Les Boréals

il y a
10 min
205
lectures
11
En compétition

Ecrire contre l'ennui quand les mots nous sourient. En compétition: "Les Boréals" "Avant-goût des Limbes" "La goule des marais" "L'art du Pôle" Traduction des sonnets de Shakespeare  [+]

Image de Hiver 2022
Les lucioles grésillaient d'épuisement au couvert de lanternes lointaines. Et trois visages pétillaient aux derniers éclats jaunâtres dans la poussière des registres. Le vieil archiviste du village, doyen parmi les Boréals sous les aurores du Nord, passait en revue quelque herbier du haut d'une échelle mobile. Le teint verdi par l'âge et les gestes craquants comme l'écorce, ses yeux de verre embrumés se languissaient de la rosée du matin. Un ouvrage sur les pétales d'antan, bien plus épais que lui, lui glissa des mains dans celles d'Hyacinthe, son premier assistant, qui le drapait de ses prunelles opalescentes.
— La génération de Sorbus le jeune, mets-le sur le chariot, fit l'archiviste en éventant sa maladresse.
Hyacinthe rayonnait d'azur, des favoris pervenche et sobrement fleuris descendaient le long de ses tempes. Il assistait l'archiviste depuis plus de quinze printemps et le remplaçait dans les tâches qui l'emmenaient en dehors du village.
— Ces reliques et ces notes ne suffiront pas, murmura-t-il. Voyons... On n'a pas vu une telle invasion de mœthus depuis... depuis, oui, Sorbus, tiens ! C'est pas peu dire. Je venais tout juste d'éclore en ce temps-là. Et voilà que ces maudites herbes sont de retour !
Hyacinthe connaissait déjà tout de l'Histoire de leur peuple, mais il l'écoutait toujours avec la même attention. Ce qui n'était pas le cas du second assistant, Nelumbo, arrivé la saison dernière. Sa peau aussi bleue qu'un marais et le nénuphar mollasson couronné de pétales rosés qui s'étalait sur son crâne lui avaient valu le surnom de Petit Lotus. Il époussetait distraitement de vieux ouvrages du haut d'une seconde échelle.
— C'est à nous, renchérit l'archiviste de sa voix bruissante, c'est à nous de... de...
— Plonger dans le passé pour y trouver les solutions du présent ? fit Hyacinthe.
Ces absences du vieux Boréal étaient de plus en plus fréquentes. Son assistant s'était longtemps assuré que son maître ne remarque rien, mais le doyen n'ignorait rien de sa lente fanaison. Son reflet, dans la rosée qu'il appréciait tant, lui rappelait chaque matin la griffe du dernier hiver sur ses traits.
Le chariot tressaillait sous la charge des différentes archives tandis que l'agonie des lucioles évoquait le crépuscule au-dehors. Il tardait aux insectes d'y fuir. Lors d'une seconde obscure, se jetant sur le rayon des âges anciens, l'échelle buta contre le coin d'une étagère dans un fracas surprenant. Quand une lueur blafarde reconquit quelques recoins de la pièce, Nelumbo se plaquait à mi-chemin contre son échelle. Il regardait sans voix ses aînés. Le vieil archiviste avait basculé sur le chariot, le renversant au passage, et Hyacinthe, les traits nerveux, était penché sur lui.
— Petit Lotus ! Qu'est-ce que tu fais à rester comme ça ? Va chercher le guérisseur !
Il porta délicatement son professeur à l'étage, les yeux embrumés de souci. La nuit tombait, des constellations bourgeonnaient au-dehors, tandis qu'il agitait un bouton de fleur afin que son pollen illuminât la chambre de l'archiviste. Le diagnostic du guérisseur confirma les craintes de Hyacinthe et les plongea dans le silence avant que son apprenti les interrompît pour un autre patient.
— Saletés mœthus ! lâcha le guérisseur... Hyacinthe, soupira-t-il, préparez-vous. S'il se lève pendant la nuit, vous saurez quoi faire.
Et il sortit en vitesse à la suite de son apprenti.
