Le hussard

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Enseignant dans le primaire, j'ai l'ambition de faire partager à mes élèves l'amour des mots. Ecrire, selon moi, consiste à les assembler comme un menuisier méticuleux. Je fabrique ainsi mes ... [+]

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Antoine erre dans l’appartement froid. Le vent mesquin de ce début d’hiver arrive à se faufiler sans peine à travers les vieux vitrages poreux. Quand il était encore là, son père avait émis l’idée de les faire rénover avant que les rafales de tramontane, qui fouettent en cette saison les rues de Perpignan, ne multiplient leurs attaques. Les fenêtres n’ont pas été rénovées et Antoine grelotte. La présence du fantôme de son père imprègne l’atmosphère de chaque pièce.

Deux semaines déjà. Antoine ne peut s’habituer à sa vie sans lui. Il déambule dans les couloirs, sans destination précise, comme égaré dans un labyrinthe parqueté dont il ne trouvera jamais l’issue. Cette divagation domestique est devenue pour l’adolescent un rite obsessionnel, un palliatif dérisoire à l’absence.
Antoine a froid, boire un thé chaud dégivrerait son corps et son âme, pense-t-il. En pénétrant dans la cuisine, il découvre au centre de la table un bouquet encore emballé d’hellébores jaunes qui égaye le formica blanc. Antoine lit le mot griffonné par sa mère, collé sur le vase : « Rendez-vous à 18h30. On s’attend devant la grille comme d’habitude. N’oublie pas les fleurs, ce sont des roses de Noël, les préférées de ton père. Je t’embrasse. Maman.» Il hésite : doit-il encore s’infliger ce rituel sinistre dont il revient à chaque fois anéanti ? Le mug brûlant calé entre ses paumes, il reprend son périple compulsif à travers l’appartement.

La pièce qui ressemble le plus à Alexandre est le minuscule bureau où il passait de longues heures à travailler pour son école. Son fils aimait l’y observer discrètement, debout dans l’embrasure de la porte. Dans un mimétisme parfait, Antoine s’assied dans le fauteuil en velours aux accoudoirs usés, allume l’ordinateur portable et patiente en faisant tourner un stylo entre ses doigts. L’écran s’éclaire enfin et s’affiche en fond un magnifique paysage, un paradis minéral et aquatique, les Calanques de Cassis, théâtre des dernières vacances d’été familiales.
Antoine explore le contenu du dossier « Mes documents ». Il ouvre ici et là quelques fichiers aux noms mystérieux puis les referme aussitôt. Cette flânerie électronique est dépourvue de sens, il le sait, plus grand-chose n’a de sens depuis quelque temps. Pourtant, cette activité inutile le réconforte et compense symboliquement le vide laissé par l’absent. Être assis là et s’activer sur le clavier et la souris de l’ordinateur lui permettent de mentaliser l’image du directeur d’école très consciencieux qu’il admirait.
Au moment où il s’apprête à éteindre la machine, un nom de dossier l’intrigue : « Hussard ». Ce mot le renvoie à ses leçons d’histoire au collège. Les hussards noirs étaient le surnom donné aux premiers instituteurs de la IIIe République, celle qui instaura l’école gratuite, obligatoire et laïque. Son père aurait été fier de sa culture générale. Un seul document se trouve dans l’énigmatique dossier. Antoine double-clique sur « Mémoires d’un hussard.doc » : des pages noircies de textes défilent sous ses yeux, des dates en italique séparent des blocs plus ou moins denses. La lecture de quelques lignes l’amène à une évidente conclusion : Alexandre tenait un journal de bord, il rédigeait en quelque sorte ses mémoires d’enseignant et de directeur d’école.
Les premiers écrits étaient datés de 2012, mais étaient très espacés dans le temps jusqu’à l’année 2014. Environ une douzaine de textes, tout au plus, concernaient ces deux années scolaires. Ensuite, la production s’était intensifiée, Alexandre s’était mis à écrire beaucoup plus régulièrement, la fréquence de ses textes devenant alors hebdomadaire.
Troublé par sa découverte fortuite, Antoine fait défiler nerveusement les pages du document ; il décide de concentrer sa lecture sur les deux dernières années, espérant trouver dans ces traces écrites, enfouies dans un recoin de la mémoire de l’ordinateur, des bribes d’explication au lent déclin qui a conduit son père à sa perte.

