Le dernier mot

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Image de Hiver 2022
Un dernier trait, noir et curviligne, et voilà ! Le mot était achevé, qui gisait là, petite chose alambiquée, sur le papier de soie qu'on avait synthétisé spécialement pour l'Audition.
Le Roi se pencha sur le prodige. Une ride sceptique barrait l'espace étroit entre ses yeux brillants. Il était plutôt jeune, du moins en apparence, et sa curiosité semblait sincère.

— C'est... c'est un mot ?
— Oui, c'est un mot, votre Majesté.
— Lequel ?
— Eh bien, c'est écrit... « mot ».

La forme oblongue d'un drone se faufila discrètement entre les deux hommes pour zoomer sur la feuille blanche, et faire partager ce moment d'intimité aux millions de citoyens spectateurs.

— C'est écrit « mot » ! C'est écrit « mot » ! s'écria le Roi avant de pousser un gloussement sonore.

Son fameux rire, reconnaissable entre mille, lui avait valu le buzz sur le Net, puis sa couronne.
Le public éclata du même rire contagieux. Tous se mirent à glousser, des invités aux gardes sévères, des estrades aux coulisses, à tel point qu'il fallut une bonne minute pour que le charivari cessât.

Ce nouveau roi est vraiment populaire, songea le vieil homme qui venait de tracer soigneusement les lettres – et qu'on appelait justement le Lettré –, selon le Maître de Show qui avait fait les présentations au début de l'Audition.
Le Lettré se demandait encore par quelle ironie du sort lui, un citoyen de troisième classe, se trouvait en compagnie du Roi en personne. Et pas n'importe où : dans le show des shows, l'Audition royale, regardée par des millions de spectateurs !

— Hum ! Et ça sert à quoi, au final ? lui demanda le Roi dont la voix s'était subitement teintée d'ennui.
— Eh bien, comment dire... Avant, on devait...
— Écritez-moi le mot « Roi » ! le coupa l'autre, avant d'ajouter avec un sourire de malice à l'adresse du drone le plus proche : écritez-moi... MOI !!

Le Roi imita derechef une poule exaltée. Et la foule en délire de chanter le jingle national, tandis que le souverain faisait quelques pas de danse dans une nuée de capteurs et de drones confettis. Le Lettré en profita pour exécuter sa tâche, avec moins de fioritures cette fois-ci. Il traça des lettres moulées de grande taille.

Ce nouveau mot fut projeté sur la voûte de la salle du trône et dans le cortex visuel de tous les citoyens spectateurs connectés au show.
Puis l'on passa très vite au prochain invité, une chanteuse gigastar dont le nom, probablement inconvenant, fut bipé au moment d'être prononcé par le Maître de Show – le Lettré apprendra plus tard que le bip faisait partie du nom de l'artiste.

Les organisateurs firent signe au vieil homme de quitter la scène. Ce qu'il fit sans se faire prier, et à reculons comme le protocole l'exigeait.

**

Encore tout tremblant après ces fortes émotions, le Lettré sortit du Palais par l'aile des visiteurs. Mais qu'ai-je fait ! se répétait-il intérieurement.

La rue était déserte. Personne ne se précipita sur lui pour lui demander un selfie. Pas étonnant : son chuchoteur l'informa que la majorité des spectateurs avait jugé sa performance très médiocre. « Tant mieux, qu'ils m'oublient aussi vite ! » s'écria le vieil homme.
Sa voix troubla le silence qui régnait sur le trottoir. Aussitôt, un énorme garde tapi dans l'ombre de sa guérite se leva vivement pour le contrôler. Puis le molosse reconnut l'invité de l'Audition – ou plutôt son propre chuchoteur le reconnut pour lui. Il le salua brièvement avant de se rasseoir, les yeux dans le vague. En cette heure de show royal, tout le monde était en immersion, même les soldats supposés protéger le Palais.

Dans le métro vide, des écrans géants diffusaient en direct l'Audition sur tous les murs. La chanteuse était en train de relever un défi lancé par le Roi : c'était à celui qui pousserait les cris les plus stridents, et le souverain s'en tirait plutôt bien. Des millions de « j'aime » s'additionnaient en bas de l'affichage.


