Le TGV de la Méduse

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J'avais réservé à tort la place 101. Tout le long du voyage, je me suis trouvé à contre-courant. Le paysage défilait à l'envers et je n'appréciais guère cette inversion du mouvement. J'avais trois heures à perdre entre la gare de Lyon et Genève. Le train était bondé et même avec un siège isolé en première, ça faisait du monde. Je n'osais imaginer, compte tenu de la marmaille que j'avais aperçue sur les quais, le tintamarre qui pouvait régner en seconde. Les enfants n'aiment pas les voyages. Ils m'énervent autant qu'ils s'agacent. Il ne leur faut jamais longtemps pour s'impatienter et demander « C'est quand qu'on arrive ? ». En général pas plus loin que le boulevard périphérique.
J'apprécie les trajets en train. Je devrais plutôt préciser : j'appréciais. La « très grande vitesse », en raccourcissant les distances, n'a pas eu que des avantages quant au charme de ce moyen de transport. Désormais, on se croirait dans un avion. Nous avons eu droit au passage du chariot de ravitaillement ; ne manquait que l'hôtesse expliquant le maniement des gilets de sauvetage. J'ai toujours préféré le train Corail au TGV. Malheureusement, il a subi le même sort que son confrère des océans ; il est mort.
Après une grosse demi-heure passablement agitée et les pauses repas terminées, les parfums de malbouffe disparus, un silence de sieste digestive s'est installé. Quelques conversations à voix basse venaient bien troubler la quiétude retrouvée, mais rien de dérangeant. J'ai sorti une reproduction assez imposante du Radeau et mon calepin. Je devais signer bientôt un article de deux mille signes sur l'histoire de ce tableau, sa composition. J'avais tout le temps et quelques centaines de kilomètres pour me rafraîchir la mémoire.
J'observais, concentré sur ma tâche et admiratif, l'agencement des pyramides qui façonnent l'œuvre et s'opposent. La mort, l'espoir, et cette vague immense qui n'attend rien d'autre que submerger l'ensemble, sans distinction. J'en oubliais le train.
Le couloir me séparait d'un vieux monsieur que je n'apercevais que du coin de l'œil. Il n'avait pas quitté son petit chapeau depuis qu'il s'était installé. Il l'avait simplement rabattu sur ses yeux. Sans doute devait-il dormir. Je ne m'attendais donc pas à ce qu'il m'adresse la parole.
— À quoi il pense, d'après vous ?
Tout le monde connaît le célèbre tableau de Géricault, exposé au Louvre au milieu d'autres toiles géantes, dans les fameuses salles rouges. Je supposais que l'interrogation qui m'était ainsi adressée se référait au personnage qui trône au sommet de la pyramide des morts, tournant le dos à l'espoir, et qui selon certains historiens pleure son fils décédé.
Sans hésiter, je pivotais sur la gauche avant de répondre.
— Sans doute trouve-t-il que la vie n'a pas de sens lorsque les enfants meurent avant leurs géniteurs.
Le train permet ce genre d'échanges fortuits. Je ne renonce jamais à en abuser. D'autant plus lorsque je peux m'assurer d'une certaine maîtrise du sujet de la conversation. En l'occurrence, j'avais il me semble quelques longueurs d'avance. Je profitais de mon avantage.
— Mais en réalité, rien ne prouve que Jean-Louis André Théodore Géricault ait effectivement voulu figurer un père dans la douleur de la perte de son fils. L'idée s'est imposée plus tard, au regard des études préliminaires à la réalisation de la toile. Il s'agit là plutôt d'une incarnation du désespoir. On est au comble du romantisme et chaque personnage de la composition est une représentation « imagée » — pardonnez-moi l'expression — de l'intention du peintre.
Ne me lancez pas sur un tel sujet, je suis capable de tenir des heures. Pour autant, je ne sentais pas une oreille très attentive de l'autre côté du couloir. Je tentais d'enfoncer le clou.
— Observez bien cet homme. Hormis sur son bras gauche, vous ne trouverez aucune trace de sang dans toute la toile malgré l'effroyable tragédie qui s'est jouée là. Une blessure somme toute légère compte tenu des circonstances, soulignée par le rouge du voile qu'il porte sur les épaules. On appelle ça...
Je fus interrompu avant de pouvoir préciser le procédé.
— Non, pas lui.
— Pardon.
Pour être tout à fait honnête, je ne suis pas sûr qu'il avait ouvert les yeux. Ce qui ne l'empêcha pas de me répondre.
— L'autre, derrière. Au pied du mât.
Je me penchais vers la reproduction que je connaissais par cœur. Il y a là un groupe de quatre personnages pour lequel le maître s'est inspiré des survivants de la catastrophe. J'étais sur mon terrain.
— Saviez-vous que l'homme qui tend le bras n'est autre que l'architecte Corréard qui a conçu le radeau après le naufrage ? Quant à celui qu'il invective, il s'agit du chirurgien Savigny, lui aussi un des rares rescapés. Tous deux ont d'ailleurs écrit un récit du désastre qui a fait grand bruit à l'époque...
Mon voisin eut un geste suffisant de la main.
— Vous ne faites que regarder, vous ne savez pas voir.
On ne pouvait mettre en doute mes connaissances ni mes capacités d'analyse plus radicalement. Je ne pouvais rester sans réagir.
