Le domaine des Sirènes

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Finaliste
Jury

"Quand sera brisé l'infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, elle sera poète, elle aussi ! ” Arthur Rimbaud

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Il avait toujours aimé les chats. Et, au grand dam de Gérard Gouraud, propriétaire du domaine, il hébergeait dans sa petite maison attenante à la cave, une quinzaine de félidés de toutes tailles, âges, couleurs et sexes. La vie au Domaine de Malespine était plutôt agréable, rythmée par les exigences de la vigne : vendanges, vinification, mise en bouteilles, taille, ébourgeonnage, labourage, etc. Lui, Lamartine, était arrivé là dans les années 80, avait été salarié agricole durant de nombreuses années, puis l'âge et le dur travail ayant raidi son corps, usé ses mains et voûté son dos, on lui proposa le travail de gardien du domaine. Il avait accepté tout en sachant que cet emploi était symbolique et qu'on le gardait parce qu'il faisait, si l'on peut dire, partie des meubles.
Mais aussi, il faut bien le dire, il était un excellent conteur et il était donc impensable de ne pas avoir Lamartine au repas de fin de vendanges et autres festivités.

Cette année-là, le vin s'annonçait excellent, peu fort en alcool – ce qui devient rare de nos jours en raison du réchauffement climatique – fruité, long en bouche et probablement promis à être un bon vin de garde.
Le père Gouraud, d'excellente humeur, avait fait preuve d'une certaine largesse en débouchant quelques bonnes bouteilles des années précédentes. Les vendangeuses et les vendangeurs, le chef de culture, le maître de chai et leur épouse étaient réunis autour d'une immense table installée pour l'occasion sous les grands marronniers qui ombrageaient la cour.
Le soir arrivait tranquillement, paré de la belle lumière de septembre.
On avait mangé, beaucoup bu et on attendait béatement l'histoire de Lamartine.
Il se leva, se racla un peu la gorge et but une bonne lampée de rouge. Puis, sa voix, accompagnée de la douce et mélancolique stridulation des grillons, s'éleva.

« On raconte que le domaine des Sirènes dont les vignes s'étalent jusqu'à la mer, doit son nom à la visite, il y a très longtemps, de trois vraies sirènes – oui oui – aux longs cheveux et à la poitrine ma foi plutôt bien faite – ici, Lamartine adresse un clin d'œil légèrement égrillard à la compagnie – qui apportèrent avec elles des ceps de Cabernet franc et de Grenache noir. Ils donnèrent un raisin si extraordinaire que le Gris de Gris qu'on en tira fut bientôt connu dans toute la région ! »

Il allait continuer lorsque quinze bêtes à l'allure féline surgirent de la nuit, sautèrent sur la table et la dévastèrent en quelques secondes. Les assiettes volèrent, les verres valdinguèrent, le vin tacha la belle nappe fleurie et des cris de surprise puis d'indignation s'élevèrent alors que les coupables matous disparaissaient dans la nuit. Un grand silence s'installa et Gouraud, écarlate, allait agonir d'injures Lamartine responsable de cette bande de voyous lorsqu'une voix s'éleva.
«  Et alors, les sirènes ? »
Des murmures d'approbation circulèrent parmi l'assemblée : «  Ah oui, oui, les sirènes... Bien sûr, faut connaître la suite... On peut pas partir sans savoir... Oui il doit continuer... Faudrait savoir quand même... Lamartine n'avait pas fini... c'est vrai quoi... »
Le patron se rassit et fusillant du regard le pauvre Lamartine confus, lui dit qu'il règlerait le cas de la gent féline plus tard. « En attendant, si le gaga des chats voulait bien continuer... »
Le conteur se leva, toussota pour chasser toute trace d'émotion et chercha son verre qu'il ne trouva pas. Un peu déçu, il reprit cependant la parole pour terminer son histoire.