Le Lettré pensait encore à sa blague quand il s'endormit ce soir-là.
Une blague osée, voire dangereuse.
En lieu et place de « Roi », pendant sa performance, il avait écrit « Idiot ». Le vieil homme regrettait seulement de n'avoir pas mis de « s » à la fin du mot, car les citoyens spectateurs méritaient autant ce titre que celui qu'ils avaient choisi comme chef.

**

À peine réveillé, le Lettré interrogea machinalement son chuchoteur pour connaître les nouvelles du jour. Il interrompit le déluge d'images et de sons quand il sut qu'il n'y avait rien d'important à savoir. Comme tous les matins.
Puis il remarqua son léger mal de tête. Il essaya vainement de se souvenir s'il s'était couché tard la veille. Toujours à l'affût, son chuchoteur lui remémora la soirée. Le gadget lui montra un condensé de l'Audition : le Roi hilare, le mot à l'encre noire, les rires et les sifflets...
« Stop, stop ! En veille ! » lui intima l'homme qui détestait ce genre d'intrusions dans ses pensées. Il en venait presque à regretter son vieux chuchoteur, un simple appareil miniature derrière l'oreille, qui ne répondait que lorsqu'il était interrogé à voix haute.

Le silence revint enfin dans sa tête. Le Lettré sortit alors un bon vieux carnet du tiroir de la table.
Il en lut la dernière page :
« Samedi 11 janvier. Matin : je suis allé me promener... »
Oui, ça lui revenait, il n'avait pas besoin de son satané gadget électronique pour se rappeler la journée précédente. Et quelle journée !
Tout avait commencé par cette sortie au parc.
Il s'était assis sur un banc public, juste à côté d'un poste de la milice. Il avait volontairement choisi cet emplacement pour ne pas avoir d'ennuis avec la Loi.
Promeneur invétéré, il avait appris par cœur la réglementation du parc. Par exemple, il était interdit de rester hors de vue d'un milicien, d'un drone ou d'une borne de surveillance pendant plus de cinq minutes. Il était interdit de toucher le tronc des arbres sans porter de gants en latex. Quand on touchait les feuilles, des gants en tissu suffisaient.
Il ne fallait pas marcher sur les pistes de course, ni courir sur les sentiers de marche, ni s'arrêter près d'une borne d'incendie. Et il fallait au contraire rester immobile si un écureuil s'avisait de passer pas loin. Interdiction était faite de parler à un autre promeneur, sauf si des liens de parenté ou professionnels existaient avec cette personne. Si l'on voulait adresser la parole à des inconnus, il fallait au préalable demander un badge spécial qu'on portait bien visible sur le front.
Et cetera, et cetera.

Se rendre au parc pouvait donc devenir périlleux. Cependant, le Lettré savait qu'écrire tranquillement, assis sur un banc, ne faisait partie d'aucunes des trois-cent-cinquante infractions décrites par le règlement.

Le milicien qui le contrôla aurait dû le savoir aussi, mais le fonctionnaire zélé invoqua l'article 234, alinéa 5 « comportement suspect et/ou inexplicable » pour emmener poliment, mais fermement, le suspect au poste.

Sur place, les explications du Lettré n'arrangèrent rien, au contraire !
Les miliciens perplexes firent venir leur chef qui fut à son tour bien embarrassé. L'officier contacta son ministère pour savoir ce qu'il convenait de faire en pareille situation. Finalement, un important directeur de la milice, depuis son bureau souterrain, exigea une démonstration de cette prétendue « écriture ».

Ce devait être une journée bien calme au ministère de la Vigilance, car de nombreux fonctionnaires se connectèrent tout de suite aux chuchoteurs de leurs collègues présents dans le parc. Un tel attroupement virtuel ne resta pas longtemps ignoré du Net – moins de cinq secondes, pour être précis –, et le temps pour le Lettré d'écrire « que voulez-vous que j'écrive », le buzz et ses millions d'yeux étaient là, bruissant comme une nuée de criquets sur un champ de blé.

