Le journal d’une sardine

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Je me suis lancée dans l’écriture un peu par hasard et cette activité me passionne. J’écris un peu de tout, des histoires pour enfants, des poèmes, des nouvelles, des saynètes. J’adore ! ... [+]

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Je m'appelle Véronique Lassart. J'ai trente-deux ans. Je suis née à Carcassonne et j'y ai vécu jusqu'à mes vingt-deux ans. C'était une époque heureuse de ma vie. Pendant cinq ans, j'ai travaillé à l'Hôtel de la Cité, comme femme de chambre. Je m'y plaisais bien. Le travail y était assez dur, mais l'ambiance était bonne et j'étais bien payée. Je n'avais pas de diplôme, ni aucune formation donc, je me disais que j'allais très certainement y faire toute ma carrière. Je m'étais faite à l'idée. Mais le destin s'est chargé de changer mes plans. Il a tout chamboulé. Ça arrive souvent dans la vie.
J'ai rencontré Laurent Martinet alors qu'il suivait une formation de management à l'Hôtel. Il y est resté une semaine et nous avons sympathisé. Il avait trente-trois ans à l'époque. Onze ans de plus que moi. Je suis tout de suite tombée amoureuse de lui et lui me disait qu'il ressentait la même chose. Quand il est parti, il m'a proposé de passer le week-end avec lui, à Marseille, la ville où il habitait depuis des années. À la fin du week-end, il m'a demandé de venir vivre avec lui. J'ai tout de suite accepté et me suis installée dans son appartement, un duplex de deux cents mètres carrés avec vue sur le port. J'étais très amoureuse de lui, mais il y avait certaines choses qui m'empêchaient d'être pleinement heureuse. Il ne voulait pas que je travaille et ne voulait pas non plus avoir d'enfants. J'avais du mal à digérer les deux. Et cerise sur le gâteau, il ne voulait pas non plus qu'on se marie. Bon, pour ça, je m'en foutais un peu. Après tout, le mariage, c'est ringard, non ?
Quand il a eu quarante-deux ans, il m'a annoncé qu'il était tombé amoureux d'une autre femme et qu'il allait vivre avec elle. Ça a été un choc pour moi. Je ne l'avais pas vu venir. Il m'a avoué qu'elle avait vingt-et-un ans. Encore plus jeune que moi quand je l'avais rencontré. « C'est la crise de la quarantaine », m'a dit une amie. « Ça arrive souvent. »
Je suis allée voir un avocat qui m'a dit que, vu qu'on n'était pas mariés, je ne pourrais rien obtenir. Ça a été le deuxième choc. Un autre coup de poing dans la figure.
J'ai donc dû me mettre à travailler. N'ayant aucun bagage professionnel, je n'avais pas beaucoup de choix. J'ai atterri dans une usine de sardines. À la mise en boite. De tout ce que vous pouvez imaginer, eh bien, c'est encore pire. Huit heures à trier ces sales bêtes pour les conditionner dans des boites. Un travail pénible, ennuyeux et mal payé. Et en plus, on était serrés comme des sardines. Oui, je sais : elle était facile.
Je ne sais pas comment j'ai tenu. La nuit, je rêvais de ces corps sans tête et sans queue qui passaient devant moi. J'en faisais des cauchemars. Et la journée, le cauchemar devenait réalité.
Six mois après mon entrée dans cet enfer, un fait horrible m'a permis d'en sortir. Mon père est mort dans un accident de voiture. Cette nouvelle bouleversante, qui aurait dû m'anéantir un peu plus, m'a, au contraire, donné suffisamment d'énergie pour prendre la décision de quitter Marseille et de revenir à Carcassonne, auprès de ma mère. Pendant plusieurs semaines, nous avons mélangé notre tristesse et nous nous sommes consolées mutuellement. Quand notre chagrin s'est adouci un petit peu pour nous permettre de revenir à la vie, je suis partie à la recherche d'un nouvel emploi. J'ai tenté de retrouver mon ancien travail à l'Hôtel de la Cité, mais le responsable m'a indiqué que tous les postes étaient pourvus et qu'il en était désolé. Je l'ai remercié tristement et suis partie, en me disant que celui qui a dit que la vie était un éternel recommencement s'était bien trompé.
J'ai été embauchée dans un supermarché. Je n'ai rien trouvé de mieux. Au rayon poissonnerie. Les autres poissons, ça allait, mais je ne pouvais pas supporter la vue des sardines. Elles me regardaient de leurs yeux globuleux. J'en avais la nausée. En plus, elles devaient rigoler sous cape, ces sales bêtes. J'en suis sûre.
Un jour, j'ai retrouvé une de mes anciennes amies alors qu'elle faisait ses courses. Caro. « Caro l'aristo » comme on la surnommait depuis qu'elle nous avait dit que son grand-père avait fait leur arbre généalogique et avait vu qu'une de leurs ancêtres, sous Louis XVIII, avait une particule.
Je suis allée boire un verre avec elle après mon travail. Je lui ai raconté ma vie. Quand elle a appris mes déboires avec ces satanés « bestiaux », elle m'a tout de suite surnommée « Vévé la sardine ». Ça la faisait rire. Et quand, par la suite, on s'est revues avec d'autres amis, elle a continué à m'appeler comme ça. Du coup, tout le monde a pris le pli. Ça me plaisait moyen, mais que voulez-vous, on ne choisit pas ses surnoms. Ce sont eux qui vous choisissent.
