Le vautour noir

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Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

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Ma douce, je sais ce que je fais. J'ai trouvé le pic le plus haut pour me recroqueviller sur cette corniche d'où j'ai une vue à couper le souffle. Je me laisserai tomber dans une vertigineuse descente qui me projettera dans le fond de la gorge aride où ne tressaute qu'un mince filet de cette onde qui nous enchantait. C'est là que pour la première fois je t'ai découverte. Je me suis fendu d'un vol en piqué, à une vitesse folle pour arriver auprès de toi, te montrant ma force et ma détermination. J'ai abordé la rive, j'ai invité ton cœur pour tout le temps que cela nous prendrait de nous aimer. Je n'avais pas pensé qu'il existait aussi un autre temps, un temps à survivre, celui de l'absence et cela, je ne peux plus m'y résoudre. Je le veux ainsi, j'ai décidé de venir vers toi sans attendre la volonté de nos dieux.
Mes ailes ne me répondent plus, mes ailes noires et blanches de cette couleur qui nous a été donnée pour embrasser le ciel tout entier. Je pense à ton doux frottement contre mes rémiges. Tout est glacial désormais sans toi à mes côtés. Le vent s'en va hurler plus loin sa logorrhée dès qu'il me voit. Entendrait-il un souffle insistant traverser les cieux dont il se croyait maître ? Ce souffle lancinant qui se glisse dans ma gorge nue comme si tu étais toujours là auprès de moi est plus innombrable que les mots que tu murmurais. Les pics rocheux se vident de leurs nids, les chacals et les rapaces ont trouvé domicile ailleurs et les espaces sont remplis d'une présence qui parle tant de ton absence que je suis avide de te retrouver dans ton prochain envol.
Rien ne nous a jamais séparés. Rien ni la mort d'un de nos petits que tu voulais tant ni les ans qui ne t'ont plus permis d'en avoir. Avec quelle fièvre tu espérais avoir une autre couvée et moi qui ne voyais rien, qui ne voyais pas combien le temps, en circulant, s'ébrouait et vidait ton ventre.
J'avais beau te dire que te voir auprès de moi était ma seule joie divine, tu souffrais en silence et je n'entendais plus ton cri quand tu planais silencieusement au-dessus de ton chagrin. Je filais derrière toi, il m'arrivait d'ajuster mon vol à la ligne de notre plumage. Nous volions très haut comme pour échapper à la morsure du regret. Je n'aurais pas voulu que ton instinct si fort te fasse rencontrer la peur, l'envie, la haine ou la hantise des beaux jours qui sont le lot des humains. Eux, ils appellent cette douleur, les gravats de la vieillesse. Moi, je te déclare que nous vivons les sommets de nos arabesques.

