Le philtre d'amour

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En compétition

Je suis né en Ardèche. J'ai vécu mon enfance dans la Drôme. Du côté maternel, je suis ardéchois. Mon père a des origines sudistes. Mon véritable nom de famille provient du village de ... [+]

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Madame Lambert fixait avec émotion son époux parfaitement alangui. Elle était particulièrement fascinée par ses yeux émeraude. Cela faisait dix ans qu'elle s'en régalait sans jamais en être rassasiée. Son Romain lui plaisait toujours autant. Les quelques rides qui dépolissaient légèrement son visage ne le rendaient pas moins séduisant. Bien au contraire. Pas de doute, elle l'aimait chaque jour un peu plus.

L'ennui est que son époux ne lui dédiait plus une identique vénération. Certes, il était toujours gentil et attentionné. Seulement, il ne se comportait plus en amant assoiffé. Au lit, il avait perdu de sa fougue et préférait la lecture aux anciens emportements. Au début, elle ne s'était pas inquiétée. Un couple ne peut connaître une éternelle passion, surtout après la venue des enfants. Forcément, à un moment, la tendresse grignote du terrain, le désir reste cantonné dans son pré carré. C'est normal.
Mais, tout de même, devant l'apathie croissante de Romain, elle avait fini par faire sa petite enquête. Et comme qui cherche, s'expose à trouver, elle avait découvert qu'il la trompait. Avec sa coiffeuse, une femme guère plus jeune qu'elle, et pas plus jolie. Elle était seulement plus mince. Madame Lambert avait bien conscience de s'être un peu laissée aller lors de ses grossesses successives, mais être trahie pour si peu, c'était dur à accepter.

La déception passée, elle s'était rendue compte qu'elle ne pouvait vivre sans son Romain. Impossible pour elle de faire un scandale, elle avait trop peur que son mari ne la quittât si elle le mettait au pied du mur. Non, le mieux était de ne rien dire et de chercher à le reconquérir. On trouvait plein de conseils pour une telle entreprise dans les magazines féminins.
Elle commença bien sûr par un régime draconien. Romain l'en félicita sans toutefois se jeter avec plus de fanatisme sur ses appâts, pourtant désormais ornés de tout un arsenal de soutiens-gorge pigeonnants, de porte-jarretelles et de dentelles émoustillantes, enfin, c'était ce que promettaient les descriptifs publicitaires.  

Les efforts de madame Lambert furent en tout point inefficaces. Non seulement, son mari ne quitta pas sa coiffeuse, mais il se montra encore moins empressé à son égard. Alors, elle se remit à manger selon son appétit et remisa ses déguisements de films cochons. Cela ne marcherait pas comme ça.
Elle réfléchit longtemps au problème, sans trouver de solution. Puis, un jour, en feuilletant le journal, elle tomba sur une annonce. Un certain Mamadou vantait l'efficacité de ses philtres d'amour. Selon lui, ils pouvaient résoudre tous les problèmes de couple, même les plus aigus. Avec eux, le retour d'affection était assuré. Satisfait ou remboursé, osait-il écrire.
 
La sorcellerie, madame Lambert n'y avait pas pensé. Elle croyait même que cette discipline ne se pratiquait plus. Cela lui paraissait un peu étrange, mais comme elle n'était pas loin d'être désespérée, elle finit par se rendre chez ce Mamadou.
Elle hésita tout de même avant d'entrer dans ce bâtiment qui avait plus l'air d'une ruine industrielle que d'un immeuble d'habitation. Une fois à l'intérieur, elle se souvint de l'expression de Jacques Chirac, qui avait tant fait scandale à l'époque. Le bruit et l'odeur.  Ici, elle prenait tout son sens. Un immonde remugle vous remuait le foie. Impossible de savoir qui de l'urine ou des effluves de cuisine rance l'emportait. Quant au vacarme, il était indescriptible. Des cris d'enfant, des disputes conjugales, des radios poussés à plein tube, le tout formait un bombardement digne d'une zone de combat.
Madame Lambert manqua plusieurs fois de rebrousser chemin, mais elle tapa tout de même à la porte de monsieur Mamadou. Il était sa dernière solution. C'était ce qu'elle pensait en tout cas.

Elle resta interdite devant le désordre et la saleté qui régnait dans l'appartement. Les parties communes lui avaient donné un avant-goût, mais elle ne s'attendait pas à un tel dépotoir.
Mamadou était effondré dans un fauteuil, qui ne l'était pas moins. Il ne prit même pas la peine de se lever pour accueillir madame Lambert et se contenta de lui désigner un autre fauteuil tout aussi piteux et recouvert de tâches douteuses. Entre eux, une tablette basse bancale était couverte de déchets alimentaires plus ou moins putréfiés. Sur les murs, la tapisserie, à demi décollée, laissait apparaître de larges plaques noires provoquées par l'humidité. Le logement était véritablement insalubre.

