Le fantôme de Tuol Sleng

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Phnom Penh, capitale du Cambodge, de nos jours.
Une grande cour centrale est percée de deux allées perpendiculaires, de quelques carrés de pelouse ainsi que de palmiers éparses. Autour, des bâtiments affichant chacun des bouches béantes noires et impénétrables à la place des portes et des fenêtres et dont l'enceinte est encerclée de grillage barbelé datant d'une époque révolue.
Tuol Sleng, connue encore sous le nom de S-21, est l'une des 196 prisons disséminées sur le territoire cambodgien par le régime répressif des Khmers Rouges qui a conduit 16 000 personnes, dont 2000 enfants, à y être torturées puis exécutées.

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Avril 1999. Les cheveux frisés, les oreilles larges et décollées, la silhouette grande et mince, Nic photographiait les démineurs dans leur travail quotidien.
Jeune irlandais d'à peine 20 ans, il n'en était pas à son premier voyage au Cambodge. L'histoire de ce pays l'avait touché depuis l'âge de ses dix ans, date à laquelle les atrocités qui y étaient perpétrées avaient commencé à l'émouvoir.
Soudain une agitation s'empara de l'équipe de déminage. « Un UNEXO » s'était mis à crier l'un d'eux.
Un UNEXO, une bombe enfouie dans le sol qui n'avait pas explosé mais dont la charge mortelle était pourtant bien un réel danger pour les paysans vivant de la terre et qui en étaient les principales victimes.
D'un geste réflexe, il leva son appareil, prêt à immortaliser le moment. Lorsque son cœur fit un bond dans sa poitrine. Il est resta bouche bée, incapable du moindre mouvement. En arrière plan se trouvait un homme, assez âgé, de petite de taille, portant des lunettes carrées noires et vêtu d'un simple short et t-shirt comme pratiquement tous les villageois des environs.
Nic mit plusieurs secondes à mettre de l'ordre dans ses idées. Puis il expira de soulagement. Enfin ! C'était bien lui. Aucun doute possible. Il n'avait pas besoin de sortir la photo qu'il détenait en permanence dans son porte feuille depuis deux ans afin d'en être certain.
Le regard fixe, Nic Dunlop se dirigea d'un pas rapide vers le vieil homme, sans savoir exactement la tournure qu'allait prendre cette rencontre hors du commun.

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Des panneaux sont alignés au centre d'une grande pièce, l'une des nombreuses salles de cours qui composent le lycée Ponhea Yat, devenu par la suite la machine à mort Tuol Sleng.
Des portraits de Cambodgiens y sont affichés, le regard hagard, les joues creuses, le visage émacié.
Des milliers de pairs d'yeux encerclent le visiteur.
La sensation de gêne et d'inconfort est omniprésente, persistante. Dans ces lieux, les pires atrocités ont été commises.
Pratiquement aucune de ces personnes n'a survécu.
A partir du moment où un Cambodgien était photographié, il était forcément coupable, et de ce fait condamné inexorablement à la mort.
Pour ceux qui ne voulaient pas avouer, le destin était encore plus cruel.

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– Comment vous appelez vous ?, demanda Nic tentant de contenir l'émotion qui lui enserrait la gorge.
– Nang Pin, répondit avec un sourire le vieil homme. Les lèvres retroussées laissant place à une dentition chaotique. Visiblement le vieil homme peinait à survivre.
Nic tenta de se décontracter autant que possible.
– Enchanté je suis Nic, Nic Dunlop, lui répondit-il dans un sourire qu'il voulut rassurant. Qu'est-ce que vous faites dans le coin ?
– Je vis ici répondit tranquillement le vieil homme, visiblement pas effarouché par les questions indiscrètes que lui posait ce farang.
Nic poursuivit la conversation, une conversation en toutes vraisemblances très banale.
Mais il savait parfaitement que cette rencontre ne l'était pas. Il détenait, en fait, le scoop le plus incroyable de sa jeune carrière de reporter. Il hésita à prendre une photo du vieil homme mais se ravisa, craignant d'aller trop vite, que cela puisse lui faire peur.
Ils se quittèrent ainsi, le vieil homme disparu sur le chemin de la rizière. Nic le regarda partir, le regard grand ouvert, la main tremblante. Après des mois de traque, il l'avait enfin retrouvé.

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Cette pièce là est plus petite. Les murs latéraux séparant les salles de classe sont troués d'une longue percée rectiligne. Une grand cuve occupe le fond de la pièce. Une sorte d'appareillage de barre métallique l'encadre par le dessus. Un panneau situé à côté explique que les prisonniers qui ne voulaient pas avouer leurs « crimes » subissaient ce châtiment. Ils étaient pendus par les pieds puis noyés dans la cuve remplie d'urine et de déjections humaines, suffisamment longtemps pour qu'ils finissent par ouvrir la bouche et en avaler les eaux usées.
Pour certains, la vie s'achevait ainsi, de la façon la plus indigne et inhumaine possible.

