L'envol

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En compétition

Une île de caractère au milieu de la Méditerranée, sous le soleil, au bord de l'eau fraîche et salée; le libecciu souffle sur le maquis, sur le lentisque et le cédrat; du haut des monts Padro  [+]

Image de Automne 2021
Au départ, Litzy me demandait régulièrement :
« Orwin, tu crois qu'ils reviendront nous chercher quand, papa et maman ? ».
Elle vous a attendus pendant des années. Moi, j'avais tout juste seize ans et une colère à dézinguer le monde entier. Ça servait à quoi d'espérer votre retour, ou que quelqu'un vienne nous chercher ? Je m'étais fait une raison depuis belle lurette.


La dernière fois que j'ai vu ton visage, maman, c'était en bas de l'immeuble de Kory et Joey. Litzy t'agrippait en sanglotant. Devant les policiers hargneux en meute, tu t'es murée dans une dignité et un sang-froid impressionnants. J'ai attrapé de force le bras de ma petite sœur en criant presque « Ne t'inquiète pas, je m'occupe d'elle » et les poulets nous ont laissé monter jusque chez Kory. Ils ont dû te menotter dès qu'on a eu le dos tourné. Il y a dix ans jour pour jour que l'Administration américaine, sous la présidence de cet enfoiré de Trump, vous a virés manu militari de ce pays. Depuis, no news.

***

On s'est entassé à quatre dans le clapier où vivait Kory. Litzy dormait avec elle et j'héritais de la vieille banquette dans le cagibi qui tenait lieu de chambre à son fils Joey, tout juste majeur. Il créchait là par intermittence. C'est là que les choses ont commencé à déraper.
Quelques nuits après notre arrivée, sa main m'a secoué vigoureusement.
« On s'casse en ville », m'a ordonné Joey.

J'étais un blanc-bec impressionné de le suivre dans la nuit interlope de Jacksonville. Joey m'a vite enseigné des rudiments de tagalog et de trafics en tous genres. Les tronches de Philippin et de Hondurien sont des cibles de choix pour les flics, alors je suis devenu rusé comme un renard. Kory n'était pas dupe de la double vie dans laquelle son fils m'entraînait. Elle en tirait avantage, à sa façon.


Ça, on pouvait dire que j'étais devenu de la mauvaise graine, mais j'ai tenu ma promesse, maman : Litzy partait en cours chaque matin et restait bonne élève. Avec le fric de mes premiers larcins, je lui ai offert un minuscule bureau, un dictionnaire et une montre, elle m'a regardé comme si j'étais Robin des bois. On était de nouveau heureux, à notre façon. C'était pas la vie de château, mais on reformait une sorte de famille dans ce joyeux bordel polyglotte plein d'odeurs de cuisine. Le soir, après avoir englouti des tonnes de nems ou des pancit-bam, on se poilait devant Oggy et les cafards, qu'on regardait agglutinés tous les quatre sur le lit de Kory, pour faire plaisir à Litzy.

Joey et moi, on ne trempait pas dans les combines du siècle et on veillait au strict respect des zones d'influence. On était connu dans la petite pègre de Jacksonville sous le surnom de latino-Tang. Joey cultivait un look « Call of duty », une dentition qui partait dans tous les sens, bandeau à la Rambo dans les cheveux et treillis. Il aimait me vanner sur mon allure proprette d'américain middle-class, en jean et chemise toujours repassée.

On s'est entendu comme deux larrons en foire jusqu'à l'arrivée de Mila. Cette pétasse se pointait chez Kory, bouffait à l'œil, puis minaudait et se tortillait en mini-short rose bonbon devant mon pote, ce qui le faisait littéralement baver. Joey était vampirisé. Je voyais la chose d'un très mauvais œil et cette dinde n'a rien trouvé mieux que de tenter le même cirque avec moi. Je l'ignorais somptueusement et trouvais enfin du temps pour Litzy, dont les résultats scolaires décollaient. Litzy était désormais le seul lien avec ma vie d'avant l'expulsion. Je l'avais délaissée pour être collé-serré avec Joey et je me sentais merdeux. Je devais faire quelque chose pour elle. Pour lui éviter un avenir complètement foireux de petite immigrée hondurienne.

***

Kory turbinait dans un food-truck midi et soir. Litzy était en classe ou s'appliquait à ses devoirs. Joey me manquait. Je traînais ma nouvelle solitude, oscillant entre déception et sentiment d'inutilité. Un après-midi de chaleur mortelle où je glandais sur Ponte Vedra beach, desperados à la main, un jeune latino s'est pointé. Il s'est présenté sous le nom d'Alex, plutôt affable, mais mystérieux.
« Quelqu'un veut te rencontrer. Reviens demain, à la même heure, sans l'autre branleur (autrement dit Joey). Si quelqu'un sait quelque chose, c'est mort pour toi ».