J'ai assez rapidement trouvé un autre travail. Dans un magasin de sport, ce coup-ci. Je m'y suis tout de suite sentie bien. Si bien que j'y travaille encore maintenant. Je suis entourée de tout un éventail d'équipements sportifs et la seule référence avec les horribles bêtes qui me poursuivent depuis plusieurs mois sont celles qui se plantent dans le sol et qui permettent de faire tenir une tente. Celles-là, elles ne me dérangent pas.
Je travaillais dans le magasin depuis moins d'une semaine quand Jérôme y est entré. Ça avait l'air d'être un habitué, car tout de suite les autres vendeurs l'ont traité cordialement et lui ont demandé ce qu'il voulait. Et quand, par la suite, il est reparti avec ses achats, ils m'ont appris qu'il était prof de sport dans le lycée voisin et qu'il venait souvent acheter du matériel pour ses cours. Sans que je ne demande rien, ils m'ont aussi dit qu'il était séparé de sa dernière compagne. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être qu'ils avaient vu mes yeux écarquillés à la vue de ce bel homme. C'est vrai que j'ai tout de suite été impressionnée par lui. Il me semblait être un mélange de gentillesse et de masculinité. J'ai attendu patiemment le moment où il réapparaît dans le magasin. Cela a duré dix jours. À peine avait-il franchi le pas de la porte, que je me présentai devant lui en lui demandant ce qu'il désirait. Il m'a souri et m'a tendu la liste des équipements qu'il souhaitait acheter. Et, une fois qu'il a eu payé ses achats, au moment où il allait sortir, il s'est retourné vers moi et m'a demandé comment je m'appelais. Quand je lui ai répondu que je m'appelais Véronique, il m'a fait un clin d'œil et m'a dit :
« À bientôt Véronique. À très bientôt. »
Je l'ai regardé sortir et me suis demandé ce qu'il voulait dire. « À très bientôt Véronique. ». Devait-il revenir au magasin prochainement ? Avait-il de nouveaux achats à faire ? Ou bien avait-il été séduit par moi de la même façon que je l'avais été par lui ? Je me sentais excitée et passai le reste de l'après-midi à m'interroger sur ce qui allait se passer.
Quand je suis sortie du magasin à la fin de la journée, je l'ai vu qui m'attendait de l'autre côté de la chaussée. Il m'a abordée avec son charmant sourire et m'a demandé si je voulais bien aller boire un verre avec lui. J'ai accepté évidemment et nous sommes allés dans un café qu'il connaissait, dans une rue du centre-ville. Après avoir bu plusieurs verres, nous sommes allés au restaurant et avons terminé la soirée chez lui. C'est ainsi qu'a commencé notre histoire d'amour. Cela m'a rappelé mon histoire avec Laurent, mais, malgré mes appréhensions, tout en moi me disait que cela n'avait rien à voir. Laurent avait toujours eu la volonté de me gouverner entièrement, de vouloir régenter ma vie. Jérôme, lui, souhaite que je m'épanouisse dans ce que j'aime faire. Il ne m'impose rien du tout. Je me sens pleinement heureuse avec lui. Nous nous sommes installés dans un nouvel appartement que nous avons choisi ensemble et avons commencé notre vie à deux. Et dans deux jours, nous allons nous marier. Il m'a fait sa demande de la façon la plus romantique possible. Oui, il s'est mis à genoux devant moi et m'a demandé si je voulais l'épouser. Et j'ai répondu : « Oui. Oui. Mille fois oui ». Ce qu'il ne sait pas, c'est que je suis enceinte. Je le lui dirai lors de notre lune de miel. Il m'a dit qu'il souhaitait des enfants et je suis sûre que ce sera un merveilleux papa. Une belle vie de bonheur nous attend.
La seule ombre au tableau dans ce décor paradisiaque, c'est que je vais bientôt changer de nom. Le nom de famille de Jérôme est « Dine ». Dans deux jours, je vais donc m'appeler « Véronique Lassart-Dine ».
Mais elles me poursuivront jusqu'au bout ces affreuses bêtes !
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Coutumier du Fait · il y a
Pour ses enfants, à l'école, ça va vraiment être difficile. :-)
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Anne-Marie R. · il y a
Oui. Sauf s'ils ne prennent que le nom du père. 😀
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Mijo Nouméa · il y a
Que j'ai ri à cette chute extraordinaire! Moi aussi je ne mangerai plus de sardines sans penser à vous! Bravo.
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Anne-Marie R. · il y a
Merci beaucoup ! Ah ces sardines !!!!! 😀
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Les Histoires de RAC · il y a
Dorénavant, je ne mangerai plus de sardines sans penser à vous ♫ Pleine de tendresse cette histoire ♪
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Anne-Marie R. · il y a
J'espère que cela ne vous coupera pas l'appétit. 😀
Merci beaucoup