Mamadou écouta longuement madame Lambert débiter son histoire tout en mangeant des cacahuètes, dont il recrachait les coquilles dans une soupière ébréchée. Enfin, la plupart du temps, il ratait sa cible et les coquilles se mêlaient à l'amas indistinct qui recouvrait la table basse presque dans son intégralité. Madame Lambert était bien un peu dégoûtée par le manège du sorcier de l'Éternel, c'est ainsi qu'il se dénommait sur l'annonce, mais elle avait tellement besoin d'épancher sa souffrance. Alors, elle parlait.
Mamadou ne s'impatientait pas. Permettre à sa cliente de se défouler tout son saoul faisait partie de la prestation. Elle en était même un des éléments essentiels.
Ce n'est que lorsque madame Lambert n'eut plus rien à dire et éclata en sanglots, qu'il se mit à marmonner des incantations dans une langue exotique. Sa cliente cessa aussitôt de pleurer, intriguée qu'elle était par son baragouinage extatique. Il était si impressionnant avec ses yeux révulsés et sa voix caverneuse comme celle d'un ogre. Son numéro était particulièrement au point. 
Madame Lambert eut une nouvelle hésitation lorsque Mamadou la fit entrer dans une cuisine encore plus sale que le salon, ce qui n'est pas peu dire. Lorsqu'il ouvrit le frigo pour en retirer une boîte en plastique, elle eut un moment de recul devant l'odeur aigre qui s'en échappait.
Vous êtes sûr qu'il marche votre frigo ?
Mais oui. C'est qu'il ne faut pas le mettre trop fort pour que le filtre soit efficace. Ça ne craint rien.
Ce soir-là, monsieur Lambert s'étonna de manger un peu plus tôt que d'habitude. C'était que son épouse était pressée de profiter des effets du philtre. Elle l'avait légèrement surdosé pour plus d'efficacité. Romain avait d'ailleurs trouvé la soupe de légumes un peu étrange, mais s'était laissé resservir pour ne pas contrarier son épouse.
Madame Lambert fut particulièrement satisfaite, car son époux voulut bien lui faire l'amour. Le philtre était bien efficace. Il est vrai qu'elle n'avait pas ménagé ses efforts pendant toute la durée du film pour émoustiller sa libido.
N'empêche, même si ses prix étaient déraisonnables, elle retournerait voir Mamadou.

Son enthousiasme s'épuisa tout à fait lorsque Romain se leva en pleine nuit, pris de violents vomissements. Ne le voyant pas revenir des toilettes, elle alla à sa rencontre et le trouva inanimé, la tête dans la cuvette. 
Aux urgences, on lui demanda ce qu'il avait mangé récemment. Madame Lambert n'osa pas parler du philtre d'amour, surtout qu'elle n'en connaissait pas la composition, seulement le manque de fraîcheur.
Après, on lui avait enlevé son Romain pour l'emmener en salle de réanimation.

À présent, elle l'avait rien que pour elle. Il était si beau. Elle ne pouvait pas s'en détacher des yeux. Elle aimait tout chez lui, même ses petites imperfections, comme cette légère bosse sur son nez qu'elle caressait à présent avec une profonde émotion. Quel bonheur d'avoir un tel homme à ses côtés.
Dommage qu'il fut mort. D'une bête intoxication alimentaire. C'était idiot.

La sorcellerie avait beau être en vogue dans un monde déchristianisé, madame Lambert rêvait de bûcher. Elle en sentait les brûlures sur tout son corps et il lui semblait voir le sorcier Mamadou se tordre de douleur à ses côtés. Une odeur de cacahuètes grillées empestait l'atmosphère, comme pour la purifier.
Seulement, l'inquisition n'existait plus. La répression des fraudes ?  Elle ne condamnait pas à mort. C'était bien insuffisant.
 
 
 
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Pat Vermelho · il y a
Marabout, bout de ficelle, celle qui croit, croix inversée, versets sataniques, nique la vie ... Tout est une chaine qui aboutit inévitablement à la mort. Le marabout y a contribué largement, mais seulement lui ? A voté.
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J.A. TROYA · il y a
Terrifiant ce philtre d'amour !
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coquelicot Coquelicot · il y a
La méfiance reste toujours de mise ! Gare aux crédules ! Pour le moins, Mme Lambert aura été débarrassée de la maîtresse se son pauvre défunt.
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Roll Sisyphus · il y a
Oh ! Il y a bien trop de non-dits dans ce témoignage. Trop facile de jeter la pierre sur ce marabout.
Le contrat a été respecté. A preuve les propres pensées de Mme LAMBERT.
“Quel bonheur d'avoir un tel homme à ses côtés.”
Et s'il n'avait pas été là on ne sait que trop bien comment tout cela aurait fini.
La preuve en est que Mme LAMBERT n'a même pas réclamé à être remboursée. A croire que...
Merci de m'avoir permis de défendre “l'horreur d'un confrère.”

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Mireille Bosq · il y a
Excellente mise en garde envers les crédules. Bon avertissement que cette contre publicité !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une édifiante virée chez les marabouts !
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Stacy D. · il y a
Quand on emploie les sales moyens (c'est le cas de le dire) pour restaurer la passion perdue ! J'ai bien aimé la description de cette visite lugubre chez ce fameux grand sorcier.

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