener Jeanne, laissant Pie-Poil en pension pour la journée au Héron Blanc, l'auberge des faubourgs où elle travaille.
Entends-tu le tonnerre ?
Il roule en approchant.
Prends un abri, bergère.
À ma droite, en marchant.
Étienne la dépose devant un hôtel particulier de la rue de Bourbon, une belle avenue lumineuse bordée d'immeubles cossus d'au moins quatre étages. Déjà, le fouet claque et la charrette repart :
Je vois notre cabane.
Et tiens, voici venir
Ma mère et ma sœur Anne
Qui vont l'étable ouvrir.

Jeanne passe le porche. L'huissier est prévenu. Il scrute le sceau du mot qu'elle lui montre et la conduit au premier étage. La débarrassant de sa houppelande, il grimace lorsqu'elle insiste pour conserver la besace dont la bandoulière barre son buste. Il finit par céder devant son obstination et l'introduit dans une chambre aux murs tendus de tapisseries représentant des scènes champêtres. Aux vastes fenêtres pendent des voiles fins brodés d'or. Des bûches ronflent dans la cheminée monumentale sur le manteau de laquelle trône un bois de cerf. Jeanne en a le souffle coupé. Elle se fraye un chemin sur les tapis épais, parmi le mobilier précieux, les étoffes luisantes, les guéridons couverts de bibelots... Mme de La Fayette, debout, la main posée sur une fragile console marquetée, l'invite à s'approcher. À peine trente ans, jolie et expressive, à qui la poudre sur le visage donne un teint d'infante. Sa robe bleue est très décolletée, velours et soie, brodée de motifs floraux, avec un panier qui élargit les hanches, et des volants aux coudes. Des bottines à talons de cuir immaculé ornent ses chevilles. De ces tenues que les grandes dames portaient autrefois, et que lui décrivait sa mère lorsqu'elle lui racontait les fêtes du Prince de Condé. Jeanne salue la Marquise d'une révérence maladroite. L'étonnement se lit sur le visage de son hôtesse d'avoir affaire à une femme aussi jeune et visiblement d'origine roturière. Elle la scrute de haut en bas. Son expression s'anime soudain d'un sourire bienveillant :
— Et vous en êtes à combien ? demande-t-elle
— Ça se voit tant que ça ? s'exclame Jeanne, qui repense à sa cavalcade avec la frayeur rétrospective d'avoir risqué l'avortement.
— J'ai eu quatre enfants. Alors, je pense connaître la question.
— Je suis à presque trois mois, continue Jeanne, et vos enfants ont quel âge ?
— Deux filles de onze et six ans, et le garçon a neuf ans.
— Et le quatrième ?
— Mon Henriette n'a pas survécu.
— Désolée, je suis certaine qu'elle est au paradis, ce petit ange, compatit Jeanne en faisant un signe de croix.
— Paix à son âme, prononce la Marquise, se signant également. Alors, vous les avez ?
— Oui, Madame, répond Jeanne, levant les yeux pour reprendre sa respiration.
Distraite par les caissons peints au plafond, les tableaux qui couvrent le moindre espace laissé libre sur les cloisons, elle fourrage machinalement dans son bissac. Le rougeoiement de l'âtre parcourt les incrustations de nacre d'un imposant buffet, attirant son regard sur le portrait accroché au-dessus... La toile campe un militaire en uniforme, perruqué, une figure longue, au nez fin, large de front...
— Le « Héros des deux Mondes ». Belle allure, n'est-ce pas ? Mon mari, assure la marquise en se rengorgeant.
Tétanisée, c'est à peine si Jeanne l'entend. Son bras tenant la liasse de papiers s'immobilise. C'est le visage de l'homme qui était dans la voiture avec Olympe ! Impossible de se tromper, dans son métier des auberges, on n'oublie pas les physionomies. Et surtout celles des gens importants. Elle se dit que les cavaliers qui la poursuivaient l'autre jour n'avaient peut-être pas vraiment perdu sa trace, mais plutôt qu'ils avaient tout simplement reconnu l'adresse...
L'hôtesse ne prête aucune attention à l'expression de la visiteuse, ou alors, elle l'attribue à l'ignorance des usages. Elle s'empare des lettres, relit la première, fond en larmes.
— Comment avez-vous eu ça ?
— Mon ami, Madame, je vous supplie de me croire. Les gendarmes l'ont pris. Il a eu juste le temps de me confier ceci pour terminer la mission.
— Racontez-moi, invite son interlocutrice sur un ton d'encouragement, essuyant ses paupières avec un mouchoir parfumé élégamment extrait de son décolleté.
— Voyez-vous, explique Jeanne, je travaille au Héron Blanc, une auberge réputée. Un jour, un voyageur s'est arrêté, et nous avons fait un peu connaissance. Il s'appelle James. Il m'a confié qu'il venait à Paris pour remettre un paquet à Mme de La Fayette.