Hyacinthe ajusta la couverture de l'archiviste avec une douceur crispée. Il devança la question idiote de Nelumbo.
— Va te reposer, je te réveillerai s'il le faut.
Mais le second assistant ne bougea pas. Il s'accroupit dans un coin de la pièce tandis que Hyacinthe s'affairait d'une pièce à l'autre sans énergie.
L'archiviste fanerait bientôt.
La mort était un processus particulier pour le peuple des Boréals. Quelques nuits plus tôt, ils partaient pour un dernier voyage, à demi conscients, attirés vers le lieu de leur éclosion, vers la forêt du Crépuscule, pour retourner à la terre. Deux proches les accompagnaient, pour les honorer puis porter leur souvenir aux archivistes.
Hyacinthe déposa deux balluchons de provisions au pied du lit du vieux Boréal, s'installa sur une chaise et étudia le journal d'un botaniste des bois du Sud. Derrière lui, le menton sur les genoux, Nelumbo s'assoupit en fixant les soubresauts nerveux de la jambe de son aîné.
Lorsque le jeune Boréal éternua aux premiers rayons de l'aube, personne n'avait bougé. Mais la fatigue marquait les traits de Hyacinthe, les yeux secs d'une lecture qu'il achevait à peine. Il se leva sans un mot, esquissant un pâle sourire à son cadet, et s'enferma à l'étude durant tout le jour. Alors Nelumbo veilla au chevet de l'archiviste, l'hydrata de la rosée du matin, le nourrit d'un potage de légumes et d'insectes et accueillit les villageois venus payer leurs respects. Dormant comme une souche, le vieil archiviste ne cilla guère plus la nuit suivante, sous les opales troubles de son second.
L'archiviste ne partit que trois jours plus tard, silhouette endormie valsant entre les lueurs des foyers, à l'insu de tous. L'argent de la Lune luisait dans l'obscurité, les étoiles s'étaient faites timides, depuis quelques heures déjà et Nelumbo somnolait en un coin de la chambre. Il se réveilla d'un sursaut quand Hyacinthe ouvrit la porte d'un geste frénétique en clamant d'un sourire radieux et d'un teint cireux :
— J'ai la solution, professeur !
Il appelait toujours l'archiviste ainsi.
— C'était dans ces notes depuis le début, continua-t-il en feuilletant un vieux cahier, la façon d'endiguer l'invasion de...
La suite s'étrangla dans sa gorge. Il ne restait sur les draps de lin qu'occupait l'archiviste qu'une légère empreinte et la moiteur de la sève suée. Nelumbo s'essuyait hébétement la lèvre inférieure, les yeux qu'à demi-ouverts, mais en s'enracinant profondément dans le coin de la pièce. L'écho de ses battements martelait son crâne, il s'attendait à la fureur de Hyacinthe, mais n'eut le droit qu'à un bref « Allons-y » angoissé. Puis il lui jeta un balluchon et ils filèrent aussitôt au-dehors, vers le Nord, vers la forêt du Crépuscule.
Quelques minutes plus tard, du haut d'une colline, Hyacinthe balaya la plaine et les sous-bois et repéra le vieux Boréal qui chancelait d'une jambe sur l'autre. Ses mollets aussi raides que des bâtons, il marchait sur des béquilles étourdies. Ils le rejoignirent juste à temps, le souffle court, alors qu'il basculait dans un carré de mousse. Il s'était rendormi. Ils l'enveloppèrent alors dans un linge en lin, Hyacinthe le lia solidement sur son dos, aussi confortable que sur son lit de mousse. Ils s'éloignèrent sur le sentier.
S'il suffisait de quelques heures aux Sylphides de la forêt du Crépuscule pour faire le voyage, c'en était un de plusieurs jours pour les Boréals qui effectuaient le chemin inverse. Les nuits restaient claires, les jours doux et d'une légère brise. Parfois, le vieil archiviste déliait une paupière, gémissait quelques fantaisies savantes puis se rendormait. Plus souvent encore, Hyacinthe prenait note des vastes plants de moethus d'un air engageant entre deux leçons.
