Le dîner de célibataires

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Jury

Envolez-vous dans un ciel de montagne Allez jusqu’à l’Aigle Empruntez-lui une plume Et un peu d’encre à son bec Ecrivez des histoires d’eau, d’oiseaux, de soleil et de neige, Donnez ... [+]

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Le fait d'avoir dû affronter seule un incendie et une fosse septique démoniaque dans un laps de temps plutôt bref m'avait laissée dolente. Je m'en étais globalement bien sortie, mais la lutte avait été rude et avait érodé mon énergie jusqu'à sa trame. Des idées grises, bientôt noires, s'insinuèrent dans mon cerveau puis cheminèrent jusqu'à mon cœur qui soudain se figea dans un carcan de solitude. Ainsi corseté, mon pauvre cœur s'étiola, se compressa, s'amenuisa. C'était le début d'une déchéance dont l'issue me sembla tout à coup aussi prochaine que fatale. Je ne pus me résoudre à abandonner ma progéniture sur cette triste terre ; en effet, qui nourrirait mes pauvres enfants, qui écraserait les araignées qui les terrorisaient quotidiennement, qui ouvrirait un porte-monnaie salvateur en maintes épineuses circonstances, qui les transporterait en tant d'innombrables occasions, qui leur servirait de bouc émissaire... Sur qui passeraient-elles leur mauvaise humeur, qui répondrait au téléphone quand elles appelaient à 2 heures du matin pour m'annoncer que le chauffeur chargé de les ramener à bon port était fin saoul et qu'elles m'attendaient, frissonnantes et épuisées, sous un porche louche à 40 km de là... Qui leur fournirait des mouchoirs et des bras compatissants en cas de chagrin d'amour, qui les séparerait lors des violentes échauffourées qui les opposaient si souvent, qui les soignerait en cas de fièvre subséquente à des tenues vestimentaires réduites à leur plus simple expression alors qu'il gèle à pierre fendre, qui allumerait la cheminée sur laquelle elles venaient se coller toutes les quatre en échangeant des récits aussi palpitants que grossiers – Maman, t'as vraiment aucun humour !... – sur leurs conquêtes masculines, qui leur distillerait d'inutiles et dithyrambiques diatribes sur des sujets d'actualité tels que le tabac, la drogue, les relations sexuelles précoces, les sectes et les raves parties, qui viderait leurs cendriers et qui les traînerait dans ces merveilleux forums des métiers où j'espère toujours – en vain – qu'une vocation se révélera... ?

Bref, je me précipitai chez mon médecin de famille et le priai de bien vouloir me rendre l'énergie dont une bien injuste adversité m'avait odieusement dépouillée. Celui-ci, après le rituel examen, me proposa un antidépresseur afin de m'aider à remonter la pente. Hélas, je suis incapable, de toute éternité, de prendre un antidépresseur ou tout autre médicament d'ailleurs, hormis l'aspirine que je parviens à absorber en cas d'absolue nécessité. La simple vue de la notice accompagnant un quelconque médicament, sur laquelle figurent une vingtaine d'effets secondaires dont le plus terrifiant reste, à mon avis, l'« œdème de Quincke » – en un temps record, votre corps devient cramoisi, gonfle tel le crapaud de la fable et vous finissez par étouffer sans avoir eu le temps de dire « Ouf » ! – la simple vue de cette notice dis-je, me fait trembler de pied en cap de sorte que j'ai sur le dos, outre le mal pour lequel ce maudit médicament m'a été prescrit, la maladie de Parkinson. Je remerciai donc mon médecin, réglai l'addition et battis en retraite.

