Le miroir

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Max Abadie aime regarder la vie et y lire de petites histoires amusantes, poétiques ou absurdes. Histoires pour enfants ou déambulations sensibles, Max Abadie vous emmène en balade ! Vous ... [+]

C'est un grand miroir posé sur une cheminée dans l'angle d'une chambre. Sur le marbre brun, on voit la trace laissée par un pot de fleur. Par les craquelures du mur le lierre se faufile, il mange presque entièrement le coté droit de la glace et laisse deviner l'œil en plastique d'un singe en peluche. Je reviens encore dans cette chambre, devant le voile de poussière, je trace du bout du pied le contour d'un lit imaginaire, je me colle à la fenêtre et j'essaie de sentir les fleurs du citronnier. Il y a d'autres chambres, en haut de l'escalier, je les ai visitées hier. Les chauves souris y ont élu domicile depuis longtemps, il reste une mappemonde coloriée par des mains d'enfants, une salle de bain entièrement rose et une grande porte-fenêtre qui bat sur un balcon sans balustrade. Il y a aussi un salon. Le plancher n'y est plus et on voit les cloisons du sous-sol. Je me tiens sur le bord et je crois entendre la musique d'une fête et voir le plancher danser, vibrer sous les rires et les cavalcades. Le mur de la cuisine s'est écroulé et on devine un évier imbriqué dans l'amoncellement de pierres grises. Un peu d'eau y stagne et des crottes de souris réalisent un motif ésotérique. Mais je reviens dans la chambre, devant le miroir. Je caresse cette surface lisse, je cherche l'éclat du verre, au centre. J'écarte le lierre qui voudrait s'en emparer. Il est à moi, c'est le seul souvenir de cette nuit-là. Un manque à peine visible, une petite dépression qui distord la lumière, un lac terne dans un océan d'argent. Je pose mon doigt et la pulpe vient combler ce léger creux. Là, le miroir ne reflète plus, il a trop absorbé et a cédé. Il s'est affaissé, un peu. Dans cet éclat ténu qui ne brille plus se loge ma mémoire.
 Jadis je suis passée et je laissai alors mon image traverser le verre à mon insu. Je ne savais pas que loin de moi ensuite, elle persistait. Elle se dispersait puis se cachait, peut-être dans le bord biseauté, elle s'étalait dans un liseré mordoré et puis quand je refermais la porte, elle revenait. Elle s'installait dans la profondeur, fouillait le temps pour y trouver d'autres passagers et entre images et reflets ils habitaient un monde. A eux.
 Mais un jour de novembre, je ne les ai pas laissés à temps. Ma tête a heurté le marbre, mon bras s'est levé et à mon annulaire, l'aigue-marine a scintillé un instant avant de frapper son double. Un éclat est tombé à mes pieds. Un triangle parfait à la lueur bleue. J'ai glissé lentement, le dos contre la cheminée, les jambes sur le plancher sombre. Je les ai vus s'enfuir dans la marge chanfreinée, dans ce fragment au sol et même se dissoudre dans le bord supérieur, à gauche. Tous ces regards, ces matins, mes yeux et ceux de tant d'autres. Le miroir est mort. Et puis la maison. Une souris habite maintenant dans le singe en peluche, elle grignote peu à peu son ventre pour calfeutrer son nid. Et moi j'erre. J'appuie un peu plus sur l'éclat et je voudrais tant pouvoir le combler, redonner aux apparences leur vitalité, savoir que sans moi le monde continue de tourner. Mais la maison est vide et le miroir terne. Je repars faire un tour et puis je m'étale, dans le bord biseauté.
 Je cherche la sortie, depuis si longtemps.
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