— Concentre-toi, Petit Lotus, et dis-moi qui étaient les trois sages du Lac d'Hellébore. Et fais attention où tu marches.
Mais alors que Nelumbo s'apprêtait à répondre sans entrain, la figure de l'archiviste bourgeonna par-dessus l'épaule de son assistant. Les yeux écarquillés, si brumeux, presque aveugles, il s'agita et gronda pour se défaire du linge en lin. Tant et si fort que Hyacinthe et lui basculèrent au bord du sentier aux herbes duveteuses, luisantes d'un léger bleu caractéristique.
Nelumbo haleta. Hyacinthe rebondit sur ses pieds sitôt qu'il toucha le sol et se figea, les bras verrouillés devant lui en se tordant le cou vers le vieil archiviste. Celui-ci s'était calmé et marmonnait des paroles incohérentes.
— C'est bon, je crois, rassura Hyacinthe. Elles n'ont touché que mes vêtements.
Il était tombé au milieu de mœthus dont le moindre effleurement se révélait très toxique pour les Boréals. Le traitement était heureusement simple et efficace si administré à temps. Comme quelques brins s'étaient accrochés à sa tunique, il alla en vitesse se laver dans un cours d'eau proche. La nuit tombait à peine, ils s'installèrent autour d'un feu au-dessus duquel crépita un gros insecte et allongèrent le vieil archiviste.
— Quelques semaines de plus...
Il soupira en tisonnant les braises, des étincelles piquaient le tissu qu'il avait enroulé autour de sa main gauche.
-... C'est tout ce qu'il nous fallait pour finir ses mémoires.
Nelumbo supposa qu'il en savait assez pour les finir à la place de l'archiviste. Mais Hyacinthe secoua distraitement la tête et éteignit le feu.
Le lendemain, ils aperçurent la forêt du Crépuscule. Son orée chatoyante et ses arbres constellés au feuillage d'un formidable turquoise la découpaient du reste de la plaine. Un arôme nostalgique qui parut plaire au vieux Boréal les attirait doucement, Hyacinthe le laissa descendre de son dos afin qu'il soit le premier à fouler cette terre sacrée.
— C'est sur les derniers mètres qu'on me rend ma lucidité, gloussa-t-il fasciné par la forêt.
Presque aussi vigoureux que dix printemps auparavant, il pénétra dans la forêt suivi par Hyacinthe puis Nelumbo. La lumière du jour perçait à peine le feuillage duquel pendaient d'étincelantes gouttes saphirs. Un éternel crépuscule mordorait les lieux. Chaque pore de mousse émeraude, chaque nervure des feuilles et veine des troncs possédait son propre éclat et harmonisait la lueur nocturne.
L'archiviste sautillait entre les racines d'un pas léger, sa tronchite qui lui raidissait les jambes depuis tant d'années s'était comme envolée. Il cadençait son allure de quelques pauses entre de modestes vallonnements, l'air terne à l'image de ses assistants.
Des pas aveugles, une boussole innée, portés par la brise. Le vieux Boréal cheminait vers ses racines, le lieu exact de son éclosion, celui qui avait vu ses ancêtres faner au fil des siècles sans qu'il en ait connu un seul autrement que par ses registres. L'avancée n'était pas si aisée pour Hyacinthe et Nelumbo, aucun sentier ne serpentait la forêt du Crépuscule, elle absorbait les pas, semblait les retenir tout en les poussant en avant. Les deux assistants trébuchaient sur les racines serpentines, jeunesse maladroite, tandis que leur aîné flottait au-delà d'une grâce d'un autre monde.
L'ombre d'une bruine tinta tout à coup autour d'eux pour la joie du vieil archiviste. Des larmes fraîches de saphir glissaient sur le feuillage turquoise depuis la cime des arbres sous le ciel obscur du Nord. Et une étrange mélodie s'insinua dans la brise. Plus un son n'existait dans la forêt, que le bruissement du feuillage en accompagnement. Les voix des Boréals restèrent muettes alors que l'archiviste les tirait derrière un buisson qu'il perça de ses doigts verdis pour jeter un coup d'œil au-delà.