«  Donc, le Gris de Gris du domaine des Sirènes devint vite célèbre du littoral jusqu'à la plaine des Maures, puis dans le pays entier. On se battait pour en avoir une bouteille et la demande devint si forte qu'au bout de quelques années, la production annuelle ne suffit plus. On essaya bien de greffer, mais cela ne fonctionna pas, les nouveaux pieds de vigne dépérissaient rapidement. Alors une petite délégation du domaine se rendit au bord de la mer et appela les sirènes. Mais vous savez, vous, comment appeler une sirène ? Personne n'en avait la moindre idée ! On essaya de crier dans le vent, de chuchoter, de sangloter, de se rouler par terre, rien n'y fit. Et puis quelqu'un eut l'idée de chanter. Car voyez-vous, on dit que les sirènes chantent pour attirer les hommes, eh bien c'est le contraire !
Ce sont les hommes qui doivent le faire et si leur chant est apprécié, les belles femmes marines daignent se montrer. C'est ce qu'il se passa ce jour-là. Elles étaient trois encore et lorsqu'on les supplia d'apporter à nouveau les ceps enchantés, elles proposèrent un curieux échange. Comme elles désiraient éperdument vivre sur la terre ferme comme leur célèbre petite cousine, elles donneraient ce qu'on leur demandait à condition qu'on les laisse vivre avec les hommes. On leur répondit « oui » avec un bel enthousiasme. Alors elles plongèrent dans les profondeurs et remontèrent les bras chargés de beaux ceps de Cabernet franc et de Grenache noir. Mais, à peine avaient-elles mis la queue sur le sable qu'elles furent transformées en chats ! Oui, vous avez bien entendu, en chats. Affolées, elles s'enfuirent aussitôt. Et les hommes, bien qu'un peu perplexes, s'en retournèrent planter leurs vignes.
Voilà pourquoi le Gris de Gris du domaine des Sirènes est si délicieux et voilà pourquoi le chat est un animal étrange et insaisissable, sujet à d'incompréhensibles sautes d'humeur. C'est une sirène qui aurait préféré devenir femme. Et comme les gens du domaine revenaient régulièrement chanter au bord de l'eau pour réclamer le raisin de la mer, de nombreuses sirènes, ignorant ce qui était arrivé à leurs consœurs, se transformèrent en chats. C'est pourquoi, chers amis, il y en a tant dans notre belle région. C'est pourquoi aussi... je les adore. »
Lamartine adressa un grand sourire à la compagnie et s'inclina, son récit terminé.
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Les Histoires de RAC · il y a
Mon chat a aimé ♫
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Farida Johnson · il y a
Alors... Merci !
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Farida Johnson · il y a
Un immense merci à toutes celles et tous ceux qui ont soutenu mon texte. Grâce à vous il est allé en finale ce qui est beaucoup !
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Johan Jacqueline · il y a
Très sympa, merci, je vote
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Farida Johnson · il y a
Un grand merci!
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Christian VALENTIN · il y a
Entre ma femme, mes filles et mes chats, ça en fait des sirènes à la maison !
Bonne finale.

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Farida Johnson · il y a
Ouf! courage! Merci Christian.
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Lyncée Justepourvoir · il y a
abondante métamorphoses dans un verbe de conte délicieux. Merci Farida
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Farida Johnson · il y a
Merci à vous Lyncée!
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Mireille Bosq · il y a
Belle mise en avant de vraies connaissances avec humour et un brin de fantastique. Joli.
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Farida Johnson · il y a
Merci beaucoup Mireille!
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Viviane Fournier · il y a
Bravo et Bonne chance !
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Béatrice Magnani · il y a
Joli texte qui justifie la présence de ces chats
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Odile Duchamp Labbé · il y a
Belle façon de détourner l'attention d'un patron courroucé mais après tout il y a peut être un fond de vérité dans ce gros mensonge...
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Farida Johnson · il y a
Bien sûr ! Il y a toujours un fond de vérité dans la fiction! Merci Odile.
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loup blanc · il y a
Il me semble que ces vins rosés ' gris de gris " sont plutôt dans la région PACA !!
c'est une belle région ,avec notamment ses paysages , la mer et les vignobles .Les chats s"y plaisent bien et sans doute autrefois des sirènes !!
Excellente nouvelle.Votre personnage de Lamartine est trucculent !!On a presque envie de l'inviter à prendre un bon verre de rosé.Son illustre Homonyme doit regretter de n'avoir pas pu de temps en temps ,un verre de vin . Victor Hugo n'aimait pas le poète .il disait selon son expression, que les poèmes d'Alphonse étaient des " tartines " ./9àne luia pas porter bonheur d'ailleurs ,dans sa carrière politique , alors qu"A. de Lamartine a été ministre de la République , en 1848:!!!

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Farida Johnson · il y a
Merci Loup blanc pour ce commentaire érudit! et merci pour votre soutien.

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