Puis tu as lentement repris le dessus et tu t'es mise à parler de nous, de ce que nous avons été. De ce jour, je n'ai eu de toi qu'un regard rougi de nostalgie, de toi, je n'ai entendu qu'un cri faible, une toux discrète qui chantait nos charmes passés.
Tu me parlais des nids que nous avions construits, brindille par brindille quand tu m'envoyais chercher de la mousse, des racines, des fleurs tombées, des feuilles, rien n'était trop bien pour le petit que tu couvais et à nous deux, nous veillions sur lui, tu te penchais vers moi, comme si je t'avais donné tout l'or des Incas.
Ces frémissements perforent aussi le cœur des humains. Ils montent les espaliers de cultures avec des épines aux pieds, en luttant contre les vents furieux et contre les faiblesses qui parfois déraillent leurs pensées. Et leurs silences emportés par l'air des montagnes susurrent, l'espace en est comblé. Nos randonnées devenaient de plus en plus songeuses. Quand je les vois en bas dans la vallée, dans les ravins, blessés de traîner les entailles sanguinolentes de leurs entrailles bouffies de haine et de convoitise, quand je les vois aplatis dans leur rancœur ou leur orgueil gonflé de passions ambitieuses, je me dis qu'ils ont manqué d'altitude. Je les laisse venir à moi. Les efforts pour gravir les versants raides les aideront à guérir.
C'est ainsi que tu me parlais quand tu osais enfin te montrer de tous les dessèchements de tes plumes lustrées en vain, tu me disais : « J'ai désormais l'âge des hauteurs à vivre. »
Je ne me lasserai pas de ta voix lente et triste : « J'ai l'âge qui parle de ce qui a été et qui ne sera plus. Comme si ne plus avoir ma fonction de procréer ne me donnait plus que la fonction de me souvenir. J'envie parfois le vol de ces femelles au beau plumage qui viennent froufrouter autour de toi. »
Cela me faisait sourire, j'avais bien remarqué la parade de ces jeunes beautés, mais la paix du cœur et de l'esprit, c'est quand on a assouvi ses passions ; et tu fus ma seule flamboyante passion.
Où va le ruisseau sinon à la mer ? L'océan est au-delà de ces montagnes. Où va la racine sinon dans le tréfonds des sols visités ? Je sais que je te retrouverai et que c'est dans ton immensité que j'aimerai retourner.
C'est ta voix déchirante dans sa discrète supplique que je veux réentendre et là où tu es, je serai bientôt.
Comme ils ont été forts ces humains ! Agiles, astucieux, persévérants, allant jusqu'à remonter des blocs de pierre jusqu'à cette plateforme au sommet de l'isolement ! Et ces femmes avec leur bébé dans le dos et des paniers dans les bras, bravant les roches et les cailloux pour rejoindre des hommes attendant leur maïs et la douceur d'une tendresse !
Je t'ai regardée à ce moment si vaillante et si obstinée à rechercher un des morceaux de tout ce qui pouvait rendre notre litière plus confortable.

Ces hommes forts, ces hommes fous qui ont cru pouvoir atteindre les étoiles et survoler les monts et les plaines, les collines et les vallées, ces hommes ont bâti, ont toujours voulu grimper plus haut. Arriver au sommet des montagnes, c'était leur but. Peu importait ce qu'ils devaient écraser en chemin. Ils se sont battus. Chacun de leurs mots se heurtait à un autre mot, chacun de leurs gestes trahissait un conflit intime. Nous les avons vus lutter contre les catastrophes naturelles, contre les guerres, mais aussi contre eux-mêmes. Nous les avons effrayés de nos battements d'ailes pour leur rappeler qu'ils se trompaient, que leurs propres haines les détruiraient et qu'ils seraient vaincus par leurs propres révoltes.
Alors ils allèrent haut, très haut bâtir un village accroché entre ciel et terre, ne pas se cacher, mais être ouvert à l'immensité. On ne pouvait y accéder qu'après avoir escaladé des escaliers en pierres, couverts d'herbes filandreuses, et chaque jour, faire halte, se laisser tomber à même le sol, en voyant le ciel s'approcher jusqu'à connaître le soulagement ultime d'avoir atteint l'apaisement auquel ils pouvaient aspirer.
De ma crête rocheuse, je les voyais parfois succomber. Alors je prenais mon envol, et lentement je planais sur eux, déployant mes ailes blanches et noires, leur montrant que le blanc de l'espoir et le noir du repli sont comme leurs jambes, l'une remonte en fléchissant le genou et l'autre, galvanisée par l'élan donné, s'arrache au tourment pour suivre l'effort.
J'ai eu des moments sombres moi aussi. Je peux les comprendre ces hommes suivis de leurs lamas, de leurs tracas, de leur désarroi.
J'ai eu des présages et j'ai senti la ruine, les fuites définitives bien avant que ces hommes ne comprennent que la vie est un cycle et qu'ils ne verraient pas la fin de leurs constructions.
Regarde le Machu ! Ce village haut perché avec des murs sans mortier, sans autre matériau que la pierre. Ils ont apporté des blocs de roches, ils les ont montés, ils les ont posés les uns sur les autres, ils ont cloisonné des pièces, aligné des maisonnettes. À quoi pensaient-ils ? Croyaient-ils pouvoir finir cette tâche gigantesque ? Je les visitais, me laissant couler dans le ciel. Ils ont remarqué nos passages. Ils ont eu l'idée de donner les formes de notre visage crochu aux façades de leurs temples, de faire de notre nom le symbole qui sacralise leurs projets. Souviens-toi de nos escapades au-dessus de leurs sanctuaires. Ils nous regardaient, éblouis par nos parades amoureuses, enviant notre vol libre et serein au-dessus des crêtes immobiles, des falaises dénudées, des gorges abruptes, des pitons rocailleux, des hauteurs irréprochables, des éperons ténébreux.
Ils étaient persuadés qu'ils parviendraient à s'élever par la force de leur volonté, ils imaginaient qu'en construisant de plus en plus haut, ils toucheraient le ciel, seraient à l'égal des dieux, ils estimaient même pouvoir traverser le ciel.
Dans leur temple du soleil, ils invoquaient les esprits. Ils reconnaissaient la duplicité de leur orgueil, il leur fallait trouver la piste qui mène à la paix.
Mais la paix n'est pas pour ceux qui restent à terre. Les envahisseurs sont vite arrivés, les ont massacrés et ont terrassé leur besogne. Le Machu s'est vidé ne laissant que des ruines.
Mais que voulaient-ils donc créer ? Leur création est restée, insoluble, pour rappeler qu'on n'achève rien sur cette terre.
Est-ce l'esprit d'une quête ? L'ont-ils laissé, là, ouvert à toutes les conjectures ? J'ai tant survolé ces ruines croyant t'apercevoir sur les sculptures des pierres ! Ils ont reproduit avec minutie notre tête, notre cou surmonté d'une collerette blanche, n'oubliant pas même de dessiner nos plumes. C'est moi qui suis venu prier autour de ces ruines, j'ai tourné autour de ces façades, de ces autels, j'ai atterri un jour dans une cavité qui m'a conduit à une cache sous terre.
Il y a des cellules souterraines, des endroits que les hommes un jour découvriront. Là, j'ai senti ta présence plus pleine, plus sereine que l'absence qui me ronge. Là, j'ai trouvé la force de comprendre que l'amour traverse les âges, qu'il ne se vit pas dans un seul temps, mais dans des temps multiples.