Un phénomène rarement observable, que peu rapportèrent, moins consignèrent. Le ballet des Sylphides. Dans la cohorte vive des lucioles, épousant les gestes limpides comme l'onde d'un lac, trois créatures au teint diaphane d'un vert d'absinthe virevoltèrent sous le feuillage. Des fils d'argent luisaient à leur suite, un chiton antique les habillait, plissé en pétales, leurs pas d'émeraude chaussaient la mousse en bordure des troncs et fouillaient l'herbe gracile. La première des Sylphides contourna un léger vallonnement qui semblait dessiner le repos paisible d'une silhouette, suivie par ses sœurs. Elles dansèrent bientôt avec l'élégance d'une Ondine du lac d'Hellébore et la passion des Salamandres des îles. Leur chant leur revenait en écho, en mélodie du vent, taisant jusqu'au bourdonnement des lucioles, prévalant sur le hoquet fasciné de Nelumbo. Deux paires d'yeux perçaient un buisson, une dernière le survolait d'opales enfouies.
Le vallonnement était le foyer d'une petite fleur d'un bleu franc aux pétales timides qui se déliait doucement à mesure que les gestes des Sylphides la survolaient, mêlant à la pluie la sève qui luisait sur leur peau. Aucun grain de pollen ne brillait, un petit bulbe tumescent, néanmoins, scintillait d'un éclat modeste. Une forme s'affirmait, aussi minuscule que les prunelles nacrées de Nelumbo.
Le vieil archiviste se détourna de cette cérémonie, lui qui s'était gorgé des témoignages dans ses archives. Le teint piqué par la pluie glaçante, les poings serrés, Hyacinthe observait avec une pointe de terreur dans les yeux l'éclosion d'un Boréal entre les gestes doux des Sylphides. Lorsque son attention dériva vers son professeur, qui tâchait d'apaiser ses tressautements, ses pupilles opalescentes ternirent davantage. Leurs voix ne dépassaient pas le seuil de leurs lèvres, tues par l'écho des Sylphides. Mais leurs regards étaient suffisamment éloquents pour que la compassion de l'archiviste réponde aux picotements de celui de son assistant.
Le poison des mœthus le lancinait des doigts à l'épaule et atteindrait bientôt sa poitrine. Et Hyacinthe, non, personne ne pouvait ralentir l'infection. Il était déchiré entre l'effroi de l'appel de la forêt du Crépuscule dont il éprouvait l'envoûtement, la déception certaine de son professeur à l'heure de la succession et l'état de celui-ci. Il serra les dents, le picotement migra vers ses narines, ses yeux gonflèrent au nouveau hoquet de Nelumbo qui lorgnait les Sylphides comme un loup sa proie.
Les pétales d'un bleu franc béaient désormais comme une main prête à offrir ce qui poussait en sa paume. Une silhouette recroquevillée sur elle-même, de la taille d'un poing, gigotait en découvrant pour la première fois la fraîcheur des éléments et l'écho mélodieux. Comme un premier cri qui conquit le chant des Sylphides, un rai auroral, d'un vert chatoyant, perça le feuillage turquoise et ondula dans le ciel nocturne. Une sylphide cueillit délicatement le petit être contre sa poitrine et tint par la main ses sœurs. Elles valsèrent sur l'aurore qui s'estompa à leur suite et filèrent dans la nuit avec la pluie pour porter le Boréal juste éclos au village de son ancêtre.
Le bourdonnement des lucioles s'éparpilla aux quatre coins de la forêt. Nelumbo hoqueta d'un sursaut éveillé et le soupir du vieil archiviste siffla brièvement. Sa figure se fendait d'un sourire ancien sous des pupilles envahies par la brume.
— Quelle vue... et quelle impatience, gloussa-t-il en pivotant maladroitement.
