Le sourire D'Elliot

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J'aime le gingembre, les amandes et le chocolat, explorer d'autres cultures et pratiquer l'écriture comme je planterais des boutures dans un jardin. Certaines prennent, d'autres pas et d'autres ... [+]

Image de Grand Prix - Automne 19
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Amélie est soucieuse, Pedro son compagnon de près de six ans dysfonctionne. Une catastrophe. Elle lui demande de fermer la porte de la cour, il se précipite et ouvre celle du poulailler. Il est sans pareil pour chasser les renards, à présent il s’amuse à effrayer les poules générant des caquètements si véhéments qu’Amélie doit intervenir pour l’arrêter. À l’intérieur, ce n’est pas mieux. Elle le retrouve dansant dans la cuisine au lieu de préparer le repas. Il laisse la vaisselle dans l’évier sans la nettoyer. Qu’est-ce qui ne va pas chez son compagnon jusque là si fidèle ?

Amélie nourrit une affection particulière pour Pedro. Il lui a évité la maison de repos. Lorsque ses mouvements sont devenus plus lents, moins précis et que sa vue a baissé, ses enfants, prévenants, lui ont suggéré de vendre la maison, trop grande pour sa solitude, et de s’installer au Home des Coquelicots. Le mot home lui soulève le cœur. Son home c’est sa maison, pas ce club de refoulés de la vie qui s’agitent le lundi après-midi sur des airs d’accordéon et le vendredi matin en jouant au loto. Ce n’est pas pour elle. Certes, elle a besoin d’une aide, mais pas de ce type. Pedro l’a sauvée de l’enfermement. L’humanoïde le plus perfectionné jamais inventé, avait souligné le vendeur du « Robot salvateur », habile de ses appendices, programmable selon les habitudes de ceux et celles qu’il sert.

Mais Pedro a besoin d’une sérieuse révision. Si elle en parle à ses enfants, le spectre de la maison de repos ressurgira. Elle devra agir seule. Le service après-vente n’est qu’à quelques bunkers de chez elle. Il lui faut préparer Pedro à l’expédition pour éviter qu’il ne s’immobilise en chemin, contrarié de ne pas avoir été informé des intentions d’Amélie. Le vendeur l’a prévenue, vous devez ménager Pedro si vous voulez qu’il vous serve correctement. Après deux longs jours de discussion au cours desquels Amélie répond à toutes les questions de Pedro, elle ouvre la porte donnant sur la rue et Pedro la suit docilement tout en chantonnant « Je vais me refaire une santé, je vais me refaire une santé ».