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Avril 2020, un an plus tard. Un calme paisible régnait sur le village de Samlaut entouré d'une multitude de rizière et de jungle à perte de vue, situé à la frontière ouest du Cambodge avec la Thaïlande.
Cette fois Nic Dunlop n'était pas venu seul. Un cambodgien l'accompagnait, la raie des cheveux bien dessinée sur le côté, un sourire perpétuel sur le visage. Vann Nath était l'un des sept seuls survivants de Tuol Sleng.
Par quel miracle avait-il survécu?
Grâce à la peinture. Vann Nath était peintre au moment de son arrestation par les Khmers Rouges. Et comme la plupart des prisonniers détenus à S-21, il n'avait aucune idée de son arrestation. Un jour il fut réquisitionné par le directeur de la prison en personne, que tout le monde connaissait sous le nom de « Douch », pour peindre des portraits de Pol Pot, en échange de quoi celui-ci lui épargna la vie.
Suite au chaos qui régna à la fin du régime Khmer Rouge, le directeur tortionnaire disparut miraculeusement, comme nombreux autres dirigeants du régime, devenant ainsi l'un des fantômes du Royaume.

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Dans cette pièce là, un lit en fer forgé. Dessus sont disposés divers objets. Une écuelle, elle servait aux prisonniers à faire leurs besoins. A côté, une longue barre de fer. Posée à même le sol, les prisonniers y étaient attachés par la cheville, entassés les uns sur les autres comme des animaux.
Dans la pièce voisine se trouve une table et au sol une sorte de billot. Allongé à plat ventre, maintenu au poignet par une sorte de laisse, l'autre main du prisonnier était enserrée dans ce billot. Un deuxième garde tranchait alors un à un les doigts de l'infortuné qui ne voulait pas confesser ses crimes imaginaires.
Les photographies sont reproduites en noir et blanc, les grandes tâches sombres du sang et des corps décharnés tranchent avec la blancheur des murs. Le contraste est glaçant d'horreur.

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Nang Pin en est maintenant persuadé. Ses interlocuteurs savent. De toutes les façons le poids du passé est devenu insupportable à vivre. Il ne veut plus mentir. De plus, il a tout de suite reconnu le cambodgien qui accompagne le farang. Quelle ironie du sort! Se retrouver en face de celui à qui il a sauvé la vie et qui est maintenant là pour le démasquer. A coup sûr, celui-ci n'oubliera jamais le visage de celui qui a fait tué, sous ses yeux, autant de civils innocents.
D'un geste calme, Nang Pin agite la main. Les deux hommes en face de lui se taisent aussitôt. Il retire alors ses grosses lunettes noires et d'un large sourire finit par céder:
– Mon nom n'est pas Nang Pin.
Nic Dunlop saisit alors son appareil photo en tremblant légèrement. Il a compris le moment historique qu'il va vivre.
– Je m'appelle Kang Kek Ieu. De 1975 à 1978, j'ai été le directeur de la prison Tuol Sleng, connu également sous le nom de S-21. On me surnommait alors Douch...
Douch ne peut terminer sa phrase. Des larmes commencent à couler sur ses joues, des larmes salvatrices des crimes atroces qu'il a ordonné de perpétrer au nom de l'impitoyable régime de Pol Pot. Des crimes qu'il a ordonné de perpétrer afin de sauver sa propre vie.
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Ben du Pouyau · il y a
Merci pour ce rapport historique très bien conduit !
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M. Iraje · il y a
Un texte qui n'est pas sans me rappeler "La déchirure", l'admirable film de Rolland Joffé.
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Olivier Pélissier · il y a
Oeuvre cinématographique que je ne manquerai pas de visionner. Merci M. pour votre passage sur cette page.
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Jean Paul · il y a
Votre texte évoque (soyez en remercié) la tragédie cambodgienne des années 75/78. Ma femme a l’époque m’avait alerté sur ce qui se déroulait là bas, j’avais eu du mal à l’admettre. L' élimination des “ennemis du peuple'' avait pris des dimensions effarantes. En ville Kang Kek Ieu avait pouvoir de vie et de mort sur les détenus de S21 qui passaient par ses griffes c’est pourquoi, je regrette la présentation faite de ce criminel qui apparaît là comme un vieux papy pitoyable et inoffensif.
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Olivier Pélissier · il y a
Il n'y a pas de parti pris de ma part en relatant cette histoire. La description de l'état émotionnel de Douch est celle décrite par Nick Dunlop ainsi que les différents témoins qui l'ont vu lors de son procès.
Cependant le récit au présent de la description de l'horreur de la prison est de mon propre vécu qui m'a profondément marqué.
Dans tous les cas merci d'avoir partagé votre histoire et votre ressenti Jean Paul.

