Les cailloux de Marion

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En compétition

"Et si écrire, c'était tout simplement ne plus taire cette âme en soi?" François Cheng  [+]

Image de Hiver 2022
Marion me prend la main et en courant m'entraîne vers le chemin qui mène à l'étang où ses frères nous attendent. Marion, c'est mon amie, « Une délurée, un garçon manqué », dit régulièrement ma mère en parlant d'elle. Moi, je sais que Marion n'a rien d'un garçon. Seulement, elle a trois frères, alors elle sait faire des choses que font les garçons, comme siffler avec les doigts dans la bouche, grimper haut dans les arbres, faire pipi debout, lancer des cailloux dans l'étang de notre village et encore des tas d'autres choses amusantes. Elle est comme ça Marion et c'est mon amie.
J'aime beaucoup ses frères, surtout le plus grand, celui qui est gentil avec moi. Il me choisit des cailloux bien plats et bien lisses pour faire de beaux ricochets. Il m'apprend à me placer par rapport à la surface de l'eau et il m'explique le geste à faire pour que les cailloux rebondissent le plus loin possible. Quelques fois, il me pince la joue, m'ébouriffe les cheveux. Je ne l'ai pas dit à Marion, mais je crois que je suis un peu amoureuse de lui.

Moi, je n'ai ni frère ni sœur. Je suis une enfant unique et c'est une drôle d'expression, je trouve. Je n'ai ni frère ni sœur, mais j'ai une véritable amie qui en plus habite juste à côté de chez moi. Nos maisons se touchent, alors c'est très facile d'aller chez elle où je vais souvent.
La mère de Marion chante sans arrêt. « Elle ne chante pas, elle fredonne », rectifie Marion. C'est vrai, elle fredonne en préparant le goûter, en nettoyant nos visages barbouillés, en ôtant la boue de nos chaussures, et quand elle ne fredonne pas, elle met de la musique pour accompagner son travail de tous les jours. J'aime beaucoup la maison de Marion avec toutes ces chansons et cette musique joyeuse.

Chez moi, ce n'est pas du tout pareil. Ma mère est triste, de plus en plus triste. Elle ne me regarde pas et répond à peine quand je lui parle. Elle ne s'intéresse plus à mes résultats scolaires pourtant excellents. Je suis une très bonne élève, surtout en français. Avec Marion, on se complète, car elle, c'est en mathématiques qu'elle est la meilleure de la classe, et en dessin aussi. On fait nos devoirs ensemble et on s'entraide. On forme une bonne équipe, comme dit son grand frère, celui que j'aime un peu... beaucoup...

Maman est méchante avec mon père. Elle lui dit des choses horribles qui lui font quitter la maison en claquant la porte. Il revient toujours quand il est calmé, mais je sais bien que ça ne va pas quand même. C'est pour cela que je vais si souvent chez Marion dont la maman fredonne sans arrêt.
Je raconte à Marion que mes parents se disputent beaucoup et que quand ils ne se disputent pas, ils sont tristes tous les deux, tristes et fatigués. Je lui dis que mon père fait plein de petits cadeaux à ma mère malgré leurs disputes, qu'il lui achète des fleurs, qu'il débarrasse la table et ne laisse plus traîner ses affaires partout. Il fait plein de choses qu'il ne faisait pas quand maman n'était pas triste.
Marion m'écoute en plissant ses yeux moqueurs, un sourire aux lèvres.
— Ton père a dû faire une bêtise, une grosse bêtise, si tu veux mon avis.
— Tu crois ? 
— Oh oui ! J'en suis sûre ! C'est comme dans les films, tu sais ! 
Marion a une opinion sur tout et c'est ça aussi que j'aime chez elle, mais là je crois qu'elle ne se rend pas compte que j'ai peur au fond de moi.

Mes parents ne me voient plus, moi je les observe. Ils restent de longs moments à essayer de se parler. Mon père, surtout, parle d'une voix douce et triste, et maman pleure, et pleure, et pleure encore. J'entends leurs voix de ma chambre où je me réfugie pour ne pas être noyée par toute leur tristesse. Je sais qu'ils sont malheureux et que mon père fait tout ce qu'il peut pour se rapprocher de ma mère. Il lui prend la main sur la table pendant nos rares repas en commun. Il tente de lui caresser les cheveux, les jambes, mais elle le repousse à chaque fois. Ma mère était si tendre, il y a encore peu de temps. C'était la plus belle avec ses longs cheveux qui me chatouillaient quand elle me prenait dans ses bras. Elle me lisait des histoires tous les soirs, elle m'apprenait des pas de danse, elle soufflait sur les bobos de mes genoux. Elle ne fredonnait pas comme le fait la mère de Marion, mais ses yeux étaient brillants et l'on s'amusait bien toutes les deux.

« Nous allons vivre chez Mamie ». Je regarde ma mère ouvrir les volets de ma chambre et m'annoncer la terrible nouvelle redoutée. Je remarque sa pâleur, sa maigreur et comme elle, je pleure, je pleure. Elle me regarde pleurer et ne dit rien. Je crois qu'elle n'a plus de mots pour effacer le chagrin, plus de souffle pour les plaies de mes genoux.

Je n'ai pas trop le moral, alors Marion me raconte des blagues pour me distraire. Elle m'emmène au bord de l'étang pour trouver les bons cailloux. Elle fait la roue, le poirier, elle pousse des cris d'animaux en grimpant aux arbres. Elle arrive à me faire rire malgré la peur que j'ai en moi.

