Le destin d'Althéa

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Althéa était assise là, attendant la lumière bleue. Elle savait que l'heure était proche. Son regard fendait les nuages pour entrevoir l'éclat qui émergeait au loin malgré le soir qui tombait. Elle était enivrée par un sentiment mêlé de légèreté et de flottement. Sereine. Le sourire aux lèvres, scrutant l'horizon, comme en méditation et s'offrant au monde... Elle quittait peu à peu le pays de Théores pour une autre destinée !
Le pays de Théores contrée perdue dans l'au-delà. Nul ne saurait dire où il se situait. Sa forêt luxuriante abritait des arbres plus que centenaires grimpant tels des bambous et donnant l'impression de transpercer le ciel. Les feuillages d'un vert profond rendaient cette forêt grandiose et majestueuse. Les lianes se balançaient poussées par la brise alors que fruits et fleurs coloraient la verdure en dispersant leur parfum alentours. Le bruit des ruisseaux et des rivières apportait beaucoup de douceur et de sérénité ; le chant des oiseaux, le vent dans les buissons, et cette sensation de légèreté étrange mais si apaisante s'entremêlaient. Les roulis de la mer se faisaient entendre au loin en claquant leurs vagues sur les côtes désertes.
Oui, ce petit pays avait des allures de paradis. Et en quelque sorte il l'était. D'ailleurs, les théoriens le protégeaient ardemment, à l'affût de quiconque voudrait franchir la frontière qu'ils avaient établie. Des guetteurs veillaient jour et nuit aux quatre coins de Théores ; ils observaient, écoutaient de cette ouïe si fine qu'il leur était possible d'entendre les éventuels intrus à des kilomètres à la ronde. Ils étaient dotés d'une agilité hors normes et avait une langue bien difficile à décrypter ; d'autant plus difficile que cela ressemblait plus à un chuchotement qu'à un parler fort. Et souvent, un seul regard leur suffisait pour se comprendre. Autant dire qu'ils vivaient dans un univers très feutré où le bruit était quasi inexistant.
Toujours en mouvement, dès le petit matin ils vaquaient à leurs occupations. Les masculins comme les féminines se partageaient les tâches. Ils étaient voués à toute occupation inhérente au bon fonctionnement de leur contrée. Tantôt dans la forêt, tantôt préparant des mets étranges faits de ce qu'ils trouvaient dans cette nature abondante. Ils étaient actifs encore et toujours. Amoureux de la terre et de la vie, de l'horizon ; du soleil et de la lune et des nuages aussi. Ils étaient amoureux de tout ce qui faisait leur vie de façon si simple et si riche. Leurs yeux pétillaient du bonheur qu'ils avaient et de ce qu'ils sauraient transmettre. Une sensation de liberté qui avait un prix. Mais quel était ce prix ?
Au pays de Théores, les habitants avaient une mission définie dès leur naissance. Une mission de vie, de dévouement, de renouveau. Au premier cri silencieux, le nouveau-né savait ce qu'on attendait de lui. Alors les théoriens se pliaient à cette volonté parce-que c'était ainsi et que nul n'y pouvait rien changer. Leur vie étant écrite...
Ce jour de la lumière bleue annonçait donc un nouveau cycle pour l'un d'entre eux. Et Althéa était celle-là, prête depuis toujours ; prête à assumer son destin. Cette jolie théorienne avait à peine quelques saisons de vie. Avec son port de reine, on la remarquait de loin. Elégance, démarche légère et féline. On aurait dit qu'elle flottait. Elle dégageait quelque chose d'inexplicable. Et tous les chuchotements sur son passage ne faisaient que confirmer ce charisme évident.