— Moi, donc.
— Mais, à ce moment-là, votre nom ne me disait pas grand-chose... enfin, je veux dire...
— Oui, oui, je comprends. Mais parfois, il arrive que certains aventuriers mentionnent certains noms, afin d'enjoliver leur discours...
— Je le sais bien, Madame, mais voyez-vous, James n'est pas de cette sorte. Un homme fort, distingué...
La marquise l'interrompt avec une certaine brusquerie :
— Venons-en au fait, s'il vous plaît.
— Il m'a montré ce paquet de lettres.
— Et puis ?
— Il a disparu. On dit que les soldats du Roi l'ont arrêté.
Cette fois, c'est Jeanne qui a du mal à continuer. Sa gorge se noue.
— Et puis ? insiste la Marquise.
— Je n'avais pas de nouvelles. J'étais morte d'inquiétude. Je me rongeais les sangs, Madame !
— Pour un inconnu ?
— Nous étions déjà un peu liés, murmure Jeanne, baissant les yeux, les joues en feu, au bord des larmes.
— Je vois, mon enfant. Vous n'aviez plus qu'à rentrer chez vous et prier pour lui, conclut sèchement Madame de La Fayette.
— Ce que j'ai fait, mais cela ne me contentait pas. Qui sait ? Peut-être ces lettres auraient pu tomber dans de mauvaises mains. Alors je me suis décidée à venir vous les restituer. Et me voilà !
— Fort bien. Je vous crois, Jeanne, dit la Marquise en lui arrachant le paquet, qu'elle se dépêche de ranger dans son secrétaire.
Elle revient en tenant une bourse, bouleversée d'une crainte soudaine.
— Vous les avez lues ? s'inquiète-t-elle.
— Non, Madame.
— J'étais si jeune ! Je n'avais pas quinze ans...
Elle regarde Jeanne, comme si elle n'en attendait plus rien, et lui tend la bourse.
— Grâce à vous, je vais passer une soirée heureuse et soulagée, en ces temps troublés. Vous avez fait une sorte de miracle ! Allons, je blasphème, remarque-t-elle en riant. Surtout, ne dites rien, poursuit-elle, jamais, à personne. M'entendez-vous ? Je serais perdue. Et vous aussi. Nous sommes liées par ce secret.
— Gardez votre argent, Madame, je n'en demande pas...
— Plaît-il ?
Jeanne s'agenouille.
— Aidez-moi, je vous en supplie. James est en prison, il faut le faire libérer !
— Comme vous y allez ! Où serait-il, selon vous ?
— Je ne sais, mais peut-être vous...
La Marquise lui prend les mains pour la relever.
— Allons, réfléchissez. Il vient d'Angleterre, c'est peut-être un espion !
— Pas du tout ! C'est lui qui devait vous rapporter ces lettres. Croyez-vous qu'un Anglais aurait pu faire cela, sachant que votre mari, le Marquis de La Fayette, est français, ennemi juré de leur Roi Georges depuis la guerre d'indépendance de l'Amérique ?
— Mais, ce que vous me demandez est impossible, mon enfant ! Prenez donc votre récompense. Il y a plusieurs livres, vous en aurez besoin pour votre bébé.
— Mais je l'aime, Madame !
— Vous l'aimez...
Son hôtesse la reprend, comme si elle avait entendu une sottise :
— Comment peut-on aimer un Anglais ?
Puis, réalisant brutalement l'écho avec sa propre histoire, désarçonnée, elle avance, comme pour elle-même :
— Comment faire ?
— Vous pourriez me faire entrer dans votre maison, suggère Jeanne.
— Voilà une heureuse idée ! songe la Marquise à demi-voix.
— Il ne songeait qu'à vous obliger, Madame !
— Sans rien vous promettre. Je pourrais essayer de vous prendre à mon service...
Le visage de Jeanne s'illumine :
— N'ayez crainte, la rassure-t-elle, la voix vibrante d'espoir. Vous pouvez compter sur moi. Vous auriez quelqu'un de confiance à vos côtés.
— Vous...
— Moi.
— Pourquoi pas ?
Elle échafaude à voix haute :
— Nous inventerons un prétexte... écoutez, le Marquis n'est pas là en ce moment. Sa nouvelle cause est le sort des esclaves, il veut les libérer... Depuis le début de cette année, il a rejoint le Club des amis des Noirs pour propager les thèses abolitionnistes. Parfois, je me demande s'il ne s'est pas aussi entiché d'Olympe de Gouges. Elle partage ce genre d'idées. En tout cas, ce n'est pas par amitié pour cette face de pet de Mirabeau... Le sillon de sa gorge se creuse d'un gloussement triste. Mais je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ça, poursuit-elle. Il rentre demain soir. J'en parle avec lui. Nous ne décidons jamais rien l'un sans l'autre, c'est ainsi que nous avons libéré l'Amérique du joug anglais. Revenez me voir lundi prochain, nous serons le douze de janvier, à la même heure.