Arrivés à la devanture du « Robot salvateur », Pedro se fige, répétant en boucle un « Je ne veux pas être enfermé » qui rappelle à Amélie ses propres angoisses.
— C’est juste une visite de contrôle, lui dit Amélie, les humains aussi font des examens de contrôle.
Pedro se calme, pénètre dans le magasin et écoute les explications que fournit Amélie au dépanneur.
— Vous l’avez vexé, dit ce dernier, et il s’est emballé. Ça provoque des montées de fonctions désordonnées, comme les reflux gastriques pour les humains.
— Comment aurais-je pu vexer Pedro ? J’ai toujours été si prudente.
— Ça peut arriver, continue le dépanneur, s’il voit que vous faites quelque chose mieux que lui. Je vais le reprogrammer.
— Pourriez-vous le reprogrammer un peu moins orgueilleux ?
— Madame, je ne vais pas baisser la qualité sous prétexte que vous l’avez mal géré ! c’est notre humanoïde le plus perfectionné ! Nous devons respecter la réputation de notre entreprise.
— Seulement pour moi, supplie Amélie.
— Je peux lui ajouter des applis de bien-être, suggère le dépanneur plus conciliant, nous en avons de toutes nouvelles, projetant des paysages d’îles paradisiaques où vivent en pleine conscience des robots de tous formats.
Amélie accepte sans être pour autant totalement rassurée.
— Combien de temps allez-vous le garder ?
— Le temps d’une remise en forme complète, d’ajouter des applis et des patchs anti-dépression, je vous les conseille aussi, un bon mois, peut-être deux.
— Impossible, s’exclame Amélie, je ne peux pas vivre aussi longtemps sans Pedro. Vous comprenez, j’ai besoin de lui et lui de moi.
Pedro acquiesce et commence à s’agiter de plus en plus vivement. Le dépanneur est prompt à le débrancher et Pedro laisse retomber ses bras tentaculaires. Amélie est effondrée.
— Vous l’avez…
— J’étais obligé, son inquiétude croissait en nous écoutant et je ne peux pas risquer qu’il détruise d’autres pièces dans l’atelier.
— Mais qu’est-ce que je vais faire en attendant qu’il revienne, soupire Amélie. Pourriez-vous m’en prêter un autre ?
— Ce n’est pas une solution, pour le programmer selon vos besoins ça prendrait un mois. Il y a bien une autre possibilité, mais je ne sais pas si…
— Dites toujours ! répond Amélie qui reprend espoir.
— Eh bien ! il y a une solution que nous réservons aux cas extrêmes. Les performances sont moins bonnes, mais elle peut être mise en œuvre dès demain si elle vous convient.
— Dans la situation dans laquelle je suis, je dois accepter ce que vous me proposerez.
— Nous travaillons avec une agence pour l’emploi, et en dépannage, nous pouvons vous proposer un humain à tout faire. Nous n’avons que deux options, mâle ou femelle, le combiné à la fois robuste pour porter les charges et agile pour des travaux de précision n’est plus disponible.
— Un mâle alors, dit Amélie, pensant à ses forces qui déclinent.
— Il n’y en a plus beaucoup, ils se sont tellement combattus, ils se sont entretués. Voyons ce que je peux vous proposer…
Le dépanneur se penche vers son écran et projette l’hologramme d’un homme en tablier, bottes en caoutchouc, gants, béret vissé sur la tête, un peu voûté.
— Nous en avons un avec 15 ans d’expérience, qui sait cuisiner, faire la vaisselle, jardiner, soigner des poules, mais…
— Mais ? s’enquiert Amélie écoutant attentivement le dépanneur.
— Mais, il est transgénique… il vient d’un laboratoire où on faisait des tests d’implantation de gènes simiesques.
— Et alors ?
— Il a l’avantage de ne manger que des bananes, par contre…
— Par contre ?
Amélie s’impatiente, les pauses que fait le dépanneur l’exaspèrent, comme si à chaque information qu’il distille au compte-goutte il prenait le temps d’analyser ses réactions.
— L’implantation du gène simiesque a démultiplié le taux de neurones. Il peut passer des soirées à vous parler de science et il faut lui fournir des articles scientifiques pour l’occuper.
— C’est-à-dire…
Amélie est partagée. Elle a besoin d’une aide, mais un homme au QI himalayen, c’est épuisant.
— Vous n’en auriez pas un moins intelligent ? Un simple humain sans gène importé ?
Le dépanneur consulte longuement ses fichiers et au bout d’un temps qui parait interminable à Amélie, il projette un nouvel hologramme.
— J’ai celui-là, un modèle XL bodybuildé. Il a servi à une cougar. Elle est décédée la semaine dernière.
— Euh !...
Amélie est parcourue d’un long frisson avant de se souvenir qu’après le décès d’Hector elle a déconnecté ce genre de volupté de son ADN.
— Ou celui-là, Elliot, un modèle de base, je crois qu’il n’a pas beaucoup de conversation.
Amélie le considère longuement. Rien d’excitant chez Elliot, elle sera tranquille de ce point de vue là. Il a une allure un peu vieillotte qui lui rappelle le temps d’une humanité sans robot.
— Je prendrai celui-ci, provisoirement, conclut Amélie dans un soupir.
Une semaine s’est écoulée lorsqu’elle entreprend de rappeler le dépanneur.
— J’ai réfléchi, lui dit-elle, je vais garder Elliot. Je suppose que vous n’aurez pas de problème à revendre Pedro.
— Non ! Sans doute ! hésite le dépanneur… mais qu’est-ce qui vous a fait changer d’avis ? Pedro est le plus élaboré de nos humanoïdes. Elliot est beaucoup moins efficace…
— Certes ! répond Amélie songeuse, mais il a les mains chaudes et il sourit sans que je lui demande.

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