Lundi 4 septembre 2014
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« Ryan m’a été présenté ce matin par son père. L’enfant que je viens d’inscrire en CE2 est d’une pâleur extrême, ses cheveux sont d’un blond platine et ses yeux bleus qui semblent vouloir jaillir de leurs orbites lui donnent un regard transperçant. La géométrie atypique de son visage m’interpelle. Malgré une timide esquisse de sourire, son trépignement incontrôlable exprime sa nervosité. Je connais son dossier : Ryan est atteint du syndrome de l’alcoolisme fœtal. En d’autres termes, sa mère a consommé des quantités importantes d’alcool pendant sa grossesse. Les enfants touchés par ce syndrome possèdent des traits faciaux caractéristiques et, plus grave encore, souffrent de lésions cérébrales permanentes qui entraînent des anomalies mentales et comportementales. La mère de Ryan est décédée des suites d’une maladie liée à son alcoolisme.
Dans ces moments-là, le métier d’enseignant nous expose violemment à la misère humaine la plus sordide. J’éprouve un sentiment mêlé d’injustice et d’impuissance. L’égalité des chances n’est plus qu’une formule creuse face aux perspectives d’avenir réduites de Ryan. Je lui souris, lui serre la main en guise de bienvenue et le conduis dans la cour. Une première épreuve l’attend : les premiers regards que vont poser sur lui ses nouveaux camarades.»

Alexandre travaillait dans ce qu’on appelle une école d’un «quartier sensible ». Enfant, Antoine pensait naïvement que l’adjectif « sensible » convenait très bien à son père, si tendre et si attentif envers lui et Laetitia, sa mère. Un quartier sensible ne pouvait donc qu’être un endroit où sa personnalité bienveillante serait en phase avec son environnement. Il sait aujourd’hui que le double sens de certains mots tend des pièges cruels aux enfants.

Mardi 8 novembre 2014
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« La tramontane gifle le plateau sportif placé au centre de la cour de récréation. Les grands – les CM1 et CM2 – disputent une partie de football acharnée. Comme d’habitude, ils mettent trop d’enjeux dans leur rencontre qui n’en a pourtant objectivement aucun et oublient, malgré les incessantes mises au point de leurs enseignants, que ce sport n’est qu’un jeu. Une bagarre éclate. Je cours pour m’interposer entre les deux lutteurs. Il me faut déployer toute mon énergie pour les séparer. Au cours de mon intervention tonique, mon coude heurte légèrement le front d’un des deux élèves. Il ne s’en aperçoit même pas tellement la haine vis-à-vis de son ennemi juré bouillonne dans ses veines. Une fois les protagonistes calmés, je les invite à me suivre dans mon bureau. Je sermonne les pugilistes, je leur donne la parole pour qu’ils tentent de m’expliquer l’inexplicable et je les sanctionne.
Je ne comprends pas ce recours systématique à la violence chez les garçons. Comment un jeu entre enfants qui ne devrait être qu’un moment de partage et de plaisir devient-il si fréquemment un prétexte à l’affrontement physique ? Construire son identité masculine passe-t-il désormais par la violence alors que l’école prône inlassablement le dialogue, le respect et la tolérance ? Pourquoi ce fossé se creuse-t-il toujours plus entre les valeurs que véhiculent les éducateurs que nous sommes et celles, agressives et brutales, que certains élèves donnent l’impression de privilégier ? »

Jeudi 10 novembre 2014
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« Dès mon arrivée matinale à l’école, un père d’élève demande à me voir d’urgence. Son fils est un des deux boxeurs de l’avant-veille. Il m’accuse d’avoir frappé son enfant, il en aurait une marque visible sur le front – je repense au coup de coude involontaire. Je lui expose les faits et lui explique que je n’ai fait que mon devoir qui consiste à protéger les enfants lorsqu’ils se mettent en danger. Furieux, il se montre hermétique à mon argumentation et m’indique qu’il va déposer une main courante au commissariat du quartier. Je reste abasourdi lorsqu’il quitte mon bureau. L’après-midi, je reçois un appel d’un policier qui me demande de venir relater ma version des faits au plus tôt. Il se montre rassurant mais me fait comprendre que « c’est la procédure ».
Le soir après la classe, je me rends à la convocation du commissariat. Un agent de police à l’attitude blasée enregistre ma déposition. Je rentre à 19h chez moi, exténué et humilié. L’expérience inédite que je viens de vivre me laisse un goût amer. Avoir rempli sa mission de protection des élèves et se voir accusé de violences envers un enfant suscite en moi de la colère et de l’écœurement. Je n’ai pas faim ce soir. »