En feuilletant un journal, je découvris un antidépresseur qui, à première vue, me parut inoffensif ; non remboursé par la sécurité sociale, certes, mais sans effet secondaire, du moins le supposai-je, par l'effet de la grande naïveté dont m'avaient affublée mes chers parents à la naissance. Il s'agissait d'un « dîner de célibataires », dont étaient promis monts et merveilles ; pour un prix modique, j'étais assurée de me régaler, de danser, de faire connaissance avec une foule d'autres célibataires qui, comme moi, avaient envie de rompre leur solitude ; ce dîner était sensé rassembler des convives qui n'étaient autres que des âmes sœurs en puissance. Quel meilleur remède pour mon cœur douloureux, frigorifié ? Quel meilleur avenir pour mes robinets percés, mes cheminées en flammes, mes fosses septiques bouchées, mes bacs à graisse colmatés, mes lampes grillées et mes tuiles envolées ?.... Ce dîner de célibataires me sembla providentiel. Je décidai de m'y rendre.
Toutefois, je n'avais pas le courage de plonger seule. Il me fallait trouver une autre dame célibataire prête à se jeter à l'eau avec moi afin que nous arrivions en tandem conquérant, pleines d'assurance, l'œil malicieux, le sourire coquin et l'esprit vif. Je décidai d'entraîner dans cette équipée décisive Camille, belle femme plantureuse aux cheveux platine et aux yeux bleu électrique. Attendu que j'étais plutôt du genre tanagra famélique doté de petits seins malgré plusieurs allaitements prolongés, dardant alentour un regard foncé noyé dans des cheveux châtains, je jugeai notre couple très complémentaire et propre à attirer l'attention de deux hommes différents. Ainsi, nous étions assurées de ne pas nous faire de l'ombre et nos chances respectives de succès étaient assurées. Je ne croyais pas si bien dire ; nous allions effectivement avoir un succès fou...
Par chance, Camille était libre ; plutôt écœurée de solitude qu'éprise de liberté, elle accepta tout de suite ma proposition.
— Excellente idée ! J'allais passer ma soirée à faire du ménage...
— Du ménage ? enchaînai-je, étonnée par ce projet singulier.
Je reste toujours un peu interloquée face à de tels desseins qui, cependant, sont récurrents chez plusieurs personnes célibataires que je connais ; tels des puces sauteuses, balais, chiffons et aspirateurs bondissent inlassablement dans les projets de ces dames lorsque le week-end s'annonce creux. Quant à moi, je ne projette jamais de « faire du ménage », le ménage étant une occupation qui me semble tout à fait vaine et fastidieuse, et qui m'apporte autant d'ennui qu'elle enlève de poussière ; je me contente de faire le ménage quand l'état général de la maison m'y accule et que je ne peux plus décemment m'y soustraire. Et même dans ce cas extrême, je ne m'y adonne qu'avec mauvaise grâce et humeur itou, faisant valser les maudits instruments avec plus de bruit que d'efficacité et proférant force jurons à chaque obstacle. Je répétai donc, comme une simple d'esprit :
— Du ménage ?... Mais pourquoi donc ?...
— Heu... Pourquoi en effet ? Je ne sais pas... Pour passer le temps sans doute !
Abasourdie par une telle réponse, je conseillai à Camille d'enterrer ce projet complètement fou ; elle acquiesça sans résistance et nous nous donnâmes rendez-vous le soir-même à dix-neuf heures devant l'église.