Elle se préparait depuis tant de lunes et rêvait souvent de ce jour. Et ce moment tant attendu était enfin arrivé. Elle était investie comme jamais et imaginait ce nouveau monde qu'elle allait rejoindre. Son corps se préparait depuis toujours à ce qui allait se produire et atteignait aujourd'hui son apogée. Elle avait été Elue et son être prenait forme. Enfin ! Le fluide qui s'écoulait dans ses membres accélérait le processus de tout ce qui grandissait dans son antre. De tout ce qui fleurissait. De ce nouveau monde auquel elle allait donner vie. Elle saurait mieux que quiconque décrire ce qui se passait en elle, ce qu'elle éprouvait, mais elle ne pouvait partager cette intimité. Bien trop intense. Elle savait juste que tout allait changer dès que la lumière bleue serait là. Mais il lui fallait encore patienter, attendre que la transformation soit complète. En elle.
Alors elle était là, assise, observant l'horizon bleu qui s'allumait lentement. Autour d'elle, les théoriens arrivaient emprunts d'une excitation contagieuse. Ils étaient émerveillés par ce qu'ils découvraient. Les modifications se dessinaient sur le corps de la belle Althéa. A distance, ils la regardaient. Elle resplendissait malgré l'évolution qui s'opérait. Etrange spectacle qui se déroulait sous leurs yeux. Des mouvements impressionnants déformaient ses longs bras, son ventre, ses jambes... Tout son être était habité ; des soubresauts la secouaient parfois mais elle restait là, toujours aussi paisible. Presque impassible.
Mutation dans un ciel qui se parait de couleurs étonnantes tandis que les nuages s'écartaient doucement. Une moiteur lourde et presque étouffante se faisait ressentir. L'humidité stagnante tombait en larges gouttelettes sur Althéa et la foule grandissante. Les chuchotements allaient crescendo dans un brouhaha sourd. Puis une mélodie sortie de nulle part se fit entendre. Douce sourdine improvisée que tous entonnèrent. C'était le chant d'Althéa qui résonnait ; Althéa dont le corps se déchirait délicatement, laissant apparaître fleurs et feuillages en tous genres. La mutation était bien engagée. Ses entrailles étaient transpercées par une flore indescriptible et colorée qui prenait possession de son corps. C'était écrit. C'était ainsi. Il avait été dit que dame nature s'emparerait de son être pour créer un nouvel univers sur une autre planète ; qu'elle apporterait à ce nouveau monde les prémices d'une vie à refaire car la Terre avait perdu son plus beau capital et n'avait pas su le préserver. Il fallait reconstruire au plus vite, ailleurs, avant que verdure et flore ne disparaissent à jamais. Avant que petits ruisseaux et mers et océans ne soient asphyxiés davantage par les déchets humains. Voilà quel était le destin d'Althéa, avatar de mère Nature : faire don de son existence pour recréer la vie. Encore plus belle, encore plus riche, encore plus chatoyante. En espérant que l'homme désormais en prendrait soin et la protégerait au lieu de la sacrifier !
La lumière bleue jaillit plus fort ; dense et éblouissante elle enveloppa Althéa. Parée de son habit verdoyant et fleuri, elle fut happée jusqu'à se fondre dans l'invisible. Le chant cessa pour laisser place au silence. Silence interrompu par un cri silencieux qui venait de percer la quiétude du pays de Théores. Etait-ce l'arrivée d'un nouvel élu ?
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Phil Bottle · il y a
Entre maternité, nativité, et métamorphose, c'est Ovide en temps de Covid... J'apporte un oui (franc et massif) même si sur ce coup là, nous sommes en concurrence.
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Corinne Vigilant · il y a
Merci Phil ! Au diable la concurrence ! Bonne chance à vous ! Et à moi de vous découvrir à mon tour !
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Phil Bottle · il y a
Non courage. J'espère que vous aimerez? Il y a de tout, Je suis "modestement" une sorte de Protée... souvent plein de contradictions, mais toujours sincère. :-)
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Virgo34 · il y a
Un joli conte poétique qui colle bien à l'illustration.
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Corinne Vigilant · il y a
Merci pour ce gentil commentaire !
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Nadège STEUX · il y a
Joli texte plein de poésie.
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Corinne Vigilant · il y a
Merci pour votre lecture et votre commentaire !
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Joëlle Brethes · il y a
Joli récit "écologique" :)
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Corinne Vigilant · il y a
Merci beaucoup !