Le plus beau métier du monde

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Age : Moyen Habitat : en plaine, au calme. Occupations :des lectures très diversifiées, toujours à la recherche d'une de ces histoires qu'on est triste de quitter. Court ou long ? C'est la ... [+]

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Mon travail m’emmenait régulièrement le long des routes de campagnes, empruntant parfois des chemins tellement tortueux que j’accomplissais l’exploit d’avoir le mal des transports en conduisant la petite 107 blanche du boulot.
Souvent seule, souvent de nuit, ce travail auprès des autres pour lequel je n’avais jamais eu aucune vocation, me pesait régulièrement sur la conscience. Savoir que de ma compétence dépendait telle ou telle injection précieuse, avoir cette certitude que mon travail était utile et ma présence indispensable, me pesait lourdement. Je sentais monter en moi une immense lassitude due à la fatigue de ces journées interminables où toute minute perdue ne pourrait être rattrapée.
Je n’avais jamais voulu avoir d’enfants, songeant avec justesse que leur vie serait sans doute passée après celles d’inconnus à la santé fragile, me sachant incapable de mener de front deux missions exigeant un tel dévouement. De compagnon je n’avais pas non plus, me satisfaisant d’amants de passage et de la compagnie lointaine des autres infirmières du cabinet où j’officiais en libéral. On me savait dure à l’ouvrage, on me croyait inépuisable. Les patients renvoyaient de moi l’image d’une personne efficace mais peu causante, ne posant aucune question sur leur vie de famille, leurs enfants ou leurs états d’âmes. Seuls leurs symptômes m’importaient. J’aurais pu continuer cette mascarade encore longtemps, passant au bureau après le départ de mes collègues, y arrivant avant elles le matin, acceptant sans sourciller de voir le planning s’alourdir pour le week-end, acceptant de faire de la garde de nuit, en plus, pour des personnes dépendantes. On attribuait mon visage figé à la fatigue. On m’invitait à des mariages et des baptêmes, mais jamais, le soir, pour boire un verre et ni même, mes rares dimanches de libres, pour déjeuner. Ma solitude creusée à coup d’horaires délirants me renvoyait à cette image cruelle de vieille infirmière aigrie, au cheveux mal coupés, mal fagotée et pas très souriante que me montrait mon miroir tous les matins. Ma défunte mère avait une expression pour cela : « on dirait que tu portes la misère du monde sur tes épaules ».
Rien de plus vrai : la misère du monde était mon lot quotidien, les histoires tristes suivant les histoires atroces, à un rythme effréné.
Ce dimanche là, je devais voir une nouvelle patiente : une femme jeune, souffrant d’un cancer en phase terminale et souhaitant rester le plus longtemps possible près des siens. Cette famille habitait un hameau perdu dans la montagne, difficile d’accès. Son mari m’avait prévenu par téléphone, je ne devais pas faire le chemin final en voiture : les pierres qui le composaient risquaient d’être trop tranchantes et mes pneus facilement crevés. J’avais pour consigne de faire les trois cents derniers mètres en marchant, valise à la main, ce qui m’aurait moindrement dérangée s’il n’avait plu des cordes ce jour là. J’avais planifiée de clore mes visites dominicales par celle-ci. C’est donc en fin d’après midi que j’empruntais la dernière portion de route forestière menant chez cette dame, les essuie-glaces arrivant avec peine à endiguer le rideau d’eau s’abattant sur la voiture. Je repensais à l’appel de cet homme sur mon portable, dans la matinée, à ses indications précises que je n’avais pas pris soin de noter. Je devais récupérer les documents administratifs nécessaires à la prise en charge de cette patiente et peinais déjà en imaginant le travail qui m’attendait au bureau, en fin de journée. Je me préparais mentalement à ce premier contact avec une personne mourante. Ses visites là, étaient les pires. Je savais quelle attitude adopter pour qu’aucune sollicitude ne perce dans mes gestes ni mes paroles, juste une froide compétence, avec le minimum de sourires pour ne pas paraître insensible. Aucun mot pour les enfants, s’il y en avait, et, si possible, aucun regard vers eux. Savoir ce que je savais sur la disparition inéluctable de leur maman me fendait le cœur. Dans cet océan de misère, j’avais appris à nager.