Camille était à l'heure, éblouissante de rondeurs et de blancheur, les deux soleils bleus de ses yeux frangés de courbes noires et le sourire carnassier. Cette apparition ne fit que mettre en exergue ma stature menue et mes yeux châtaigne grillée et me conforta dans l'idée que notre duo n'allait pas passer inaperçu. Après un bref trajet ponctué d'éclats de rire aussi bruyants qu'injustifiés – en effet, que pouvait donc avoir de drôle la perspective de ce « dîner de célibataires » où nous nous ruions, scalps en avant, dans l'ignorance totale de ce que nous allions devoir affronter... –, nous parvînmes au lieu dit. Il était toutefois trop tôt pour entrer dans le restaurant, vivier d'âmes sœurs autour duquel plusieurs âmes seules erraient, mine de rien, en y jetant des coups d'œil à la fois craintifs et furtifs et renâclant à pénétrer avant l'heure dans le lieu de tous les délices où se tapissait peut-être leur ultime espoir. Dans l'entrée du restaurant, nous avions repéré un monsieur chenu, empreint d'autant de classe que d'années, qui feignait d'être absorbé dans une revue passionnante dont il ne perdait pas une occasion de lever les yeux afin d'identifier quelque éventuelle comparse féminine. Quelques minutes après notre arrivée sur les lieux du Dream, l'endroit était cerné de personnes seules, l'air parfaitement ampoulé malgré de surhumaines tentatives pour se donner des allures dégagées ; elles déambulaient, le jarret faussement frétillant, les mains tremblantes crispées sur une cigarette, l'œil fureteur malgré elles, le cheveu – passé un certain âge, le singulier, dans ce domaine, est souvent de rigueur – gominé ou laqué. Au bout d'un moment, l'endroit était quasiment infesté d'individus de cette sorte qui semblaient ignorer tout à fait ce que leurs semblables pouvaient diable faire ici. Soudain, après un coup d'œil édifiant à leur montre, tous se ruèrent dans l'entrée du restaurant. Ma comparse platinée et moi-même fûmes projetées dans ce flot irrépressible et échouâmes sur le comptoir où nous susurrâmes, avec une discrétion consommée, la raison de notre présence ici. La réceptionniste bêla aussitôt, d'une voix de stentor parfaitement malvenue et d'une navrante clarté : « Ah ! C'est pour le dîner de célibatai-ê-ê-ê-ê-ê-ê-res ? » L'attention de quelques clients ordinaires, c'est-à-dire nantis d'un conjoint, fut attirée par cet aboiement significatif ; ils se retournèrent dans la foulée vers ce puissant foyer vocal, tâchant, avec succès, d'identifier les pauvres individus acculés à de telles « festivités » pour échapper à la solitude. Nous nous efforçâmes, en pure perte, de disparaître sous le comptoir ; moi-même, en tant que tanagra famélique, y serais presque parvenue, mais ma compagne fut immédiatement stoppée dans ses robustes tentatives par ses formes admirables autant qu'incontournables. Avec une sagesse exemplaire, nous déclarâmes forfait et répondîmes à l'indélicate, avec un naturel presque parfait : « C'est cela, oui », sans préciser l'exacte nature de ce qui se cachait sous cet anodin démonstratif. « Par là ! » rétorqua la duègne de service en pointant un index aquilin vers un antre sombre où agonisait un faiblard éclairage de circonstance. La foule qui se pressait au comptoir subit le même sort que nous et fut très vite canalisée dans le couloir bordé de fausses plantes vertes. Ouf ! Il n'était plus nécessaire de feindre ou de tergiverser, nous étions parvenues au but et nous apprêtions à négocier un grand virage dans notre vie terne de pauvres dames esseulées via une table bien garnie et une musique musclée propre à donner des ailes au plus lourd, au plus aplati des célibataires.

Le troupeau de convives, plus morts que vifs, s'avança en se dandinant vers une table rectangulaire striée de rangées de verres où dormait un kir sensé apaiser l'anxiété, ô combien compréhensible, des heureux participants. Nous nous adressions mutuellement des sourires gênés en tortillant nos verres dans nos mains. Soudain, comme mis en route par un signal invisible, nous vidâmes tous le verre en question d'un trait : la tension était à son comble et il fallait en finir. La chose fut peaufinée par un second verre, aimablement proposé par la dame de service, accoutumée à ce genre de situation et sachant comment la débloquer afin de faire démarrer la soirée. Alors les sourires se délièrent, et tout le monde se mit à déambuler à la recherche d'une place stratégique ; les tables, placées en épi, furent prises d'assaut par les célibataires affamés de toutes sortes de nourritures plus terrestres les unes que les autres. Camille et moi-même prîmes place un peu au hasard, prenant soin de laisser place libre à côté de chacune de nous deux afin qu'un homme, voire deux, s'y glisse(nt) négligemment. Nous nous mîmes à papoter devant une terrine de pâté maritime que nous grignotâmes entre deux plaisanteries. Un jeune homme vint bientôt s'asseoir près de nous. Nous comprîmes assez vite qu'il s'agissait d'un gigolo eu égard à l'intérêt évident qu'il nous portait, nous dames déjà mûres hélas et trop conscientes de l'être en dépit de louables efforts pour combattre les effets des décennies... Bonnes joueuses néanmoins, nous plaisantâmes avec lui un moment, désespérant d'avoir bientôt un voisinage plus digne d'intérêt. Une musique douce accompagnait délicatement la terrine – maritime – au fin fond de nos entrailles solitaires. Je jetai un regard curieux autour de nous : certaines dames quadragénaires étaient apprêtées et peintes à souhait, d'autres, beaucoup plus jeunes, arboraient des jeans moulants et des coiffures de hérissons au saut du lit, d'autres encore étaient classiquement élégantes. Quant aux messieurs, il y en avait de toutes sortes. Un rapide tour d'horizon confirma mes craintes : aucun ne trouvait grâce à mes yeux d'aigle. Surtout pas celui porteur d'une perruque dont la présence était trahie par un toupet rebiquant à l'extérieur du cou comme une queue de coq à l'envers. Ce personnage, lunetté et doté d'un appendice nasal apparenté au précieux légume de Parmentier, mangeait avec de grands gestes tout en pérorant à l'adresse d'un public féminin qu'il tenait pour conquis mais que je jugeai parfaitement indifférent, voire hostile. Je jetai un regard en direction de Camille et poussai un long soupir. Une viande en sauce arrivait, fumant au rythme d'un tango fraîchement éclos. Les deux places à côté de nous étaient toujours vides...