Pour l'heure, je traîne ma mélancolie.
Même la rivière qui coule près de nos lieux a fui mon intérêt. Qu'y faire sans ton cri près des roseaux totoras ? Dans la gorge sinueuse, le ruisseau frissonne, mais son friselis m'indiffère ; c'est là que nous avons bu au premier regard de nos parades. J'ai renoncé à descendre jusqu'au bas des berges. Je bois l'eau fournie par la pluie dans les fissures des falaises.
Même le son de la flûte qui nourrit le ciel de son lamento ne m'atteint pas. Il a fui mon plaisir. Que serais-je sans ta lente extase quand tu déplies ta collerette blanche auprès de la mienne ? C'est l'écho que nous suivions en accordant le mouvement de nos ailes au souffle mélancolique du bois des Andes. J'ai renoncé à rester longtemps dans le ciel ni même à vouloir m'élancer jusque dans le voyage de l'impossible.
Même le regard des lamas ne m'intrigue plus. Te souviens-tu ? Et moi qui me gaussais de leur lenteur ! Que pourrais-je leur donner maintenant que tu n'es plus là pour me guider ? Je vais me laisser tomber dans le précipice. C'est contraire à toute notre morale de cathartidés. Les vautours sont de fiers oiseaux qui ne flanchent pas, mais j'ai l'âme d'un de ces vautours qui reconnaît avoir accompli sa raison de vivre.

