Le Voyage de Victor

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Espiègle, sensible et têtue, je me sens surtout observatrice d'une époque à la fois trouble et passionnante. J'écris aussi sous le pseudonyme de Mayana LAUREN. J'ai publié "Ma Vie Avec (ou sans) ... [+]

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Lorsqu'on lui demandait son âge, Victor répondait sans réfléchir « j'ai sept plus trois ». L'addition s'était imposée à lui deux ans plus tôt, comme une évidence mathématique qu'il utilisait sans vraiment la comprendre. Après tout, il trouvait cela bien moins mystérieux que lorsque son grand-père Baptiste maugréait, l'air désabusé, qu'il avait « l'âge de ses artères ». Au début, ses camarades s'étaient moqués de lui, mais Victor avait vite trouvé une habile parade, en alléguant que dans les cités branchées de la capitale, tout le monde parlait ainsi. La mode était à l'utilisation des chiffres de zéro à neuf : on habitait dans le neuf trois, on appelait ses amis avec son zéro six, et on s'envoyait des « A2M1 » par SMS. Les adultes y voyaient quant à eux la preuve d'un esprit avancé. Les réactions ne manquaient pas :
« Ce petit compte en base sept ! C'est formidable ! » ou encore « Comme c'est original ! Vous avez pensé à faire évaluer son QI ? »
Il y avait bien sûr aussi quelques esprits mesquins qui n'y voyaient guère plus que la manifestation d'un cerveau tourmenté.
Pourtant, derrière cette assurance de lutin malin, se cachait une honte qui consumait Victor comme les braises persistantes d'un feu mal éteint.
« Je vais chez l'orthophoniste ». C'était tout ce qu'il avait trouvé pour expliquer son absence aux parties de foot avec les copains, le mercredi après-midi. Comment dire l'indicible ?
Un mercredi pas vraiment différent des autres, lorsque midi sonna, Victor sentit sa dernière heure arriver. Sa mère l'avait assommé le matin même avec un discours qu'elle avait volontairement teinté de la plus grande banalité :
— Mon chéri, exceptionnellement aujourd'hui, tu vas devoir y aller tout seul. J'ai un rendez-vous avec des clients importants, je ne pourrai pas être là avant 14 h 15, 14 h 30. J'ai prévenu ta maîtresse que tu déjeunerais à la cantine et que tu resterais à l'étude jusqu'à 13 h 30. Ensuite, tu connais le chemin. Tu es grand maintenant. Tu n'auras qu'à m'attendre devant l'entrée vers quatorze heures. Je ferai de mon mieux pour arriver au plus vite.
Victor avait vomi son chocolat et était parti à l'école comme un condamné à la chaise électrique dans le couloir de la mort. Armé de ses dix printemps, il se sentait pourtant bien incapable d'accomplir seul une telle mission, avec tous les risques que cela comportait.
Les éléments eux aussi s'en étaient mêlés, et s'étaient ligués contre lui pour transformer la matinée en une suite infernale d'évènements accélérés. Le jeune garçon avait cherché à s'engouffrer dans un tunnel salvateur qui l'aurait mené, tel Alice, au pays du temps suspendu, où il aurait oublié les heures en sirotant un thé avec le chapelier fou. Mais il avait dû se rendre à l'évidence : il avait passé l'âge béni des contes, et lorsque la maîtresse fit maladroitement crisser la craie sur le tableau pour donner aux élèves la liste des devoirs à la maison, Victor sentit toute son impuissance à ralentir la course du temps. La matinée était passée à la vitesse de l'éclair, et rien ni personne ne viendrait soulever le couvercle qui l'enfermait dans la peur du regard des autres.
Il déploya des trésors de lenteur pour ranger ses affaires après l'étude, et attendit que la maîtresse vînt le déloger des toilettes où il avait tenté un repli désespéré, pour traverser la cour le plus mollement du monde, et se retrouver finalement sur le trottoir, à treize heures quarante. Seul.
Il redoutait surtout la première moitié du chemin. Au hasard des rues piétonnes, paradis des boutiques et des terrasses bondées, le regard d'inconnus l'effrayait autant que le risque de croiser des têtes connues, camarades de classe, voisins, ou membres du club de foot. Chacun de ses pas le rapprochait inéluctablement de sa destination finale, et il lui semblait que tout son être trahissait de manière flagrante son secret, qu'un mauvais génie avait imprimé en toutes lettres sur son visage blafard.
Rue des Cordeliers, tête baissée, il se heurta à un passant plus occupé à vociférer des ordres dans son téléphone portable qu'à éviter le jeune garçon qui fonçait droit sur lui, concentré sur les pavés inégaux qu'il s'appliquait à compter pour se rassurer. L'homme au costume de banquier et à l'air très pressé leva sur Victor un regard irrité avant de poursuivre sa course effrénée vers un bonheur virtuel. Victor sentit quant à lui tout le poids de cette seconde où leurs yeux se croisèrent. Une infime seconde qui suffit pour qu'il se retrouve d'un coup face à un peloton d'exécution formé d'hommes tous identiques à l'inconnu au complet bien repassé, et qui le pointait du doigt en martelant d'une voix gutturale : « On sait où tu vas, quelle honte ! ».
Il repensa aux autres mercredis où sa mère venait le chercher à l'école. Elle s'arrêtait toujours en chemin à la boulangerie lui acheter une religieuse au chocolat, son péché mignon. Elle savait bien qu'il avait besoin d'un bon remontant avant de se rendre à leur rendez-vous hebdomadaire. Ils rentraient déjeuner à la maison, silencieux. Venait ensuite le calvaire du trajet en voiture. Victor avait pris l'habitude de s'affaler à l'arrière pour ne pas être vu, surtout lorsque sa mère se garait juste devant le bâtiment maudit. Et si quelqu'un reconnaissait leur voiture ? Il avait eu le temps d'y penser depuis trois ans : il s'enfuirait, loin, très loin, là où personne ne pourrait l'identifier.