Tant pis ! Nous prîmes soudain notre parti de cette soirée ratée et décidâmes, une fois avalés les mets proposés, de nous ruer sur la scène et d'y cracher tous nos démons par le biais des danses frénétiques que le DJ n'allait pas manquer de nous proposer. Le gigolo continuait à nous observer d'un air engageant, tenant des propos passionnants du style : « Vous aimez danser, vous ? » ou encore : « Cette sauce est pas terrible... » Cette conversation ne comblait pas vraiment notre soif de communication. Nous abandonnâmes toute politesse envers le jeune homme en l'ignorant, espérant qu'il comprendrait qu'il devait de toute urgence repérer d'autres dames mûres que nous-mêmes s'il voulait aboutir. Justement, deux représentantes de cette espèce fondaient droit sur nous d'un air décidé, demandant si « ces deux places étaient réservées » avant de s'y installer. Devant notre réponse négative, elles s'assirent, poussèrent un profond soupir et se mirent à discuter. Faute de grives, on mange des merles ; ainsi, faute de messieurs, nous nous rabattîmes sur ces deux dames qui, ayant enterré leurs maris à leur corps défendant, se révélèrent de très sympathiques commensales. Leur vie agitée de veuves joyeuses était digne d'une saga en dix volumes ; elles ne désespéraient pas de rencontrer un jour une nouvelle âme sœur mais, en attendant, elles étaient bien décidées à danser et rire en toute occasion. Tandis que l'esthéticienne, narratrice intarissable, nous mettait ainsi au parfum, sa collègue coiffeuse fut assaillie par le Monsieur chenu-qui-feignait-d'être-plongé-dans-un-magazine au début de l'histoire :
« Madâââââââme..... Me ferez-vous l'honneur ?.... » Il tendait un bras galant en direction de notre voisine et portait une chemise aussi blanche que ses cheveux. Sa proie n'eut pas le choix. Je crus deviner, d'après une moue fugitive, qu'elle aurait préféré un homme plus vert mais, en personne bien élevée, elle se décolla de son siège et offrit sa main au dinosaure dansant.
Camille et moi-même n'attendîmes pas que l'on vienne nous chercher ; nous gagnâmes la piste de danse, alors que le veau en sauce cheminait encore dans notre œsophage, et nous employâmes à le faire descendre dans une gigue endiablée ou bras et jambes étaient jetés au loin comme tentacules en folie. Pendant ce temps, la coiffeuse suivait son blanc dinosaure dans des figures aussi plates qu'élégantes ; je sentis qu'elle aurait préféré se joindre au groupe où nous sévissions mais cela lui était tout à fait impossible à moins de fouler au pied tous les principes premiers de politesse.

Entre deux jets de jambes et deux moulinets de bras, je remarquai, confiné sur une chaise, un homme dont les traits tendus exprimaient clairement le malaise. Il avait l'exact profil de l'être humain venu chercher quelque chose de précis et pataugeant dans la déception la plus profonde. Je supposai avec finesse qu'il s'était imaginé rencontrer dans ce havre gastronomico-musico-frétillant une femme digne de ce nom pouvant répondre à ses aspirations d'homme seul et souhaitant ne pas le rester. Devant l'ampleur du désastre, entouré de femelles déchaînées et n'ayant pas l'intention, selon toute apparence, de s'enchaîner à quoi ou à qui que ce soit, il broyait du noir, confit sur son siège, englué dans un échec cuisant. Il rompit pourtant le charme funeste et, se levant, se dirigea vers la porte ouvrant sur une terrasse fraîche et noyée d'ombres, plus propice à cacher son marasme mental que la pièce surchauffée et bruyante où il s'enfonçait dans le susdit. Je remarquai en moi-même qu'il était moins laid que les autres, à défaut d'être beau, et j'hésitai à le rejoindre près des feuillages pleins de nuit étoilée. Après quelques velléités dans ce sens, je renonçai : la musique était si trépidante que je ne parvenais pas à en arracher mes membres jaillissants. Une sorte de frénésie tournoyante nous agrippait tous et nous tenait ferme sur la piste, ce qui n'empêchait pas le dinosaure chenu de continuer à faire évoluer gracieusement notre coiffeuse, dans la plus grande sérénité. Enfin, la sono se tut. Nous regagnâmes nos places en titubant ; je trouvais soudain le célibat lessivant ; en effet, flanquée d'un compagnon, je serais peut-être à l'heure qu'il était tranquillement assise au coin du feu, ou bien confortablement calée dans un fauteuil de cinéma ou bien encore trinquant gaiement entre amis. Au lieu de cela, j'étais en train de perdre mes derniers précieux kilos dans un remue-ménage infernal et tout à fait incontrôlable. L'ancêtre aux plumes blanches libéra sa danseuse qui nous rejoignit avec un évident soulagement. Nous connûmes alors toutes les quatre un délicieux quart d'heure, criblé d'anecdotes désopilantes et de verres de rosé déferlant, à l'issue duquel nous échangeâmes nos numéros de téléphone en nous promettant de nous contacter très vite pour une soirée dansante dans des lieux plus intéressants que celui où nous avions échoué ce soir-là.