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Marie Van Marle · il y a
Comme un reportage sur l'horreur, la souffrance, la folie et l'absurdité... qui prennent des formes diverses mais sans arrêt se renouvellent à travers les siècles et aux quatre coins du monde. Le personnage du jeune photographe fait le lien entre le présent et le passé, jusqu'aux larmes (de crocodile ?) du vieux tortionnaire fatigué. Ce texte très visuel, comme un document d'actualités, est quasi pédagogique et émouvant.
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Olivier Pélissier · il y a
Merci Marie pour votre lecture.
Je n'avais pas ce rapprochement mais il y a effectivement un lien entre Nic Dunlop menant sont enquête dans le passé et moi-même avec mes ambitions de globetrotter-reporter qui est visité et décrit au présent S-21.
Quant aux larmes de Kang Kek Ieu, elles ont été décrites et ressenties par Dunlop comme bien éprouvées mais qui sait où commence l'humanité lorsque la monstruosité est devenue une banalité ?

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Gérard Jacquemin · il y a
Terrifiante histoire aux tonalités reportage, un récit réussi et prenant
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Olivier Pélissier · il y a
Merci Gérard, heureux que vous ayez passé un bon moment de lecture.
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Marie Lacroix-Pesce · il y a
Ce pire qu'il ne faut jamais oublier!
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Olivier Pélissier · il y a
Merci Marie pour votre lecture.
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Nadine TRIVIDIC · il y a
Évocation du génocide cambodgien, rien que le mot est poignant. Votre récit est servi par une écriture efficace. Le choix de relater l'histoire par étapes fait apparaître comme un ton distanciel pour mieux dire l'horreur, celle de l'élimination organisée de tout un peuple.
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Olivier Pélissier · il y a
Merci Nadine pour votre lecture attentive.
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Hélène CUINIER · il y a
une sorte de torture de revivre ces tortures .... mais il le faut, nous les humains qui ne connaitront jamais de telles horreurs, on peut bien souffrir 3 minutes; omerta de cette histoire affreuse, de ces régimes auxquels on a pardonné un peu vite, qu'on fréquente comme si de rien n'était, alors qu'ils portent une des plus grandes indignités de l' HISTOIRE de tous les temps. un récit qui gagnerait à être plus lié...
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Olivier Pélissier · il y a
Merci Hélène pour cette critique constructive.
Retranscrire mes émotions en visitant ce lieu de mémoire intemporel, n'a pas été chose aisée, les atrocités qui ont été commises y ont laissées des traces profondes et inhumaines.
Quant à la forme, ces fils spatio-temporels qui se croisent au cours de l'intrigue pour finalement se rejoindre en conclusion, qui peut être déroutante, votre avis en rejoint d'autres. J'en prends note dans l'optique d'ameliorer ma plume et pouvoir ainsi vous guider plus facilement, cher.e.s lecteurs, lectrices, dans mon univers.

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Hélène CUINIER · il y a
pas facile d'allier la perfection du fond à celle de la forme, mais c'est un challenge que tout écrivain essaye de relever tout au long de sa " carrière"
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
Un texte qui pose de nombreuses questions,la responsabilité, le pardon, la limite du rôle des journalistes...
Le découpage en multiples scènes m'a un peu déboussolé à première lecture mais, finalement, il sert bien le récit...

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Olivier Pélissier · il y a
Merci Jean-Louis pour cette critique détaillée: tisser la toile de l'intrigue de fil spatio-temporel diverses se rejoignant en conclusion me challenge et motive dans la construction de mes récits.
Concernant le passé tumultueux du Cambodge les questions restent multiples et lourdes de sens. Il s'agit de milliers de mort, dont beaucoup d'enfant, d'atrocité, de tortures et d'actes de barbarie. Pourtant cette histoire reste mal méconnue du grand public d'où l'objectif de la mettre en avant autant que faire se peut.

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Jean-Louis Blanguerin · il y a
On pourrait s'interroger sur la Birmanie, sur le Pakistan, sur l'Afghanistan... j'arrête la liste des pays dont l'éloignement géographique ou culturel nous parait rassurant pour rappeler que les régressions se produisent aujourd'hui même dans des pays dits démocratiques et que ça met le moral en berne...
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Viviane Fournier · il y a
Un beau récit qui ne laisse pas indifférent, des émotions au bord des mots et un voyage qu'on retient sur vos mots ... Merci à vous et merci à Rac, elle savait que j'allais aimmmmer, alors, oui, j'aime !
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Olivier Pélissier · il y a
Merci Viviane pour ce vibrant éloge et par la même occasion merci à RAC d'avoir colporter la (bonne?) nouvelle.

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