L'éclaireur

il y a
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À l'âge de neuf ans, on m'a demandé à l'école ma première rédaction - le déclic !

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Bien assis sur ma branche de platane, j'observe le bâtiment en face de moi. Je vois une grande baie vitrée, donnant sur un immense salon qui, vu d'ici, à l'air de regorger de bidules hors de prix.
Exactement ce qu'on m'envoie chercher.
Dans ce salon je distingue un couple, l'homme visse une casquette sur sa tête, sa compagne attrape son sac... ils se parlent, commencent à avancer vers la porte d'entrée.
Ils regardent vers un point que je ne peux pas voir depuis ma position, mais que je connais : le balcon. Ils vérifient d'un coup d'œil que la baie vitrée est ouverte, pour aérer. Ils la laissent souvent ouverte ainsi, persuadés qu'au deuxième étage sans vis-à-vis, ils ne risquent rien.
S'ils savaient.
Enfin, l'homme ouvre la porte et d'un ample geste feignant la galanterie, il invite la demoiselle à le précéder. Elle rit, sort et l'entraîne avec elle.
La porte se referme. Je regarde en contrebas : un instant plus tard, je les vois sortir de l'immeuble et se diriger vers leur voiture garée à quelques mètres. L'homme ouvre la portière passager, invitant sa compagne à monter d'abord. Elle rit encore. Elle minaude, ils s'embrassent...
Bon sang, ils en mettent du temps, juste pour s'en aller. Plus vite ils disparaissent, plus vite j'accomplis ma mission, plus vite je rentre chez moi. Je commence à avoir faim.
Enfin la voiture démarre, puis quitte la rue.
J'examine rapidement les autres branches — ce sera très simple de rejoindre l'appartement. Avec prudence, je me coule vers la branche parallèle à la mienne, qui atterrit en surplomb de la terrasse. Toujours attentif, je la parcours en rampant. Je sens l'écorce rugueuse sous mes appuis, l'odeur des feuilles, quelques grains de pollen qui s'accrochent à moi. J'ai tellement l'habitude de cet exercice que je suis comme un poids plume pour la branche, elle oscille à peine.
Enfin j'atteins son extrémité. Je regarde les fenêtres au-dessus de moi — personne. Les gens sont tous partis travailler — ou en vacances, à en juger par le nombre de volets fermés.
Je bondis souplement et atterris sans bruit sur le bois exotique de la terrasse. Je sens son odeur, la chaleur dont le soleil d'été l'a imprégné — tout comme le salon de jardin, fait du même bois et orné d'épais coussins visiblement confortables.
L'espace d'un instant, j'ai envie de m'y lover, pour profiter du beau temps... mais j'ai une mission.
Je suis en quelque sorte un éclaireur. J'explore divers lieux, une caméra miniaturisée suspendue à mon cou. Le minuscule objectif envoie les images en temps réel à mon... coloc, ce parasite. Si le lieu l'intéresse, alors il y reviendra plus tard faire son marché.
Pour être honnête, ses petites manigances m'indiffèrent. Je ne participe que parce que je suis insoupçonnable. Et puis, il me tient — c'est lui qui fournit les vivres. Si je montre des réticences — pas de repas.
Vous allez m'objecter que je pourrais très bien vivre seul... j'ai déjà essayé — fiasco total. Il m'a récupéré en piteux état — et a pris le temps de me remettre sur pied.
Je ne devrais pas rester statique trop longtemps alors que la caméra tourne. Je me glisse par l'étroite ouverture dans la baie vitrée. Vous savez ce qu'on dit : une fois que la tête est passée, tout passe !
À peine entré, je me trouve sur un épais tapis, doux, moelleux à souhait — parfait pour une sieste... une toute petite sieste...
À nouveau je me raisonne. Je ne dois pas perdre de vue mon objectif. J'explore le salon, regardant partout, prenant soin de tout montrer par la caméra. Je sais déjà que mon coloc va adorer : rien que dans cette pièce, il y a une télé, trois consoles de jeu, deux ordinateurs portables. Il y a deux aquariums devant lesquels je marque une pause. Je suis un passionné d'aquariophilie. J'admire le ballet des discus jaune citron ou bleu électrique, le combat éternel de deux scalaires mâles qui se disputent la femelle restée en retrait, la persévérance de l'ancistrus qui sans relâche détache les algues de la vitre.
Mon estomac se manifeste, me ramenant sur terre. J'ai faim. Plus vite j'en aurai fini avec cet appartement, plus vite j'aurai ma pitance.
Le reste des pièces n'a rien d'inattendu — quelques bijoux dans l'une des chambres, un peu d'électroménagers dans la cuisine. Seul l'apparent confort des oreillers, dans le lit conjugal, retient un tant soit peu mon attention. Il est temps de rentrer.
Je me faufile au-dehors et, m'aidant du garde-fou du balcon, je me hisse sur la branche. Je prends le chemin du retour, d'arbre en arbre, car je trouve cela plus commode — une chance que cette rue soit bordée de solides platanes, et surtout que je vive à l'autre extrémité.
Comme j'en ai pris l'habitude, je saute sur le balcon et j'entre chez moi. Mon coloc-sangsue est assis à son bureau — sans doute épluche-t-il déjà les images que la caméra lui a transmises.
Il me voit, me félicite d'un sourire et d'une tape amicale, puis se lève et se dirige vers la kitchenette. Il ouvre un placard, sort une assiette et une boîte, vide la boîte dans l'assiette. Je prends place sur une chaise, dans l'attente. D'ici, je peux sentir l'affriolant fumet de la viande en sauce. J'en salive.
Mon coloc pivote et dépose l'assiette sur la table. Je bondis dessus et l'entame férocement. Je sens sa main glisser sur ma nuque, mon dos, et il dit :
— Là. Tu es un bon chat !
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Les Histoires de RAC · il y a
Il ressemble aux miens bien évidemment ♫ (peut-être aimerez-vous POINT DE VUE FELIN & autres histoires courtes avec des bêtes chez moi ♪)
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Mahaut Saint-Pierre · il y a
Merci bien, j'irai lire votre oeuvre !
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Julien1965 Dos · il y a
Une déambulation, un regard nourri de détails et une chute qui suppose un chut! Oui, je me suis laissé prendre...
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Fred Panassac · il y a
Ils sont félins pour l’autre ! Malicieux !
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Mahaut Saint-Pierre · il y a
Haha, bien dit ! Merci !
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Daisy Reuse · il y a
J'ai relu ce texte avec plaisir!
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