Soudain, nos ouïes furent finement assaillies par un slow langoureux ; l'ancêtre, toujours aussi chenu, se précipita sur la coiffeuse, sur laquelle il avait jeté un dévolu diabolique et définitif, et s'en empara quasiment avant qu'elle ait pu concevoir le moindre plan pour se soustraire à cette assiduité. Quant à nous, nous fûmes toutes trois requises par des mâles transpirants et éméchés dont nous pressentions que nous n'aurions rien de bon à tirer. Continuant à faire contre mauvaise fortune bon cœur, nous poussâmes l'héroïsme jusqu'à terminer le slow malvenu et même à en enchaîner un second. Après quoi, nous nous précipitâmes sur la crème brûlée servie pendant que nous endurions nos cavaliers quelque peu gâtés par la chaleur et l'alcool et nous reprîmes notre conversation, nous étouffant de rire et de rosé à tout propos. Les maris enterrés l'étaient plus que jamais et les veuves, hilares et amnésiques, complètement lâchées dans un présent bondé de félicités et un avenir à l'avenant.

Soudain, le drame survint : le Disc-Jockey lança une chanson intitulée « Tomber la chemise », d'un goût discutable et d'une portée minimale ; le refrain, composé exactement des mots du titre, eut de navrantes conséquences sur les mâles présents : tous, excepté le dinosaure, nanti d'une dignité d'un autre âge dont même l'alcool n'était pas venu à bout, « tombèrent leur chemise », livrant à nos yeux exorbités des torses flapis, adipeux, broussailleux et dégageant une puanteur directement proportionnelle à un long échauffement précisément arrivé à son paroxysme au moment de l'irruption de cette chanson. Nous découvrîmes alors avec stupeur que l'homme à la perruque-queue-de-coq-à-l'envers avait sur le poitrail une flopée de poils frisés avec lesquels on aurait pu constituer une dizaine de moumoutes comme celle dont il était coiffé. Ecœurées, nous nous servîmes un petit verre supplémentaire, pendant que la horde mâle se trémoussait en tous sens, avinée, ayant jeté aux orties tout « surmoi » constricteur, les bras projetant d'infâmes moulinets pestilentiels. D'un coup, nous fûmes guéries de nos velléitaires souhaits de nous accoupler à l'un de ces sujets terrifiants. Nous décidâmes de nous retirer avant qu'un slow succède à cette gigue satanique. Nous nous levâmes en titubant ; j'aperçus, dans un brouillard de fumée qui me rappela les brumes des merveilleuses promenades en forêt auxquelles je m'adonnais lors de week-ends plus sereins, l'homme déçu qui était tout à l'heure confit sur son siège. Il s'était réfugié sur une chaise, au fin fond de la nuit, anéanti par le désastre ambiant, attendant que l'aube se lève ou que l'aubergiste le prie de s'en aller. Nous lui adressâmes un signe compatissant en passant près de lui et je lui lançai aimablement : « C'est raté pour ce soir, hein ? Allez donc faire un tour dans les bois demain pour vous remettre ! » Il me jeta un regard hagard et allait me répondre alors que j'étais déjà loin, escortée de mes trois copines, toujours hilares, qui se promettaient mutuellement de se revoir très bientôt.
— Camille, prends le volant, je me sens toute drôle !
— Tu rigoles, tu sais bien que je ne conduis jamais la nuit !