Victor poursuivit son parcours du combattant par la Rue Sainte-Catherine. Avec sa kyrielle de magasins de jeux vidéo, temples démesurés dédiés aux livres et gadgets importés tout droit du Japon, le lieu invitait tous ceux qui, petits ou grands, rêvaient d'endosser leur panoplie de super héros pour un combat acharné contre les forces du mal. Il décida de concentrer son attention sur une vitrine qui arborait les personnages grandeur nature des derniers jeux et bandes dessinées à la mode. Il avait beau ne plus croire en la magie des supers héros, il se laissa emporter par le regard féroce et déterminé d'un dragon ailé qui planait menaçant au-dessus d'un éventail de mangas. Sur la gauche, un kakémono présentait sur fond noir les dernières aventures de Yo Ku Ghi, à grand renfort de lettres gothiques dont certaines semblaient déjà armées pour la bataille. Si Victor aimait s'évader au travers d'histoires fantastiques mystifiant des mondes intersidéraux où le bien finissait toujours par triompher, son voyage dans l'imaginaire s'arrêtait toujours à la seule visualisation de ces univers. Loin, très loin des héros fantasmés par les garçons de son âge, il ne s'imaginait jamais dans la peau du vaillant combattant jouant les élèves modèles la journée, et les terreurs exterminatrices de monstres une fois le portail de l'école franchi. Petit, lorsque son père lui lisait encore des histoires le soir, il revêtait volontiers le costume d'un Zorro ou d'un Robin des Bois pour aller délivrer les opprimés et se sentir invincible face au danger. Aujourd'hui, il aspirait simplement à être un enfant comme les autres, noyé dans la multitude. Invisible même. Un minivictor, sans majuscule, qui vivrait tapi dans les trous du plancher à regarder le monde sans que personne ne puisse jamais, jamais, poser les yeux sur lui.
Il demeura plusieurs secondes comme hypnotisé devant la vitrine, à tel point qu'il trouva tout naturel que le dragon ailé finisse par s'adresser à lui en ces termes :
— Mon petit Victor, je peux t'emmener si tu veux. N'as-tu pas remarqué qu'il commence à pleuvoir ? En un battement d'ailes, je peux te déposer là-bas, oui, car je sais où tu vas...
La voix était douce comme du miel, mais Victor y reconnut les paroles perfides d'une créature démoniaque qui s'apprêtait à l'anéantir :
— Si tu montes sur mon dos, tout ira très vite... par contre... nous ne passerons pas inaperçus, tu t'en doutes... et tout le monde saura où tu vas...
Le dragon cracha un rire qui transperça la vitrine. Victor se mit à courir aussi vite qu'il put. Une pluie fine et légère s'était mise à tomber, mais semblait s'alourdir dans sa chute du regard accusateur des passants pour se transformer en un déluge écrasant qui plombait sa frêle carcasse.
Lorsqu'il parvint au bout de la rue, il eut enfin le soulagement de constater qu'il avait réussi à parcourir la partie la plus redoutable de son chemin de croix. Il s'abrita un instant sous un porche, loin du brouhaha de la zone piétonne, et ferma les yeux. Une succession de rues calmes l'attendait, qui ne l'apaisait pas pour autant.
Derrière un premier pâté de maisons se trouvait le cimetière de la ville, que Victor associait toujours à l'Absent, le Déserteur. Son père. Parfois, il se demandait s'il n'aurait pas préféré... non, il savait qu'il n'avait pas le droit de penser ça. Curieusement, ce n'était pas de la mort dont le garçon avait peur. La vie l'avait sans doute fait grandir trop vite, et il envisageait le caractère fini de l'existence avec philosophie. Pour lui, il était des lieux bien pires que les cimetières. Les hôpitaux, les commissariats ou les tribunaux n'étaient rien d'autre que des marmites à souffrance où mijotaient des bouillons de malheur, de non-dits, de honte et de désespoir.
Lorsqu'il s'engagea dans la dernière ligne droite qui devait le mener au terme de son trajet, capuche baissée et poings fermement serrés au fond des poches, Victor vit défiler comme chaque semaine le scénario bien huilé du film qu'il allait devoir rejouer pour la centième fois. Il avait toujours fait semblant de ne pas les compter, mais cela faisait très exactement cent trente-quatre semaines. Sourire, faire illusion, raconter l'école, exagérer les bonnes notes, taire les mauvaises, oublier la honte qui le rongeait. Et s'oublier tout court.
Sa mère n'arriva finalement que quelques minutes après lui, et Victor fut soulagé de ne pas avoir à patienter plus longtemps devant l'imposante grille métallique qu'encadrait un épais mur de pierres.
Cette fois encore, même s'il savait que son père l'attendait avec impatience de l'autre côté, il n'eut pas le courage de lever les yeux pour affronter la réalité qui affichait, monstrueuse, au-dessus de l'entrée, les douze lettres de la honte : MAISON D'ARRÊT.
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Blandine Rigollot · il y a
Une histoire très réussie. L'angoisse de Victor est palpable, qui croît au long du chemin. La chute est une surprise totale mais, en revenant sur la lecture, des "clignotants" s'y rattachent. Félicitations.
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Blandine! Je croise les doigts pour vous aussi! :-)
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Un suspense bien mené jusqu’à la fin ! J’ai aimé !
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup! :-)
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mirabelle leroy · il y a
Texte bien mené jusqu'à la chute inattendue , bravo
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Mirabelle!
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Béatrice Magnani · il y a
Ce texte m'a beaucoup touchée, intense et fort, rien ne nous prépare à la fin. Bravo !
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Béatrice!
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Eva Dayer · il y a
On peut comprendre l'angoisse de Victor, ce ''voyage'' est une terrible épreuve.
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Eva pour votre lecture et votre soutien :-)
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Denis Infante · il y a
Victor ne compte pas en base 7, il compte en base prison.
La prison, le plus grand échec des civilisations humaines.
Un texte fort.