Moins d'une minute plus tard, une communication officielle en provenance du Palais semait l'émoi dans le petit poste de la milice. Le vieil homme bizarre était invité à participer à l'Audition !
Les miliciens le félicitèrent et lui rendirent sa liberté, non sans avoir fait des selfies pour la postérité.

Le soir même, il y avait eu cette foire au mauvais goût, pleine de bruits et de folie. Et voilà pour le mal de tête du vieil homme.

**

Pour la deuxième fois en moins de 24 heures, le Lettré fut convoqué au Palais.
Il n'en menait pas large quand il pénétra dans l'enceinte sécurisée.
Cette fois, c'était une audition privée. « Une audience », lui chuchota son gadget.
Il fut emmené dans une salle petite et austère. Quatre gardes formaient un carré autour du Roi, et plusieurs courtisans se tenaient en retrait. Un seul drone bourdonnait au-dessus du souverain, mais cet engin ne filmait pas : il tenait ostensiblement le visiteur dans la mire de son laser. Une femme officier en tenue martiale désactiva le chuchoteur du Lettré d'un simple geste de la main.
C'est la fin, pensa le vieil homme.
Mais il se trompait.
Le Roi brandit un papier. Il paraissait très fatigué, à des années-lumière du souverain fringant de la veille.

— Qu'est-ce que c'est ?

C'était le mot « mot ». Le Lettré le lui dit, et la peur au ventre il attendit la suite.

— Et ça ?

Le mot « idiot ». Le vieil homme hésita avant de répondre. Soit il disait la vérité, et alors il devrait s'en remettre à la clémence du roi, soit il essayait de s'en sortir par une pirouette, au risque d'empirer sa situation s'il était démasqué.
Il choisit la dernière option. Avec un peu de chance, espéra-t-il, plus personne sur cette planète ne savait lire.

— C'est... vous, votre Majesté.

Le Roi parut soulagé. Un claquement de doigts, et l'on apporta une nouvelle feuille, vierge.

— Ecritez mon royaume au complet.
— Que j'écri... te... votre royaume au complet ?
– Oui. Je ne suis pas assez clair ?
— Si, votre Majesté.

N'ayant plus rien à perdre, l'écrivain écrivit : « Ceci est le royaume imaginaire d'un idiot qui se croyait roi ».
Ça faisait un peu maigre, pour un royaume complet, alors il ajouta : « Au royaume de l'oubli, la mémoire est reine ». Puis il tendit la feuille au Roi qui s'en saisit délicatement comme s'il s'agissait d'une relique inestimable.
L'homme qui devait à son rire stupide la couronne posée de guingois sur sa tête sortit sans un mot, ou plutôt avec vingt et un mots sur un bout de papier. Ses courtisans s'empressèrent de le suivre, tout en jetant des regards indéchiffrables au Lettré.

**

Cette fois, quelqu'un l'attendait au pied des marches extérieures du Palais. C'était une femme d'âge moyen, dont le regard vif démentait son allure générale terne et effacée. Elle l'aborda alors qu'il allait se diriger vers la bouche de métro la plus proche.

— Monsieur... monsieur le Lettré ?

Le vieil homme la regarda, interdit. Puis son chuchoteur lui rappela qu'on lui avait accolé ce nom de scène lors de l'Audition. Il se détourna aussitôt et fit mine de s'éloigner. Il ne voulait pas faire de selfie avec elle ni avec personne d'autre. La femme enchaîna d'une voix plus ferme :

— Auriez-vous un peu de temps à me consacrer ? Je suis le docteur Freitag... psychologue. Je voudrais que vous m'appreniez à lire et à écrire.

**

Ils étaient installés dans un café presque vide. La psychologue parlait d'une voix animée, quoiqu'à peine audible. Elle jetait souvent des regards furtifs vers la porte du salon.