C'est ainsi que nous fûmes contraintes de passer la nuit dans l'hôtel, où la fête continuait à battre son plein sous notre fenêtre.

Le petit déjeuner fut délicieux ; abondance de brioches, confitures, café et thé, petits gâteaux au citron, jus de fruit retapèrent nos tripes quelque peu tourmentées par un excès de rosé. À lui seul, ce petit déjeuner valait le déplacement et nous fit oublier tous les désagréments de cette soirée particulière dont la conclusion matinale comblait fort heureusement nos papilles gustatives.

À une table voisine, le dinosaure chenu dégustait un petit café en lisant son journal. Siégeait-il sur place d'un dîner de célibataires à un autre ? Nous ne le sûmes jamais car nous partîmes sur la pointe des pieds en évitant soigneusement de l'interroger.
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Vincent Spatari · il y a
J'adore cet humour-là! Merci Blandine!
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Bruno R · il y a
Pour une efficacité analogue, le risque de coma éthylique semble toutefois moins délétère que l'œdème de Quincke...
Amusant et grinçant ! Je souhaite à votre finale les meilleurs effets secondaires qui puissent être !

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Blandine Rigollot · il y a
A bas l'oedème de Quincke ! Bienvenue au coma éthylique ! Et merci pour votre visite, je viens de découvrir plein de trucs intéressants sur votre page... ;-)
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JEAN-MARC LIONNET · il y a
Un humour caustique servi par une superbe écriture. Bravo.
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Blandine Rigollot · il y a
Un bien agréable commentaire dont je vous remercie, Jean-Marc !
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Fred Panassac · il y a
Jolie découverte en finale, c’est drôle, c’est caustique et délicieusement déjanté. Une soirée de rire et d’enfer ! Mes 5 🌟, vous méritez le podium du Jury pour ce style étincelant.
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Blandine Rigollot · il y a
Je commence la journée sur les chapeaux de roue avec une telle appréciation ! Merci Fred, j'aime votre duo "de rire et d'enfer", c'est exactement ça.. ;-))
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Alice Merveille · il y a
Je découvre cette nouvelle surréaliste à l'humour décapant ! Mes ***** et bonne finale Blandine !
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Blandine Rigollot · il y a
Merci Alice pour votre passage et votre commentaire !
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BARBARA · il y a
C’est un vrai film, drôle et émouvant. Un bon scénario pour Almodovar. J’ai espéré le début d’une belle histoire avec l’esseulé.
Vite, la suite. Que de mots de vocabulaire que je vais faire découvrir à mes étudiants sous forme de quiz 😉
Si le jury ne flashe pas, c’est qu’il n’a pas d’humour !

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Blandine Rigollot · il y a
Merci Barbara pour ce commentaire très sympathique ! Si l'esseulé trouve l'amour un jour (ce que je lui souhaite...), ce ne sera pas au détour de tristes manoeuvres de ce genre... ll va lui falloir changer de braquet en vitesse... ;-) Joyeux Noël Barbara !
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Laurence Debril · il y a
Bravo Blandine, j'ai ri et beaucoup aimé, de très belles scènes évocatrices et drôles. Bonne chance !
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M. Iraje · il y a
Tout le charme ... de ces soirées organisées, jusqu'au bout de l'ennui, jusqu'au bout de la nuit !
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Blandine Rigollot · il y a
Merci pour ce commentaire aiguisé ! Je suis allée chez vous, vous êtes redoutable, lauréat de tous les côtés, public, jury et j'en passe... Bravo !!! ;-))
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Choubi Doux · il y a
Ca sent le vécu et/ou l'irrémédiable vérité. En contre profil il faudrait connaître la vision du quidam esseulé et perdu ici... :)
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Blandine Rigollot · il y a
Le quidam esseulé est non seulement perdu mais grandement désabusé. A mon avis, il est trop entier et candide pour ce genre de manoeuvre... Merci pour votre vote Choubi Doux !
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Olivier Delage · il y a
Récit très drôle et pétillant d'une belle écriture et beau tempérament , bonne chance pour la finale en célibataire aguerrie !
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Blandine Rigollot · il y a
Merci Olivier pour ce commentaire sympathique ! Quant au célibat, c'est comme le reste : du bon et du moins bon, selon le temps qu'il fait 😉😁

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