Ce fut une heureuse surprise de voir un homme s’avancer à ma rencontre, parapluie à la main. Je supposais qu’il s’agissait du mari de la malade, ses premiers mots confortèrent cette impression. Il se présenta, je fis de même et nous rejoignîmes une bâtisse en rondins de bois qui me parut sombre et inhospitalière en cette fin de journée d’automne. J’espérais que cette intervention banale ne me prendrait que quelques minutes, une demi-heure tout au plus, ce qui devrait me permettre de rejoindre la route départementale avant la nuit tombée. Je rentrais, tête baissée sous le capuchon de mon imperméable, par la porte restée ouverte et m’étonnais du silence anormal régnant dans le mince couloir menant à la seule pièce éclairée de la maison. Pas de bruit de téléviseurs, fréquent chez les personnes alités, ni celui d’enfants jen train de jouer. Aucune odeur de dîner entrain de cuire. Je constatais avec fatalisme que cette maison sentait déjà la mort, le calme après la tempête, le drame survenu.
Je m’arrêtais au seuil de la pièce éclairée, attendant que mon hôte m’invite à rentrer. Ce dernier qui était pourtant juste derrière moi lorsque nous avions passé le porche avait disparu. Sans doute était-il allé changer ses vêtements mouillés, luxe que je ne pourrais me permettre qu’une fois ma journée terminée. Je trouvais un peu cavalier qu’il me laisse seule, mon imperméable trempé à la main, mais me rappelais que je n’étais nullement invitée en cette demeure, que ma présence n’y était bienvenue qu’en vertu de l’absolue nécessité des actes que je venais accomplir. Sans plus me poser de question, je pénétrais dans la pièce, m’attendant à voir un lit médicalisé et une personne gisant, à bout de force, le regard emprunt de la lassitude que donne la certitude de sa propre disparition. Point de tout cela dans la pièce qui s’avéra être une simple salle de séjour, avec un canapé, une table basse, un meuble en bois clair et des rayonnages remplis de livres, du sol au plafond. La fenêtre était munie de barreaux en ferraille, ce qui me sembla tout à fait raisonnable, quand on habite de façon aussi isolée, en plein bois. Vraiment j’espérais rentrer avant la nuit.
Je regagnais le couloir, m’attendant à trouver l’homme qui m’avait conduit ici, envisageant même de faire demi-tour s’il n’était plus là. Le couloir était vide. Je regagnais la porte d’entrée que je trouvais fermée à clé. Je commençais à prendre peur, me sachant seule au milieu de nulle part. Dans le meilleur des cas mes collègues s’inquiéteraient de ma disparition mardi mais le dossier de cette patiente n’était pas rempli, il n’avait donc aucune adresse où me chercher. Je voyais se dessiner l’esquisse d’un plan diabolique, dans lequel ma misérable vie se finirait ici, à cause de ce travail, qui commençait vraiment à me peser.
Anesthésiée, autant par la fatigue que par l’incrédulité, je pensais un peu tard à utiliser mon téléphone portable. En espérant ne pas l’avoir oublié dans la voiture je commençais à crier:
- Il y a quelqu’un ??
Partagée entre la crainte d’avoir une réponse et celle au contraire d’entendre ma voix résonner dans le vide, je finis par trouver mon portable au fond de la poche de mon imperméable. Pas de réseau. Le contraire m’aurait étonné.
A ce moment, une voix claire répondit :
- Je suis en haut. Prenez l’escalier, première pièce sur votre droite.
Je me morigénais en silence, pestant sur ma capacité à me faire des films au moindre évènement imprévu et pris l’escalier caché derrière un rideau, juste avant la salle de séjour. Il fallait maintenant que je fasse vite, pour partir d’ici avant la nuit tombée. Je montais d’un pas vif, sans plus me poser de questions.
Je pénétrais alors dans une pièce plongée dans l’obscurité, occupé par un large lit dans lequel se tenait allongée la plus belle femme que j’aie jamais vu. Elle avait ce teint pâle que donne la maladie, de grands yeux brillants et fiévreux d’un noir de jais, mais n’était reliée à aucune perfusion, ce que je trouvais étonnant, vu les soins demandés par son mari. Elle était vêtue d’une chemise de nuit ancienne, en coton, ourlée par de fines broderies. J’avançais vers elle, la main tendue et me présentais, lui demandant où elle en était de son traitement, exigeant d’une voix ferme de voir l’ordonnance que n’aurait pas manqué de lui faire son médecin.