Antoine, à la fois fasciné et ému, poursuit la lecture des récits de son père en en respectant la chronologie. À travers les anecdotes rapportées et les réflexions personnelles qui y sont rattachées, il perçoit le malaise grandissant ressenti par Alexandre face à l’adversité du quotidien à laquelle il est confronté. Une tension insidieuse et nocive semble s’être installée dans sa vie professionnelle. La gestion des conflits – entre élèves, entre parents d’élèves, entre parents et enseignants – inhérente à sa mission de directeur d’école, paraît l’affecter de plus en plus. La multiplication des incidents, anodins ou sérieux, entame ses défenses immunitaires et plusieurs de ses textes révèlent son mal-être. Il ne hiérarchise plus les problèmes, ne les domine plus et les subit. L’écriture lui sert d’unique exutoire.

Jeudi 8 janvier 2015
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« Je suis Charlie. Viscéralement Charlie. Depuis que j’ai embrassé cette carrière, tels les hussards noirs de la République du début du XXe siècle, je me bats pour transmettre à tous mes élèves, quel que soit leur milieu social, leur culture d’origine, celle de leurs parents ou de leurs grands-parents, les valeurs républicaines qui cimentent ce pays depuis plus de 200 ans, qui nous relient les uns aux autres. Je leur donne le goût de la liberté, en leur montrant qu’elle n’est pas toujours allée de soi et qu’on doit la préserver comme un bien précieux. Je leur répète inlassablement qu’on a le droit de ne pas être d’accord avec celui qui s’est exprimé et d’exprimer ce désaccord à son tour. Au-dessus du tableau de ma classe, la citation, attribuée à tort ou à raison à Voltaire, est inscrite en lettres majuscules sur une large banderole en papier : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai jusqu’au bout pour que vous puissiez le dire ». Ce combat, je le mène avec conviction et abnégation. Je reste persuadé que chacun de mes élèves peut se bâtir un avenir épanouissant en faisant siennes ces valeurs humanistes.
Mais aujourd’hui, la peine engendre le doute. Sommes-nous à la hauteur, nous les enseignants ? En faisons-nous assez ? Un professeur du collège voisin m’a appelé ce midi pour me dire que des incidents se sont produits dans certaines classes lorsqu’il s’est agi de faire respecter la minute de silence en hommage aux victimes de Charlie Hebdo. Ces comportements ont été le fait d’une minorité, mais que représente l’addition de ces fractions minoritaires d’élèves sur tout le territoire ? Dans mon école, pendant la minute de recueillement, les élèves ont adopté une attitude digne et respectueuse à l’exception de deux CM2 récalcitrants, probablement par provocation. Une fille de ma classe de CM1, Dounia, a pris la parole devant ses camarades : « Je trouve anormal qu’on puisse être tué pour avoir fait un dessin ! Moi j’aime dessiner... ». Cette élève est une des pépites qui illuminent ma classe. Un long silence émouvant a répondu à sa parole enfantine tellement juste. Cet instant aura été la seule éclaircie de ma journée maussade. »

En progressant dans ses lectures, Antoine constate l’évolution du style employé par son père dans ses récits. Un sentiment d’affliction et de perte de confiance émane de ses textes. Des questions de plus en plus nombreuses viennent les ponctuer, comme si les interrogations sur son métier dévoraient peu à peu ses certitudes. Les événements meurtriers de janvier 2015 ont eu un effet de loupe sur l’école dont on attend qu’elle accomplisse efficacement sa mission en matière d’éducation civique. La pression qu’il ressent, comme chacun de ses collègues, s’en trouve amplifiée, leurs difficultés à remédier à l’échec scolaire – qu’il évoque dans certains textes – leur apparaissant parfois insurmontables. Pour faire face au défi, les ressources psychologiques d’Alexandre paraissent s’appauvrir.