— Pardonnez-moi, monsieur. Je crois être aujourd'hui un des meilleurs spécialistes en la matière. Voyez-vous, je préparais ici même, avant que vous ne m'interrompiez, un article sur ce merveilleux tableau pour l'une des plus prestigieuses revues d'art...
— Et alors ? Qu'est-ce que ça change ?
L'ignorance est la plaie du vint-et unième siècle. Comment voulez-vous lutter ? Même si mon voisin appartenait sans conteste au précédent, il avait embrassé tous les défauts du suivant. Sa répartie me laissait sans voix. Il enchaîna.
— Combien de survivants ?
Je répondis comme un élève pris en faute.
— Quinze.
— Combien de personnages sur la toile ?
J'hésitais.
— Euh... Dix-huit...
— Non, dix-neuf.
Quelle outrecuidance ! Comment pouvait-on nier ainsi l'évidence ? Mais il continua.
— Je vous fais grâce des trois morts, mais il reste un passager clandestin, non ?
Je n'en croyais pas mes oreilles. Un « passager clandestin » ! Et pourquoi pas un migrant ? Je tentais maladroitement de remettre l'église au centre du village.
— Géricault a voulu magnifier le réalisme de sa composition par le classicisme des postures. Il s'agit de...
Mais je n'étais plus maître des débats.
— Là, au pied du mât.
Incrédule, je me tournais à nouveau vers ma reproduction que j'explorais sans comprendre. Dans l'ombre d'une voile de fortune en piteux état, enfin je l'aperçus. Éberlué, je découvrais au plus sombre de la toile un homme prostré, la tête coincée entre ses mains, soumis sans aucun doute au plus profond des désespoirs. Un inconnu, quasi invisible.
— Ah, quand même ! Et ça se dit spécialiste...
Que pouvais-je répondre ? Je n'avais aucun argument à opposer sinon celui de ma cruelle ignorance, calquée sur celle de tous ceux qui m'avaient précédé depuis plus de deux cents ans. J'étais effondré. J'osais à peine demander.
— Mais qui êtes-vous ?
L'homme releva son petit chapeau d'un index noueux, un mauvais sourire aux lèvres.
— François-Xavier de Chaumareys, pour vous servir.
Chaumareys. Bien sûr, je connaissais ce patronyme. Le naufrageur, l'infâme commandant de la frégate.
— Mais...
— Vous venez de découvrir mon aïeul, son calvaire et celui de tous ceux qui l'ont suivi, dont moi. Ça claque, hein.
Un descendant de Chaumareys, impossible. Après son procès, il a vécu sa disgrâce reclus en son château de Lachenaud. On sait que son fils s'est par la suite suicidé, accablé par la honte. Je n'étais plus à une surprise près.
— Vous insinuez qu'il s'agirait de votre parent.
— Je n'insinue pas. J'affirme.
D'un geste il ôta son chapeau et plaça ses mains de part et d'autre de son visage. La ressemblance était troublante.
— Avec votre article, vous raviverez ma douleur. Je ne vous dis pas merci.
Je restais pantois devant toutes ces révélations. Je trouvais cependant un ultime atout à jouer.
— Pardonnez-moi. Il subsiste peut-être un espoir. Votre infortune pourrait bientôt prendre fin. Sachez que les pigments utilisés par l'artiste, à base d'oxyde de plomb et de bitume, s'assombrissent inexorablement. La toile tout entière est vouée à la disparition et votre ancêtre, compte tenu de sa position au plus obscur de la composition, sera sans aucun doute le premier à s'estomper. On oubliera peut-être Chaumareys.
— Vous êtes sûr ?
— C'est une possibilité à envisager.
— Et la copie du musée d'Amiens, vous en faites quoi ?
Là-dessus, il remit en place son minuscule chapeau, se leva et se dirigea d'un pas pesant vers la voiture-bar.
Je le regardais s'éloigner, perplexe. Il m'avait donné la chair d'un « papier » retentissant et toutes les raisons de ne pas la goûter.
Restait à trancher.
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Joëlle Brethes · il y a
Magistral : j'aime beaucoup !
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Patrick Galmel · il y a
C'est trop. Merci beaucoup.
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Phil Bottle · il y a
Apprendre en lisant, c'est le but de tout écrit. mais là, il y a vraiment l'art, et la manière. Bravo! Ce temps de lecture a passé si vite, que je le relirai.
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Patrick Galmel · il y a
Merci pour cette appréciation. Le "but" de cette nouvelle était "informatif", mais il s'agissait aussi de donner envie de se replonger dans la toile de Géricault, d'en explorer les détails. Il y a longtemps (lorsque le Louvre était moins fréquenté et gratuit tous les dimanches) j'adorais me perdre dans ces tableaux immenses et imaginer d'improbables aventures. J'espère que j'aurais réussi mon "coup".
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Phil Bottle · il y a
À 100%. Et en plus, il m'a rappelé deux livres que j'avais lus sur ce naufrage, il y a 20 ans.
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Fabien ROUILLARD · il y a
Je suis médusé ! Désolé c'était trop facile. Plutôt marrant, y a du Herge dans cette nouvelle, on se croirait en compagnie de Rackham le rouge !
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Patrick Galmel · il y a
Merci pour cette lecture. Je suis surpris par Hergé, mais après tout pourquoi pas.
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Fabien ROUILLARD · il y a
le côté "hasard de croiser le descendant" - c'est le thème du "secret de la licorne". La comparaison s'arrête là ;)
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Patrick Galmel · il y a
Il va falloir que je révise mon Tintin. Merci pour ce rappel.

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