— Vous devez transmettre votre savoir à un maximum de personnes tant qu'il en est encore temps !
— Pourquoi donc ? Pour moi, c'est un passe-temps, un hobby à la rigueur, mais ça s'arrête là. L'écriture n'a plus aucun intérêt à notre époque.
— Je ne suis pas d'accord. N'avez-vous pas remarqué que certains mots semblaient disparaître ? Je dis bien disparaître : ils deviennent introuvables sur le Net. Nos chuchoteurs font mine de les ignorer. Ou pire, ils les ignorent vraiment.
— J'ai du mal à y croire. Quand bien même ce serait vrai, c'est peut-être l'évolution naturelle de la langue. J'avoue que je n'ai jamais demandé à mon chuchoteur un mot que je connaissais déjà.
– Faite-le donc. Maintenant. Par exemple, cherchez le mot « oublier ». Un mot très simple, n'est-ce pas ?
Sans conviction, le Lettré exprima mentalement sa requête. Son gadget marqua un temps anormalement long avant de lui suggérer « ouvrier », ou « olivier » à la place. Le vieil homme écarquilla les yeux.
— Comment est-ce possible de perdre un mot aussi simple ? C'est aberrant !
— N'est-ce pas ? En fait, ces mots ne sont pas vraiment perdus. Il y a longtemps que le Net est devenu une jungle impénétrable pour nos pauvres cerveaux. Les chuchoteurs et autres gadgets ont pour seule mission de défricher ce territoire, de le doter de routes, de l'exploiter pour nous... Ce ne sont que des algorithmes autoprogrammables qui ont reçu carte blanche pour mener à bien leur tâche. Ils s'améliorent continuellement. Cependant, ce qui représente une optimisation de leur point de vue ne l'est pas forcément pour nous. Un beau jour, les chuchoteurs ont probablement « choisi » de cacher les mots statistiquement peu utilisés, ceci afin d'encourager l'usage de mots compris par le plus grand nombre. Et avec la dernière génération de gadgets, l'impression directe d'une sensation dans le cerveau élimine le besoin de la nommer. Vous voyez le cercle vicieux ? Un mot peut devenir inutilisé avant même de devenir inutile.
— Comment savez-vous tout cela ?
— Mon premier mari était informaticien – au passage, ce mot est lui aussi sorti du Net. Il travaillait sur les chuchoteurs de la première génération, et nous échangions souvent sur ce qu'il surnommait le « cerveau délégué »... Il était très enthousiaste, au début.
— Qu'en est-il maintenant ?
— Il a perdu son emploi quand le Net est devenu officiellement autonome. Plus tard, nous nous sommes séparés et je l'ai perdu de vue.
— J'ai quand même du mal avec votre histoire. Comment un mot comme « oublier » pourrait-il être... oublié, justement ? Je suis sûr que tout le monde... enfin, toutes les personnes assez âgées le connaissent !!
— ... Mais elles ne l'utilisent plus. N'oubliez pas que l'oubli n'existe plus grâce aux gadgets ! Alors pourquoi les gens – et à plus forte raison les jeunes générations qui n'en saisissent même pas le concept – auraient-ils l'idée de recourir à ce mot ? Sans compter que ce sont maintenant les chuchoteurs qui leur soufflent des idées. Bientôt, ils penseront à leur place !

Le Lettré resta silencieux quelques minutes. Sans le quitter des yeux, la psychologue en profita pour terminer son café.

— Des mots disparaissent, murmura le vieil homme. Soit. Et si on les écrit, ils restent. D'accord. Mais je ne vois pas comment on pourrait forcer des milliards de personnes à apprendre à lire et à écrire comme dans l'Ancien Âge !
– Pas des milliards. Juste les bonnes personnes. Des gardiens du savoir... Des garde-fous pour nous protéger du trou de mémoire collectif où nous risquons de tomber un jour.
— Des garde-fous ? Quels fous ? Les citoyens... ou vous ? De toute façon, il serait impossible d'écrire le Net au complet, des millions de livres ne suffiraient pas. Avez-vous déjà vu un livre ?
— Non.
— Ce sont des centaines de pages en petits caractères.
— Alors, apprenez-moi à écrire un livre ! Votre savoir pourrait embraser le monde si vous daigniez produire la première étincelle !
— Sûrement pas ! J'écris pour le plaisir, pas pour faire la...