Vendredi 28 mai 2015
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« Laura était une excellente enseignante animée par l’enthousiasme et la candeur qui surmotivent les nouveaux entrants dans le métier. Malgré les difficultés rencontrées face à sa classe de CM2 dans laquelle certains élèves défiaient régulièrement son autorité, elle n’abdiquait pas et arrivait tous les jours à l’école avec un large sourire. Je connaissais les problèmes auxquels elle faisait face et je l’aidais du mieux que je pouvais en rencontrant avec elle les familles des trublions. Les résultats s’avéraient parfois décevants, mais Laura débordait d’imagination pédagogique pour amadouer les rebelles et les mener vers la réussite. Elle aimait ses élèves, tout simplement. Injustement, hier en fin d’après-midi, sa vie professionnelle a basculé. Je discutais avec le concierge de l’école quand j’ai entendu le ton monter entre Laura et une mère d’élève. J’étais loin de la scène et je n’ai pas tout de suite mesuré la gravité de l’altercation. Mon temps de réaction a été trop long. J’ai aperçu la mère d’élève qui agitait ses bras et hurlait sur Laura, sidérée par cette colère soudaine et incompréhensible. Les postillons que projetait la bouche de la femme en furie faisaient l’effet de jets d’acide sur la maîtresse qui se liquéfiait et restait sans réactions. J’ai accouru et c’est au moment où j’allais m’interposer que la mère a réduit la distance qui la séparait de Laura. Se sentant menacée, l’enseignante a reculé et perdu l’équilibre. Elle s’est écroulée, la tête la première, sur le sol couvert de gravier. Lorsque je me suis penchée vers elle, sa joue droite criblée de petits cailloux saignait. Elle pleurait. Ses blessures étaient superficielles, mais lorsque je l’ai aidée à se relever, j’ai compris que la plaie psychologique occasionnée par cette agression serait, elle, beaucoup plus profonde. »

Lundi 31 mai 2015
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« Laura est en arrêt maladie pour un mois. Je sais que je ne la reverrai plus. À la rentrée prochaine, elle est affectée dans une autre école. Il lui faudra cependant plusieurs mois, voire plusieurs années, pour oublier cette scène qu’elle a vécue comme une humiliation et s’en remettre moralement. Son engagement professionnel en sera-t-il affecté ? Sa chute a-t-elle mis à terre ses convictions ?
Après l’école aujourd’hui, je ne suis pas rentré tout de suite à la maison. Depuis quelques mois, je fais régulièrement un détour par « Chez Pierrot », un bistrot sans âme situé sur un boulevard sans charme où j’ai pris mes quartiers, comme on dit. J’y ai englouti deux bières. Le houblon a le pouvoir d’apaiser ma tension psychologique et fera office de bouée pour m’aider à surnager jusqu’aux vacances d’été. »

Le sentiment anxiogène que diffusent les derniers textes de son père bouleverse Antoine. Le directeur d’école semble promis à la noyade, il se débat pour ne pas sombrer. L’alcool lui sert de flotteur. À l’époque dont il est question, le premier semestre de 2015, Antoine, aveuglé par ses préoccupations d’adolescent, n’avait pas mesuré le désarroi de son père. Tout juste avait-il perçu son attitude moins enjouée qu’à l’accoutumée, son mutisme contre-nature pendant certains repas du soir. Mais Alexandre n’évoquait pas ses difficultés, il les intériorisait, menant seul un combat perdu d’avance. Personne n’avait conscience de l’incendie qui le consumait. Les flammes accompliraient donc leur œuvre destructrice et inéluctablement, le dévasteraient.