Ça ressemblait diablement à une proposition. Depuis quatre ans, Joey et moi étions comme deux doigts de la main et là, j'allais le doubler. Il m'avait tout appris. J'étais pas peu fier. Quelques semaines avant, on s'était retrouvé dans une embrouille face à une autre bande de crapules, qui avait tourné au vinaigre et où j'avais gagné une réputation de véritable teigne. J'avais du potentiel.

« Pour l'instant tu observes tout et tu retiens. Tu vois Alex toutes les deux semaines à Vedra beach et tu lui dis ce que t'as vu. Si les infos sont croustillantes, Alex t'amènera ton fric la fois d'après. Si tu viens pas au rendez-vous, adios ! », me déclara le type qui ne s'est pas présenté. Je ne savais même pas pour le compte de qui je bossais.
« C'est tout ? »
« C'est tout ».
Je commençais à palper des sommes coquettes, alors j'ai tout planqué sur un compte de la Chase M. Bank, ouvert dans un autre quartier.

« T'en as pas marre de crécher dans ton cloaque ? » me demanda Alex.
Quand j'y réfléchissais, ce n'était guère reluisant : serrés comme des sardines dans le minuscule appartement de Kory, à qui ma mère avait confié toutes ses économies, Joey et maintenant cette garce de Mila, la studieuse Litzy et moi.
« Non ».
« Mytho », ricana Alex, qui savait tout de moi. Je bossais pour lui depuis un an.

Alex m'a ordonné d'attendre et s'éloigna pour passer un coup de fil. Dix minutes plus tard, une berline aux vitres fumées s'est arrêtée sur Ponte Vedra et Alex m'a fait signe de monter. On m'a fouillé et bandé les yeux. Un long trajet, puis une montée interminable en ascenseur. Alex a retiré mon bandeau. J'étais assis dans une pièce aveugle, devant un sale type entre deux âges, tanné par le soleil, une sorte de saucisse fossilisée engoncée dans un costard impeccable, avec le regard du serpent Kaa. Un des boss de la mara* hondurienne.
« Cigarillo ? »
« Non ».
Un colt était posé sur une table.
« Il te plait ? », s'enquit la saucisse, dont les yeux noirs m'hypnotisaient. Il a fait signe à Alex de dégager.

***

On a repris nos bonnes vieilles habitudes avec Joey, par un cambriolage d'une cave de luxe. Ce soir-là, c'est Joey qui s'est engouffré en premier dans le local, maglite à la main. Ça pouvait vite mal tourner un cambriolage, on pouvait être surpris, avoir mal calculé son coup. J'ai sifflé discrètement à l'attention de Joey, pour lui indiquer que je venais d'entendre quelque chose de suspect et j'ai reculé, le cœur battant. Il s'est tourné vers moi, inquiet. Sans réfléchir, sans croiser son regard, j'ai sorti le colt et je l'ai abattu. Joey s'est effondré, sans comprendre. Au bout de quelques secondes, il gisait dans une mare que formait son sang, tel un voleur surpris par un propriétaire très dangereux. La sueur dégoulinait dans mon cou. Dans mon ventre, mon dernier repas menaçait de faire marche arrière. J'ai déguerpi, sans me retourner et sans laisser de trace, en respectant les consignes. J'étais à présent un membre officiel de la mara hondurienne de Floride. Et pour être recruté, il y avait un prix à payer. Le meurtre initiatique. Le premier meurtre d'une longue liste, désormais.

La saucisse fossilisée m'a catapulté vers le sommet de la pyramide criminelle, comme promis. Je bosse surtout de nuit, et en journée je bronze au bord de ma piscine, à Miami. Ma brillante petite sœur Litzy vient d'achever un Master à l'Université de Savannah. Maman, je suis certain que tu serais fière de nous. Même s'il me reste à vie cette dernière image du corps de mon pote buté au fond d'une cave. Comme une incrustation dans ma cervelle.


*mara : gang hispanique ultraviolent implanté aux États-Unis et en Amérique centrale
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Gérard Jacquemin · il y a
Effroyable à souhait...
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Fred Panassac · il y a
Terrible descente aux enfers pour monter au firmament de la pègre.
Une ambiance très noire et un suspense très bien mené.
Belle écriture, un drame contemporain sur fond d’immigration clandestine et de mafia sous la présidence de Trump ; cette histoire est maîtrisée et efficace.
J’aime et je vote ! 💖

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Chantal Sourire · il y a
Tout faire pour sauver sa petite sœur et réussir, un texte sur la survie même si les moyens employés sont discutables mais quand on a faim...
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Eve Lynete · il y a
Récit pas très moral... très intéressant malgré tout.
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agirlinindia C. · il y a
Vous avez raison. D'une manière générale la moralité intervient peu, voire est absente dans ce que j'écris. Je mets la réalité en mots.
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Eve Lynete · il y a
J'aurais pu ajouter que je lis et apprécie le "pas moral". Merci.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Les voies du destin sont impénétrables. Les différents milieux sont décrits avec intérêt.
Une grande fresque.

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