Il y a eu le commencement quand je t'ai dit : « Aime-moi. Sans retenue. De toute l'effroyable évidence qui s'abat sur toi. Si gravement et si soudainement. Comme je le fais quand je t'ai vue dans tes plumes blanches et dans tes plumes noires. Comme je le fais quand je te vois levant ton visage si apeuré par mon désir parce que je t'ai choisie. »
Et maintenant, il est arrivé le dernier acte que je dois accomplir, moi l'apu, le père en qui tous nos amis reportaient leurs espoirs. Mais moi, ma raison de vivre, mes vœux intimes, je les ai déjà prononcés.
En cet ultime moment, avant de plonger te rejoindre, je voudrais te redire ces mêmes mots : « Aime-moi. Autant que tu le souhaites. Je n'ai pas toutes les ressources que tu me prêtes, mais ma douce, aime-moi comme au premier jour. J'ai hâte de venir jusqu'à toi. Je ne pense qu'à cet instant où je pourrai rejouer pour toi le chant de mon cœur. »
Je les vois, les hommes s'épuisant au bas des falaises et les femmes ployant sous leurs ballots, je les vois gravir le ravin de l'amour, comme eux, j'ai reconnu leur tourment. Ce n'est ni un fardeau ni une affaire de semences. C'est une explosion, c'est un itinéraire qui porte la vie aussi haut que le ciel pour lequel nous avons vécu.
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Patricia Besson · il y a
Époustouflant vertigineux ce texte..j'adore trop beau.mon soutien
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Patricia.
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Virgo34 · il y a
C'est vertigineux ! Un beau texte.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Virgo.
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Chan Jau · il y a
Le vautour noir emmène Ginette Flora Amouma vers le succès!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Chan.
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Ombrage lafanelle · il y a
Les mots sont choisis avec soin, il y a un côté poétique dans ce texte, que j'ai beaucoup apprécié. J'ai toujours eu beaucoup de mal à justifier un ressenti, à exprimer avec des mots ce qu'un texte réveille en moi alors je vais conclure avec l'une de vos phrases que je trouve magnifique: « Aime-moi. Sans retenue. De toute l'effroyable évidence qui s'abat sur toi. Si gravement et si soudainement. Comme je le fais quand je t'ai vue dans tes plumes blanches et dans tes plumes noires. Comme je le fais quand je te vois levant ton visage si apeuré par mon désir parce que je t'ai choisie. »
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Ginette Flora Amouma · il y a
Oh , merci , Ombrage . Cela me fend le coeur.
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M. Iraje · il y a
Un long moment, apaisé et apaisant, au rythme de la méditation.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci , M.Iraje. Le vautour peut planer plus d'une heure ... un vol , lent , avec une certaine noblesse dans son allure.
Quand ses plumes commencent à lui peser , il atterrit sur un rocher .

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Duje · il y a
Ce vautour noir vaut le détour . Je m'y retrouve un peu hormis votre verve intarissable ( en effet , je me perds souvent dans mes souvenirs dans mes écrits moins élaborés). Le bal des souvenirs personnels dans les hauteurs célestes pour ce couple d'oiseaux ( vous avez l'art de la prosopopée ! ) avec un regard un tantinet moqueur , voire condescendant pour les reptiliens . Quelle écriture , quel flot ...étourdissant !! J'ai mis beaucoup de temps à vous lire et à trouver un commentaire adéquat et sincère.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Je suis désolée , Duje . Je ferai plus concis à l'avenir .
C'est que , très timide et introvertie en société , j'ai tendance à me croire en scène dès que je me mets à écrire .
Merci beaucoup pour votre patience.
Et cela veut dire aussi que cela ne me dérange pas de lire les longs récits.
Les sept tomes de la recherche du temps perdu ne me rebutent pas ... ni vos fresques poétiques.

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Duje · il y a
Ainsi , me revient une citation de M. Proust :"Le style est une question non de technique mais de vision. Les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus ."
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Eve Lynete · il y a
Poésie et méditation. Merci.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci à vous, Eve.
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Farid Younsi · il y a
Sublime hymne à l'amour, attendrissant les êtres vivants, des profondeurs des sentiments à l'élévation des âmes.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Il y a des commentaires qui apaisent . Celui-ci est un véritable dictame. Merci.
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Robert-Haïtam Péaud · il y a
Magnifique. De belles pensées qui volent haut dans les cieux.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Robert.
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Mome de Meuse · il y a
Une pure merveille... chaque phrase est une méditation.. . Un envol...un élan... Un abandon... une nostalgie... oui, c'est un bel itinéraire à suivre, un hymne à la vie.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Oh, c'est adorable, Mome de Meuse.

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