Mardi 18 septembre 2015
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« La rentrée scolaire me fracasse. Le docteur m’a prescrit des anxiolytiques pendant l’été. Je n’ai rien dit à Laetitia et Antoine. Je les consomme à leur insu, comme les bières. Je suis devenu un drogué clandestin. Les premières tensions apparaissent au sein de l’école. Les bancs devant l’établissement ont été vandalisés ce week-end. Je les aimais bien ces bancs. Des mères d’élèves y papotaient agréablement en attendant la sortie de l’école de leur progéniture et j’allais souvent les y saluer. Que procurent ces dégradations à leurs auteurs ? Est-ce un mode d’expression ? Pourquoi pas, mais quel est le message ? L’angoisse me submerge et noue mes tripes. La houle du quotidien me ballotte d’un problème à l’autre et je suis souvent en proie à des nausées. La jeune professeure nommée sur la classe de CE2 me préoccupe : elle est laminée par la réalité scolaire qu’elle découvre. Manon a grandi dans un milieu rural, dans les Corbières. Elle vient de changer de monde. C’est brutal à 23 ans. Le soir, après la classe, j’essaie de lui prodiguer quelques conseils, mais les cernes profonds qui creusent son visage poupin dénoncent ses premières nuits d’insomnie. Jusqu’à quand tiendra-t-elle ? Jusqu’à quand tiendrai-je ? »

Pendant les vacances d’été qui avaient précédé cette rentrée, Alexandre s’était montré disponible et gai lors du séjour à Cassis. Lui et Antoine avaient partagé des joies simples pendant leurs longues et exigeantes randonnées pédestres dans le massif calcaire des Calanques. Souvent, ils s’étaient adonnés à une de leurs activités favorites, le plongeon. Ils repéraient un éperon rocheux toisant la mer émeraude et se lançaient des défis acrobatiques. Lors de ces joutes vertigineuses, Antoine admirait Alexandre, quadragénaire intrépide et musclé. L’adolescent plongeait toujours le premier et observait d’en bas les sauts de l’ange parfaitement exécutés par son père dont le corps tendu trouait la surface de l’eau avec une grâce difficile à égaler. À peine quelques secondes après l’entrée de la flèche humaine dans l’eau cristalline, la surface de la mer redevenait calme et Antoine attendait avec angoisse la remontée du plongeur... qui finissait par jaillir dans son dos au milieu d’un jet d’écume. Alexandre dominait l’élément aquatique, il y évoluait sans crainte et sans risques, à l’inverse de son environnement professionnel.

Les dernières lignes lues dans le journal de bord glacent Antoine et la culpabilité le ronge. Si lui et sa mère s’étaient montrés plus vigilants, auraient-ils évité la déchéance morale d’Alexandre et ses conséquences fatales ? Il maudit le quotidien et sa capacité à obturer nos yeux jusqu’à nous rendre insensibles aux signes de détresse et de souffrance de ceux qui partagent nos vies. En vain, il tente de revivre ces moments où il a échoué à secourir le condamné.

Vendredi 12 octobre 2015
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« Samy dysfonctionne comme on le dit dans notre jargon déshumanisant. Élève dans le CE2 de Manon, il perturbe sans arrêt sa classe en refusant de travailler et en interpellant ses camarades de manière provocante. Après de multiples échanges avec son enseignante, nous décidons ensemble de convoquer ses parents. Je connais la situation de la famille de Samy. Depuis le temps que j’exerce dans cette école, et probablement grâce ou à cause de mon hypermnésie, je suis capable de restituer sans erreur la situation familiale de chacun des 200 élèves de mon école : parents séparés ou non, emploi du père, de la mère, composition de la fratrie. Est-il normal que toutes ces informations encombrent à ce point ma mémoire ?
La mère de Samy arrive à l’heure au rendez-vous. Elle vit seule avec ses 3 enfants, dont le plus jeune n’a même pas 2 ans, et n’a pas d’emploi. Son ex-compagnon habite à 20 km de chez elle et ne s’investit quasiment plus dans l’éducation de ses enfants. Nous sommes mieux placés que quiconque, nous les enseignants, pour mesurer les ravages de la monoparentalité. La mère de Samy exprime son impuissance face au comportement incontrôlable de son fils. Le père arrive enfin et s’excuse pour son retard. Je ne le sens pas impliqué dans l’échange que nous avons, il consulte son téléphone portable qui n’arrête pas de vibrer. Il finit par s’exprimer laconiquement : la mère de ses enfants manque, selon lui, de sévérité, elle n’est pas à la hauteur, c’est tout. Lui, il n’a pas le temps à cause de son travail. « Il faut punir Samy, vous pouvez y aller, Monsieur le Directeur », me dit-il en me montrant sa main grande ouverte pour m’encourager à utiliser des arguments brutaux pour convaincre son fils de rentrer dans le droit chemin des écoliers. Son intervention n’aura servi à rien à part à humilier son ex-femme qui sort de mon bureau en sanglotant. Manon et moi restons quelques secondes prostrés sur nos chaises, juste le temps de réoxygéner nos cerveaux anesthésiés par la scène à laquelle nous venons d’assister.
Je me sens de plus en plus mal. Suis-je utile ? J’ai l’impression d’être aux commandes d’un Titanic dont j’essaie vainement de colmater les voies d’eau. À l’image du capitaine du paquebot qui s’est enfoncé dans les eaux glacées de l’Atlantique en 1912, je sais que je ne réchapperai pas du naufrage. « Chez Pierrot », où je me rends désormais pendant la pause méridienne, je passe mon temps à observer la mousse qui flotte à la surface de ma bière. Je ne suis plus étanche.
J’aime ce métier mais je n’aime pas ce que ce métier a fait de moi. »