Une racine piquait hors de la terre, elle s'estompa comme un mirage à l'approche du vieil archiviste. Ses pas perdaient en assurance, lourds et ensommeillés, ils s'enfonçaient dans le sol tandis que sa tête dodelinait librement. Un murmure étourdi lui échappait entre deux commentaires sur la valse des Sylphides. Hyacinthe ne lui témoignait pas la moindre attention, le nez plongé dans son journal qu'il saturait de notes, il suivait Nelumbo comme son ombre. Le second assistant, quant à lui, vrillait entre ses aînés, fini la fascination, il se souciait du désintérêt inhabituel de Hyacinthe alors que l'archiviste flétrissait à vue d'œil.
La mousse au pied d'un arbre dont les racines saillaient en griffes s'illumina sous les pas nus du vieux Boréal et, la force l'abandonnant, il coula au sol. Nelumbo s'élança pour le rattraper, mais Hyacinthe l'en empêcha et le pressa contre lui.
— C'est ici que s'achève son voyage, concéda-t-il.
Son aîné l'empêchait de se tourner vers lui, Nelumbo fut soulagé de percevoir de la peine dans sa voix.
L'archiviste échoua contre les racines où il avait éclos, près d'un siècle plus tôt. Ses paupières se scellèrent pour de bon sur les verres aveugles, ses souffles s'espacèrent avant de se taire. Il s'endormait à s'y méprendre, une mousse lumineuse grimpait sur ses doigts verdis et ses pieds déjà chaussés de souliers verdoyants. Un mouvement infime des racines se l'accaparait. D'un long clignement, florissant l'iris de leurs yeux, ils perdirent la silhouette du Boréal sous un léger vallonnement. Une fleur germa de la poitrine évanescente, bourgeonna et dévoila des pétales vert d'eau autour d'un pollen sombre. Hyacinthe s'empressa de la cueillir, les racines vinrent avec sans effort, et la rangea à la première page de son journal. Cette fleur était le témoignage que son professeur avait vécu. Les proches du défunt rapportaient cet héritage à l'archiviste qui la trempait plus tard dans l'eau d'Hellébore pour la conserver à jamais puis la glissait dans l'herbier des pétales d'antan, propre à chaque village.
Les deux assistants se recueillirent un instant à distance du vallonnement. Sans un mot, l'aîné s'éloigna d'un air esseulé. Ses traits creusés et ombragés évitaient la lueur du crépuscule. Plongé dans son journal, écrivant d'un roseau fébrile, il marchait vite sans s'emmêler les pieds dans les racines, sans chercher, non plus, le sentier qui mènerait à l'orée de la forêt. Nelumbo, trottant à sa suite, échoua à le tirer de ses notes. En le rattrapant, il remarqua avec effarement les marques sombres qui griffaient la base de sa nuque azur.
Il laissa Hyacinthe s'éloigner d'un arrêt brusque, la maille labyrinthique des arbres l'étouffa. Le deuil récent, la douleur de celui à venir, dominèrent la colère que le saisit à cet instant. Il avait choisi d'ignorer tous les signes qui penchaient vers cette issue depuis que son aîné était tombé dans les moethus. Il espérait que Hyacinthe trouverait une solution avec ce savoir livresque dont il se targuait, où qu'ils auraient le temps de rentrer au village pour que le guérisseur s'en charge. Mais non...
Il pressa le bulbe rosé sur son crâne comme pour se l'arracher. Celui-là même qui lui avait valu le digne sobriquet de Petit Lotus par son aîné. Enfin agréable, l'idée qu'il ne soit plus jamais Petit Lotus le tétanisa.
Hyacinthe vacillait plus loin, son calame hésitait distraitement par-dessus le papier, il le replongea d'un geste alangui dans l'encrier à sa taille avant de repartir pour une ligne. Quelques arbres plus loin et tombes vallonnées fuies, il tourna vers Nelumbo ses opales fêlées.
— Je vais continuer seul, lâcha-t-il, rejoins-moi dans quelques minutes et cueilles...
Il voulut parler d'une voix la plus monocorde possible, mais son timbre trahissait son émotion. Les griffes violacées piquaient son visage jusque sous les lèvres. Il plaqua son carnet contre la poitrine de son cadet et le fixa d'une angoisse contenue.
— Petit Lot... non, Nelumbo, un second assistant ne semblait pas urgent, mais le professeur t'a quand même choisi... Te voici l'archiviste de notre village, rends-nous fiers.