Elle me répondit :
- Je sais pourquoi vous êtes ici, mais il me semble que vous n’ayez pas pris la pleine mesure de la situation.
Je commençais à m’énerver, stressée par la porte fermée du bas et la disparition du soi disant « mari », par l’absence des repaires médicaux habituels et par cette femme si sûre d’elle-même, qui, si elle avait juste besoin de parler de sa fin de vie, avait indubitablement choisi la plus mauvaise personne pour le faire. Mentalement je notais de lui laisser différents prospectus comportant les noms de structures à même de l’aider. Je pris la parole avec un peu trop d’exaspération dans la voix :
- Si vous avez demandé à voir une infirmière, c’est donc que vous avez besoin de soins. Et moi, pour vous soigner, j’ai besoin d’une ordonnance. Sinon, si vous avez besoin de soutien moral, je peux vous laisser le nom....
Je ne pus finir ma phrase, interrompue par le claquement de la porte derrière moi, et le bruit d’une clé dans la serrure. Je me retournais, paniquée, commençais à essayer de forcer la porte. D’une vois calme elle reprit :
- Il est inutile de vous agiter ainsi, vous ne sortirez pas, tant que je ne l’aurais pas décidé.
Je me mis à hurler :
- Au secours, au secours !!
- Cela ne sert à rien, personne ne vous entendra.
Elle avait d’autant plus raison que la pluie tombait maintenant avec une ardeur décuplée, grondant sur la toiture. Le vent se mêlait à la partie, nous étions sous une tempête.
Je respirais profondément, essayant de me calmer et d’y voir clair, envisageant toutes les solutions. La valise que je tenais à la main, combinée à mon expérience, faisait que je pouvais venir à bout d’une simple piqure de la personne alitée.... Mais que faire avec l’homme. Je n’avais même pas l’option d’user de mes charmes pour l’attendrir. Et puis en fait, à qui manquerais-je ? Quelle raison avais-je d’avoir si peur de ce qui pouvait m’arriver ? Si cette aventure devait se solder par ma mort ne me restais qu’à espérer qu’elle soit douce. Ces terribles pensées en tête je me retournais et contemplais cette magnifique femme qui, sourire aux lèvres, tendait le bras pour m’inviter à la rejoindre sur le lit. Je repris d’une vois faible :
- Mais qui êtes vous, que me voulez vous ?
- Bien, vous voilà dans de meilleures dispositions, vous m’en voyez enchantée. J’espérais bien que ce serait vous qui viendriez. Vous êtes absolument parfaite pour le poste.
J’attendis, n’ayant finalement aucune envie de savoir la suite, étant manifestement tombée sur une folle en plein délire... peut-être une personne atteinte de schizophrénie....Elle reprit d’une voix douce :
- Allons, allons, vous n’avez rien à craindre de moi... du moins tant que vous faites ce que je vous demande de faire.
Elle attrapa sur son chevet un album photo en cuir et me le tendit, ouvert à la première page. J’y vis les enfants de ma collègue Sylvie, à la sortie de l’école, la boulangère, à qui j’achète un croissant presque tous les matins, Mme Andrée, la concierge de mon immeuble. Au fil des pages, je découvrais ma vie en image, ou du moins les multiples personnes qui font partie de mon quotidien et auxquelles, finalement, je suis attachée. Je ne pus m’empêcher de reposer la question :
- Mais qui êtes vous, que me voulez vous ?
En me retournant vers elle, j’eus la surprise de la voir debout, je ne l’avais pas entendue bouger, en lévitation à quelques centimètres du sol les yeux maintenant d’un rouge incandescent.
- Nul besoin de mettre un nom sur mon existence. Vous savez ce que je suis. Lors de votre visite qui sera quotidienne, vous m’emmènerez une poche de sang. Je veux chaque jour un sang différent. Et n’en parlez à personne. On ne vous croirait pas.
Elle eut un sourire diabolique qui me laissa entrevoir ses canines acérées.
- De votre bonne volonté dépend bien sûr votre vie.... Mais aussi celle de toutes les personnes de ces photos.


Je suis infirmière, j’ai cinquante cinq ans, mon travail me pèse, mais je ne pourrais jamais l’arrêter. Je suis dealer de sang, pour une famille de vampires.

Ceci ne pourra être lu qu’après ma mort, puisse cette dernière venir sans tarder.

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