Antoine s’étire dans le fauteuil. Cela fait plus de deux heures maintenant qu’il lit, relit et analyse les écrits de son père qui montrent comment et pourquoi il a sombré dans la dépression, à bout de forces, cramé de l’intérieur.

Lundi 16 novembre 2015
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« Pas envie d’écrire aujourd’hui. Le Bataclan, les terrasses... « Un jour, une école pourrait être une cible. », prédisent les experts invités sur les chaînes d’information continue. »

Mardi 12 décembre 2015
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« Depuis quelques semaines, les directeurs d’école ont reçu des consignes pour faire effectuer à leurs enseignants et à leurs élèves des exercices de mise en sécurité pour se protéger d’éventuelles intrusions. J’apprécie l’effort d’euphémisation de notre ministère.
Un film, ou plutôt une scène de film a été un des déclencheurs de ma vocation pour mon métier d’enseignant. Dans « Le cercle des poètes disparus » (1989), le professeur Keating enseigne la littérature dans un prestigieux collège américain à la fin des années 50. Sa pédagogie anticonformiste, qui entraînera son renvoi à la fin du film, l’amène à proposer à ses élèves de monter sur son propre bureau afin qu’ils apprennent « à regarder le monde sous un angle différent ». Les adolescents, surpris et radieux, grimpent alors un à un sur le bureau de Keating qui les encourage métaphoriquement à faire preuve de hauteur de vue et d’audace tout au long de leur existence. Bien des années plus tard, cette scène reste un de mes moments de cinéma préférés. Je me souviens qu’elle m’avait ému aux larmes.
Aujourd’hui, cruel contraste, j’ai demandé – en utilisant un langage certes imagé et édulcoré – à des enfants de se tapir sous leurs pupitres comme des lapins apeurés pour se mettre à l’abri de leurs éventuels prédateurs. Un monde où des enfants peuvent devenir des proies a-t-il encore un sens ? »

Ce texte est le dernier du journal. Antoine dispose désormais de toutes les réponses à ses interrogations. Il referme « Mémoires d’un hussard.doc ». Un voile de larmes floute sa vision et les Calanques de Cassis en fond d’écran ne forment plus qu’un nuancier de couleurs entouré d’un halo de lumière.
Il est 18h. Antoine est posté derrière la fenêtre du bureau d’Alexandre, il hésite toujours à rejoindre sa mère. Les lampadaires de la rue s’éveillent et commencent leur nuit en projetant leurs faisceaux blanchâtres sur les trottoirs balayés par les bourrasques de vent. Finalement, l’adolescent enfile son blouson, saisit les fleurs sur la table de la cuisine, quitte l’appartement et dévale l’escalier.

Laetitia, emmitouflée dans son long manteau gris pour se préserver du froid perçant, est adossée à la grille. Après avoir garé son scooter près du mur d’enceinte, Antoine marche vers sa mère, les roses de Noël à la main. Bras dessus, bras dessous, ils franchissent l’entrée et empruntent maintenant la longue allée tapissée de gravillons blancs qui crissent sous leurs pas. Le bâtiment d’hospitalisation en psychiatrie est juste au bout.

Cette nuit, un bouquet de fleurs jaunes posé sur une table de chevet éclairera le lit d’une chambre d’hôpital où sommeille un mort-vivant.

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