Le vieil homme quémanda le mot à son chuchoteur qui ne fut d'aucune aide... Il le retrouva tout seul :

— ... révolution !

Sur ces mots, il se leva pour partir.

— De quoi avez-vous peur ? insista la femme. Du Net ? Il n'a pas plus de conscience qu'un tas de sable, et les gadgets ne sont rien d'autre que des fourmis qui trient les grains !
— Il n'a peut-être pas de conscience propre, non, mais le Net c'est nous tous, c'est NOTRE conscience collective. S'en exclure c'est... c'est renoncer à notre essence ! Veuillez m'excuser, je suis attendu ailleurs.

Sans laisser à la psychologue le temps de lui soumettre de nouveaux arguments, le vieil homme sortit du café et marcha le plus vite possible jusqu'au métro.


**

Il profita de son long trajet jusqu'à la cité du sommeil pour butiner des informations à la surface du Net. Il se contentait de pêcher les nouvelles quand elles passaient, au gré des fils d'actualité et des recommandations collectives.

C'est ainsi qu'il apprit la destitution du Roi par le Vote Permanent. En soi, ce n'était pas une grande surprise.
Celui-là n'aura pas duré plus que les autres, pensa le vieil homme. Un mois ? Deux mois ? « Deux semaines et six jours », susurra la voix douce du chuchoteur. Le Lettré avait choisi pour son gadget cette voix qui lui rappelait vaguement celle de sa mère. Il savait qu'il devrait un jour s'en passer, car la plupart des modèles récents ne parlaient plus à leur propriétaire : ils aiguillaient directement l'information vers la zone adéquate du cerveau.
Le Lettré voulut en savoir plus sur cette destitution. Il plongea dans le Net.
Des images s'imprimèrent aussitôt sur sa rétine gauche, et les voix surexcitées des commentateurs bourdonnèrent dans ses oreilles. La nouvelle faisait le buzz, évidemment, mais il y avait TOUJOURS un buzz en cours, chaque jour, chaque heure, chaque minute.

« ... Le Vote Permanent est passé sous les 50 % vers 15 h 28, quelques minutes après la diffusion exclusive du témoignage de... lors du passage à l'Audition, cet homme a osé... le Roi ridiculisé en direct, traité d'idiot... révolution au Palais... »
Et ainsi de suite.

Le Lettré se déconnecta.

Il était mortifié, et soulagé à la fois : d'autres personnes que lui savaient encore lire, finalement, et l'une d'entre elles avait attiré l'attention du Net sur le canular.

**

Au pied de son unité d'habitation l'attendait un homme légèrement voûté, les bras serrés sur la poitrine comme s'il avait froid.
Le Lettré le reconnut quand l'individu releva la tête. C'était le Roi ! Ou plutôt, l'ex-Roi.

Le monarque déchu brandit une feuille de papier, celle-là même sur laquelle le vieil homme avait inscrit une phrase plus tôt dans la journée.

— C'est toujours là ?? Dites-moi ! Qu'est-ce qui est écrit ?

Une impression de déjà-vu pour le Lettré, à la différence près que l'homme devant lui n'avait plus aucune autorité. Un peu par pitié, il répondit :

— C'est écrit que vous avez un royaume.
— Pour de vrai ? Ce n'est pas encore une de vos... tromperies ?
– « Pour de vrai ». Ça parle de votre royaume.

L'homme plia la feuille et la rangea sous sa veste, puis il s'éloigna sans un mot de remerciement. Avant de tourner au coin de la rue, il se retourna et cria :

— Vous devriez suivre les nouvelles. Vraiment !


