Le petit poisson

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Finaliste
Jury
Agnès regardait la pluie écraser ses doigts impalpables contre la vitre embuée. Dès qu'ils effleuraient le verre, ils s'en retrouvaient prisonniers et, coupables, s'enfuyaient pour rejoindre la terre détrempée. La mosaïque du ciel orageux offrait une palette mouvante de gris qui se mélangeait pour créer des formes complexes. Agnès pouvait apercevoir le vol élancé d'un oiseau vers sa liberté, une petite fille et sa corde à sauter, un visage souriant d'homme. Elle approcha sa main de la vitre pour créer à son tour les formes que lui inspirait le temps pluvieux, mais se ravisa. Elle ne voulait pas salir la surface impeccable de ses doigts pourtant roses et propres. La petite fille se contenta d'observer la vie endormie par l'onde tombant des cieux à travers la fenêtre donnant sur son jardin. Les mauvaises herbes s'abreuvaient de cette eau providentielle, assurant plus encore leur conquête des lilas desséchés. Près de la haie de thuyas qui avait abrité nombre de ses jeux se tenait un portique rouillé sur lequel oscillait doucement une balançoire délaissée.
Agnès prit une longue inspiration, savourant l'odeur des cookies encore en train de cuire dans le four. Sa maman l'avait chassé hors de la cuisine pour ne pas être dérangée ni devoir l'empêcher de goûter la pâte crue qui possédait l'attrait de l'interdit. La petite fille n'aurait cependant jamais plongé un doigt furtif dans le saladier en plastique bleu marine, même seule avec les gâteaux en devenir. Agnès ne désobéissait plus, Agnès ne jouait plus, Agnès ne riait plus. Depuis qu'une voiture jaune lui avait enlevé son papa, elle détestait cette couleur et l'angoisse s'était emparée d'elle. Celle qui la réveillait en sueur au milieu de la nuit tandis qu'elle se mordait les lèvres pour ne pas qu'on entende ses gémissements, celle qui traversait les journées à ses côtés, tapie contre les battements de son cœur, celle qui avait fini par devenir une compagne fidèle qu'elle chérissait presque. Et si sa maman l'abandonnait à son tour ? Agnès avait remarqué que son intérêt pour elle s'était affaibli et qu'elle semblait même parfois oublier sa présence dans la maison trop grande pour deux personnes.
Alors elle était devenue une petite fille modèle, comme Camille et Madeleine, mais sans figure maternelle pour la guider ni la conseiller. Elle n'allait plus dehors pour ne pas se salir, elle n'invitait plus de camarades de classe pour ne pas déranger, elle ne s'amusait plus pour pouvoir travailler. Et pourtant, en dépit de tous ses efforts démesurés, elle en avait par moment assez.
Elle avait envie de crier au lieu de se taire. Crier de surprise, crier ses chansons préférées, crier ses peurs, crier ses pleurs, crier ses rires, crier l'injustice, crier pour être entendue et enfin exister. Mais elle demeurait silencieuse, toujours. Elle avait parfois le sentiment d'être devenue un fantôme, le fantôme d'Agnès dont les fossettes ne creusaient plus les joues rondes. Il lui arrivait d'étudier son reflet avec attention pour vérifier qu'elle était toujours là. Cette impression de vide la poussait à vouloir se planter devant l'un des nombreux messieurs qui avaient remplacé son papa pour qu'il reconnaisse son existence. Elle n'osait cependant jamais le faire, de peur qu'il n'emporte sa maman avec lui et qu'ils ne la laissent dans les couloirs poussiéreux de sa maison. Seule.
Agnès se leva et alla s'asseoir près de la table du salon envahie par les miettes et les restes de nourriture. Elle se contenta de libérer un espace du plat de sa main tout en veillant soigneusement à ce que rien ne tombe sur la moquette défraîchie. Elle s'installa sur la chaise en métal, le dos bien droit au cas où sa mère se souviendrait d'elle. Agnès jeta un regard pensif à la calligraphie que son papa avait accroché au mur quelques années plus tôt. Elle ne pouvait pas lire le mot arabe, mais elle savait qu'il signifiait « famille ».
D'un geste calme, la petite fille plaça une feuille blanche sur le plastique imitant le bois et choisit un crayon dans sa boîte de couleurs.
« Dessine-moi un mouton. »
Son père lui avait raconté à maintes reprises cette histoire de rose, de prince, de désert et de renard. C'était sa préférée et il lui arrivait d'en parcourir les lignes en cachette, seule entorse à son comportement irréprochable. Agnès dessina une boîte rectangulaire sur laquelle elle ajouta des trous. Cette boîte-ci ne contenait néanmoins pas l'animal bêlant, mais quelque chose de beaucoup plus précieux. Dans le plus grand secret, elle y enfermait ses rêves et ses idées en attendant qu'elle puisse un jour les en sortir. Le retour de son père, un baiser de sa mère, apprendre à faire les cocottes en papier, regarder les étoiles dans un ciel d'été...
Agnès dessinait inlassablement la même chose, des boîtes par dizaines, jusqu'à ce que la feuille en soit remplie. Les cookies qui devaient être prêts n'étaient pas pour elle, mais pour le monsieur à l'étage avec sa mère. Elle ajouta dans la dernière boîte l'espoir qu'il en reste un, tout comme celui qu'il soit aux pépites de chocolat au lait. Elle frotta doucement la cloque sur son index qui s'était formée lorsqu'elle avait essayé de sortir les pommes de terre du four. Elle avait réussi à la cacher à sa mère, mais avait échoué à dissimuler ses larmes qui lui avaient valu une réprimande.
Agnès se mit à chantonner de manière presque inaudible, pour ne surtout pas qu'on l'entende :
« Un petit poisson, un petit oiseau s'aimaient d'amour tendre, mais comment s'y prendre quand on est dans l'eau. »
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Image de Ralph Nouger
Ralph Nouger · il y a
Un récit émouvant qui dévoile une certaine tendresse chez cette petite fille.
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CATHERINE NUGNES · il y a
bonne finale. J'aime ce que vous écrivez
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Frédéric Gérard · il y a
Bonne finale. Je lis a nouveau avec plaisir.
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Alice Merveille · il y a
Bonne finale Helanya !
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Fred Panassac · il y a
Je renouvelle mes voix et me réabonne à votre page.
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A. Sgann · il y a
Bonne finale !
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Choubi Doux · il y a
Le manque d'amour en voltige pour une ébauche de vie en construction... Très bien exprimé ici.
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Mireille Bosq · il y a
le difficile apprentissage de la vie lorsque l'on éprouve le manque de la tendresse.
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François B. · il y a
Les divers sentiments et les différentes émotions de la petite fille sont exprimés tout en retenue, malgré leurs intensités. Mon soutien

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