Elle m'a demandé de venir coucher chez elle, la veille de notre départ à maman et à moi. Une dernière nuit dans sa chambre à échanger nos secrets. J'en ai profité pour lui confier que j'aime un peu son grand frère, un peu, beaucoup.
« T'inquiète pas ! Nous viendrons te voir chez ta grand-mère. Ce n'est pas si loin et toi tu pourras venir chez nous pendant les vacances. Et puis, tu sais, avec tes parents, ça peut s'arranger. On n'est jamais sûr de rien avec les adultes. »
Elle est comme ça, Marion, toujours optimiste, toujours de bonne humeur. Marion, c'est mon amie. Elle sait me consoler de mes peines.

Le jour du départ, sa mère me donne le gâteau qu'elle a fait la veille. « Pour la route », me dit-elle en fredonnant. Maman est déjà dans la voiture à m'attendre. Marion glisse un petit paquet dans ma poche et m'embrasse vite fait. Je ne suis pas contente, car ses frères ne sont pas là, comme mon père qui est parti travailler de bonne heure.

Ma mère conduit sans un mot et le silence est lourd entre nous dans cette voiture qui m'éloigne de la vie que j'aime. C'est fini, je ne suis plus une petite fille et je ne le serai plus jamais.

J'attends que nous soyons assez loin pour ouvrir le cadeau de Marion. Il y a un petit mot à l'intérieur, un petit mot et des beaux cailloux lisses et plats. Sur chaque caillou, il y a un visage dessiné, un visage qui sourit. Celui de Marion, de sa mère, celui de son frère, le préféré...
Je les caresse un long moment. Je ne veux pas pleurer. Je regarde les cailloux de Marion. Ils sont à moi maintenant. Ils sont lourds et légers à la fois. Ce sont de beaux cailloux souriants et à les regarder comme ça, et bien, moi aussi, je souris.
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Agnès Rémond · il y a
Une très belle histoire d'amitié. J'ai beaucoup aimé.
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Camille Berry · il y a
Merci beaucoup Agnès !
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Felix Culpa · il y a
Une ambiance, une nostalgie, beaucoup d'émotions émanent de cette histoire. Je m'abonne à votre page, merci pour ce bon moment de lecture.
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Camille Berry · il y a
Merci à vous Felix! Cela me fait plaisir que vous appréciez ce texte. A bientôt pour d'autres lectures...!
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Joan E. · il y a
Deux foyers, deux ambiances. Où que l'on aille, on garde toujours au fond du coeur ses amis d'enfance.
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Camille Berry · il y a
On se souvient toujours des amitiés de l'enfance et c'est assez étrange ces souvenirs que rien n'efface. Peut-être grâce à nos cœurs d'enfants si tendres... Merci beaucoup Joan de votre lecture !
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Laurence Guillemin · il y a
Très belle histoire d'amitié enfantine, dont on se souvient à vie !
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Camille Berry · il y a
Oui c'est vrai. Ces amitiés enfantines marquent à vie.
Merci beaucoup Laurence !

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Vic Taurugaux · il y a
Dans le conte de Charles Perrault, le petit poucet était le seul des dix frères à espionner les terribles discussions des parents. Ce fut l'écoute d'une d'entre elles qui fit qu'il "se leva de bon matin, et alla au bord d'un ruisseau où il emplit ses poches de petits cailloux blancs". Cette intuition chez le plus jeune de cette trop grande et ruineuse fratrie, le psychiatre Boris Cyrulnick la nomme "résilience". Face à une adversité possiblement traumatisante, certains êtres, plutôt que s'en détourner, élaborent des stratégies telles qu'on se prend à penser que ce serait l'épreuve même qui les grandit. La littérature les dit héros. Ici, bien que la copine soit dite garçon manqué, il nous serait plus séant de qualifier ce couple de gamines d'héroïnes.
On comprend surtout sous l'excellente plume de Camille, qu'avec ou sans frères et sœurs, la vie de famille n'est jamais un long fleuve tranquille ...

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Camille Berry · il y a
Merci pour ce commentaire élaboré et pour le qualificatif d'héroïnes donné à mes deux gamines. La vie n'est pas un long fleuve tranquille et la vie de famille encore moins... Merci beaucoup Vic, merci vraiment !
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Elena Moretto · il y a
Il y a des cailloux porte-bonheur et des cailloux qui sauvent des vies. Ce texte est un rayon d'espoir qui fait croire à la beauté de la vie à toute épreuve!
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Camille Berry · il y a
C'est un beau commentaire Elena. Merci beaucoup. Oui croire à la beauté de la vie, surtout quand on est une petite fille, même quand on est une petite fille triste...
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Flore Anna · il y a
L'amitié et la tendresse de l'enfance, des cailloux qui nous accompagnent longtemps. Une nouvelle où se cotoient douceur et douleur, qui par ricochets, m'a fait penser à un de mes poèmes "Un caillou dans la poche".
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Camille Berry · il y a
Je suis allée relire "un caillou dans la poche" et oui je comprends vos pensées de poétesse.
Merci Flore Anna pour votre lecture et votre commentaire et au plaisir à chaque fois renouvelé de lire vos poèmes...

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M. Iraje · il y a
De la tendresse à la hauteur d'un regard d'enfant, et le mystère des adultes.
Un récit délicatement tourné.

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Camille Berry · il y a
Et un commentaire délicatement tourné qui fait plaisir. 🎶 Merci beaucoup !
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Hortense Remington · il y a
Une très belle histoire, Camille. Une histoire tendre. Dure aussi ! On ressent bien toutes les émotions de la petite fille.
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Camille Berry · il y a
Ah ! Tant mieux car c'est vraiment ce que j'ai voulu faire passer. Merci beaucoup Hortense et bonne chance à votre texte si bien écrit
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Viktor September · il y a
Elle reviendra effeuiller la marguerite avec le grand frère et trouvera le bonheur...
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Camille Berry · il y a
Un charmant commentaire optimiste... Merci beaucoup Viktor!

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