Sur ces mots, il obliqua entre deux arbres en oubliant l'existence de son cadet. Le carnet contenait des directives, des conseils et une lettre pour qu'un collègue d'un village voisin l'épaule. Il y avait également le détail de la méthode pour combattre les mœthus dont le poison emportait Hyacinthe aujourd'hui. Tout était dans Botanique systématique des herbes disparues annotées par Sorbus le jeune. Tel que l'onguent de lægmiddels soignait de l'empoisonnement, la pluie gonflée par des feux entretenus par cette plante médicinale éliminerait radicalement les maudites herbes.
Peu de temps s'écoula avant que Nelumbo se jette à la poursuite de son aîné. Il avait encore le temps, songeait-il, pour quelques mots, un au revoir, des mercis. Quand il dépassa un vallonnement duquel poussait une fleur aux pétales azur, il comprit qu'il était trop tard. Il la cueillit machinalement et la glissa à la dernière page du carnet, à l'opposé de l'archiviste.
Trois Boréals avaient quitté le village quelques jours plus tôt, un seul rentrerait. Quand Nelumbo émergea de la forêt du Crépuscule, les iris de ses yeux fleurissaient encore pour absorber ses larmes avant qu'elles ne coulent. Si loin à l'ouest, dans le ciel divisé entre l'aube et la nuit, le drapé de l'aurore luisait encore.
11

Un petit mot pour l'auteur ? 13 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Patricia Besson
Patricia Besson · il y a
D'agréables images dans un univers fantastique
Bravo pour cette histoire.

Image de Armelle Fakirian
Armelle Fakirian · il y a
Comme c'est beau ! De la Fantasy comme je l'aime ! Vous avez su créer un monde féerique, J'ai aimé m'y promener, épargnée par les moethus... Merci pour ce très agréable moment à vous lire et rêver...
Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Belle imagination ! Comme des rites ancestraux qui se perpétuent de génération en génération, le tout dans un monde mystique et surnaturel. J'ai également pensé à l'image du concours " 10 ans " au cours de ma lecture. Belle compétition, ERRA.
Image de ERRA
ERRA · il y a
Merci pour votre lecture.
Image de Fleur A.
Fleur A. · il y a
Très belle histoire
Image de Carl Pax
Carl Pax · il y a
Une histoire riche en descriptions, entre le fantastique et la fantasy qui génère une belle ambiance empreinte de magie, avec un vocabulaire particulier et des néologismes bien trouvés.
Image de ERRA
ERRA · il y a
Merci pour votre lecture, le fantastique et la fantasy sont mes genres de prédilections qui m'ont conduit à écrire.
Image de Joëlle Brethes
Joëlle Brethes · il y a
J'aime l'atmosphère de cette nouvelle qui aurait pu concourir au prix du 10ème anniversaire de ShE si elle avait été plus courte ! :)
Image de ERRA
ERRA · il y a
Vous avez bien deviné ;). J'ai vu en l'image du concours un Boréal, Hyacinthe pour être plus précis.
Merci.

Image de Annabel Seynave-
Annabel Seynave- · il y a
J’aime beaucoup, le ton est très poétique, les images sont nombreuses et très belles, c’est une histoire qui résonne en profondeur avec la nature et ce que nous sommes.
Image de ERRA
ERRA · il y a
C'est l'un des points positifs d'écrire de la poésie en parallèle, elle s'immisce alors presque tout naturellement dans les nouvelles et autres textes.
Merci pour votre lecture.

Image de Ginette Flora Amouma
Ginette Flora Amouma · il y a
Quelle merveilleuse idée de mettre en scène cette saga ! Un peuple nordique aux prises avec des ennemis en la présence de plantes dangereuses et qui s'en va chercher une régénérescence dans la forêt du crépuscule , voilà un scénario qui peut très bien prendre racine à notre époque.
Ce voyage poétique et intrigant retient l'attention .

Image de ERRA
ERRA · il y a
Merci pour votre lecture.

Vous aimerez aussi !