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Céline Laurent · il y a
Merci Denis :-)
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Un monde humain n'enferme pas plus les animaux que les hommes et interdit la soustraction d'un individu à la communauté des hommes.
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Céline Laurent · il y a
Merci pour votre lecture :-)
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loup blanc · il y a
Il est trèstouchnat ce "petit h"rois " qui va voir son papa ,au parloir de la C.P. (autrefois maison d'arrêt " )
Il ne doit pas y en avoir beaucoup de ces gamins qui sont autorisés à voir un de leur proche parent, à ces parloirs .,en ce début des années 2000.Même pour les adultes ,non plus c'est pas facile .
On pense aussi à cet enfant qu'interpréta JP Léaud ,dans le film de Truffaut " les 400 coups " où ,à la fin du film il s'évade de la "maison de correction" pour aller voir simplement la mer !!!

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Céline Laurent · il y a
Nous avons les mêmes références :-) Merci pour votre lecture et votre soutien!
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Marie Van Marle · il y a
C'est un texte vraiment très bien construit et émouvant, avec son petit héros présenté d'emblée comme compliqué, qui grandit dans le non dit et n'ose pas penser comme Jules Renard que "Tout le monde n'a pas la chance d'être orphelin".
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Marie pour ce commentaire très touchant
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Brigitte Bardou · il y a
Oh quelle chute ! J'en suis toute retournée. Très bien menée, cette histoire !
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Céline Laurent · il y a
Merci beaucoup Brigitte pour votre lecture et votre soutien!

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