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Les Histoires de RAC · il y a
Hô non au contraire ! Cette histoire est très positive ♫
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christine A · il y a
J'ai beaucoup aimé votre texte, à la fois grave et drôle! je m'abonne à votre page.
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Anne-Marie R. · il y a
Merci beaucoup 🤩
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Virginie NIESEN-MEYER · il y a
Pauvre véronique. Eh oui, son destin est inextricablement lié aux sardines... J'ai beaucoup aimé ce texte. C'est tout mignon, et c'est plein d'humour. C'est même ce que j'ai préféré, cet humour qui contrebalance le côté fleur bleue. bravo.
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Anne-Marie R. · il y a
Oui, Véronique prends des déboires avec philosophie. 🙂
Et finalement, cela se termine bien pour elle. 😀
Merci pour votre message 🙂

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Gali Nette · il y a
Une histoire qui fait du bien en ces temps difficiles !!
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Mireille Bosq · il y a
Un petit côté conte de fées. L'héroïne est confrontée à toute une série d'épreuves qui lui trempent le caractère avant de rencontrer son prince charmant. Une vraie histoire à l'eau de rose qui en ces temps difficiles peut changer les idées noires en sucre!
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Anne-Marie R. · il y a
Oui, vous avez raison. Un peu de tendresse dans ce monde de brutes, ça fait du bien. 😄
Merci

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Carl Pax · il y a
J'ai lu d'une traite cette nouvelle sympathique, un ton dynamique pour une héroïne un peu désabusée qui s'accroche tout de même pour surmonter les obstacles de sa vie. Je ne m'attendais pas à cette chute rigolote, une écriture fluide, entraînante, qui fait du bien en ces temps moroses !
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Anne-Marie R. · il y a
Merci. Oui, il faut réussir à trouver des sujets "feel-good" pour ne plus penser à cette crise sanitaire qui nous poursuit. 😄
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Vero. La Comete · il y a
Ha ha ha ! 😄 Une histoire qui finit bien tout en se terminant en queue de poisson !
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Anne-Marie R. · il y a
En queue de sardine, vous voulez dire ? 😄 Merci
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Eve Lynete · il y a
Histoire chaotique traitée sur le ton de l'humour. Merci.
Image de Anne-Marie R.

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