Dehors, la bise gifle le visage de Jeanne. Un fiacre glacial la ramène au Héron Blanc. Elle a repoussé du pied la couverture grouillante de vermine que lui proposait le cocher. Comme dans un rêve, elle récupère son cheval. Un doux hennissement découvre les dents de Pie-Poil. Même Granier, son patron aubergiste, plisse les yeux en lui tendant un châle propre. La rue entière a le sourire. Pie-Poil enlève un joli trot. Le soleil baisse dans son dos. Les branches dénudées de la forêt allongent leurs ombres, luisant d'un éclat enchanteur où volètent, insouciants, quelques flocons. Dans une petite demi-heure, elle va retrouver sa mère. Elle a tellement de choses à raconter ! L'entrée du parc de Vincennes se présente à moins de trois cents pas...
Quatre cavaliers en sortent et avancent à sa rencontre, sans qu'ils puissent encore la distinguer dans le contre-jour du soleil couchant. Impossible de les éviter. Pie-Poil devient nerveux.
36

Un petit mot pour l'auteur ? 56 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de JAC B
JAC B · il y a
Vous venez de m’offrir un excellent moment de lecture JHC, le contexte est vivant et vraiment bien documenté, on se plonge dans l’atmosphère de cette période historique où vous avez su camper des personnages attractifs, on suit Jeanne à la trace, son itinéraire dans des lieux emblématiques. J’aime bien aussi cette incursion de semi-vers courts qui scandent la narration en sus de la chanson . Une réussite, merci .
Image de Brigitte Bardou
Brigitte Bardou · il y a
Il y a vraiment entre les parties 1 et 2 de quoi construire un roman. Les personnages ont une épaisseur, la trame historique est tout à fait réaliste. Quant à la poursuite à cheval, du grand art !
Image de JH C
JH C · il y a
C’est gentil Brigitte. C’est vrai ça , pourquoi pas ? Merci pour les encouragements :)
Image de Loch Aber
Loch Aber · il y a
Cette description de la poursuite à cheval est à couper le souffle !!
Image de JH C
JH C · il y a
Merci Loch Aber, tu me fais un grand compliment que j'apprécie beaucoup. Bon week-end :)
Image de Doria Lescure
Doria Lescure · il y a
Récit très bien écrit et construit, en mode romance et personnages historiques. La tonalité est fluide, le fond est dense et bien contextualisé et la poursuite à cheval dans les rues de Paris est particulièrement bien amenée. Elle donne le ton à cette histoire originale et prenante.
Image de JH C
JH C · il y a
merci pour l'élogieux retour de lecture, Doria, il me va droit au coeur. Content de vous avoir fait voyager un peu :) Bonne année et bon week-end !
Image de Babeth Chaussabel
Babeth Chaussabel · il y a
Quand aurons-nous la suite ?
Image de JH C
JH C · il y a
Le temps de l'écrire, Babeth, le temps de l'écrire :-)) et un grand merci de ton intérêt pour cette histoire, Bon week-end :)
Image de olivier diamant
olivier diamant · il y a
Bravo, Messire JH !
Récit prenant, belle écriture et érudition historique se conjuguent pour notre plus grand plaisir.
A suivre...

Image de JH C
JH C · il y a
Merci Olivier, content que ça t'ait plu, bon week-end :)
Image de Pitchoune Harreau
Pitchoune Harreau · il y a
La suite Svp Jean Hugues , nous somme le 12 de Janvier .. Lafayette est rentré et ????
Quel est le devenir de notre Jeanne ?

Image de JH C
JH C · il y a
Merci Pitchoune :) Pie-Poil aussi piaffe d'impatience! Jeanne a bien avancé. Il ne lui reste plus qu'à chercher son James en prison. ça devrait aller assez vite, à moins que...
Image de Armelle Fakirian
Armelle Fakirian · il y a
Heureuse de retrouver votre héroïne et la suite de "la besace". J'attends la suite avec impatience ! ;-)
Image de JH C
JH C · il y a
Avec grand plaisir Armelle, merci pour ce bel encouragement :)
Image de Keith Simmonds
Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour ce récit bien mené et captivant !
Image de JH C
JH C · il y a
Sympa Keith, Merci et Bonne Année :)
Image de Mijo Nouméa
Mijo Nouméa · il y a
J'ai adoré cette nouvelle historique, parfaitement bien contextualisée, ambiance, vocabulaire, intrigue. J'étais transportée en un autre lieu le temps de cette lecture. Bravo.
Image de JH C
JH C · il y a
Grand merci Mijo, content de vous avoir fait voyager :) Bonne année !

Vous aimerez aussi !