**

Saisi d'un affreux doute, le Lettré se faufila dans un local réservé aux poubelles et il consulta son chuchoteur, étonnamment discret jusque-là. Le gadget lui confirma ses pires craintes.
– Le Vote Permanent du Grand Buzz vous a acclamé « Roi » à 16 h 9, il y a donc 4 minutes exactement. Votre escorte est en route.
— Mon Dieu ! Roi ? Moi ?? Mais je ne veux pas !!

Déjà, il entendait le bourdonnement des drones qui fondaient sur le quartier à la recherche du nouveau souverain. Les drones administratifs, les drones militaires, ceux des journalistes et des curieux accourus sitôt la nouvelle connue.

Comprenant qu'il n'échapperait pas à son destin, il sortit de sa cachette.
Des milliers de flocons voltigeaient dans le ciel pâle d'hiver.

— A-t-on déjà vu de la neige tomber ailleurs qu'aux pôles ? s'interrogea le vieil homme.
— Pas de mémoire d'homme, votre Majesté, répondit le chuchoteur. Ce que vous voyez, ce sont les drones confettis des médias.
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Un petit mot pour l'auteur ? 23 commentaires

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Marie Van Marle · il y a
Formidable récit d'une dystopie à portée de main. Les trouvailles sont drôles et intelligentes (j'aime notamment beaucoup le "cerveau délégué"), la progression semble d'une logique totale et les personnages (en particulier le roi candide puis déchu) sont attachants. J'ai pensé en vous lisant à la peintre Fabienne Verdier, qui a passé des années en Chine à apprendre l'art de la calligraphie, dont la pratique et la transmission avaient été interdites pendant la révolution culturelle.
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Vincent DeMille · il y a
Merci pour ce commentaire. Je ne connaissais pas Fabienne Verdier et son histoire très intéressante, je suis en effet particulièrement sensible à la disparition de savoirs qui ont mis des générations à se développer... Du polissage des pierres en passant par des langues complètes (une dizaine disparaît chaque année), je trouve cela dommage et dommageable.
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Fred Panassac · il y a
Une dystopie glaçante qui évoque la disparition de l’écriture, la disparition des « intermédiaires » en quelque sorte grâce à une technologie qui commence déjà à se créer aujourd’hui. Texte empreint d’ironie et d’humour noir. La fin amène une chute surprenante où le provocateur est pris à son propre piège. J’aime et je like !
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Joëlle Brethes · il y a
Ce récit qui nous jette à la figure des morceaux de notre "culture" en évolution : show, like sur les réseaux sociaux, écriture minimaliste entre "djeunes" sur leurs téléphone... est finalement terrorisant !
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Vincent DeMille · il y a
Merci Joëlle! Mais je ne veux terroriser personne :)
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Joëlle Brethes · il y a
Mieux vaut inspirer la terreur que l'indifférence 😉 Et puis, je m'en suis remise 😊
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Phil BOTTLE · il y a
Voici un texte à faire jubiler Alfred Jarry . Merdre ! Tout est bien amené, par petites doses, du pointillisme. Et que dire de l'épisode sur les mots non pas perdus, mais effacés?
PS: Mort aux chuchoteurs!

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Vincent DeMille · il y a
Merci Phil ! Merdre alors, je n'avais pas pensé au vieil Ubu. Mon chuchoteur serait défectueux ?
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Phil BOTTLE · il y a
C'est buggy dans les tuyaux... ;-)
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Sylvain Dauvissat · il y a
Votre texte est délirant. C'est ce qui le rend crédible. Cette poussée à l'extrême des dérives de l'univers médiatique et numérique fait froid dans le dos. En même temps, ça fait penser à une farce bien drôle. Mon vote
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Vincent DeMille · il y a
Merci Sylvain. Oui, délirant est le mot. Il faut croire que j'aime les personnages un peu fous, peut-être parce qu'ils vont droit au but ?
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Annabel Seynave- · il y a
Une dystopie intelligente, bien menée, qui interroge sans culpabiliser. Bravo !
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Vincent DeMille · il y a
Merci Annabel, en particulier pour avoir compris que je ne cherchais pas à culpabiliser. L'écriture elle-même a été dénoncée il y a très longtemps par les défenseurs de la tradition orale, qui déploraient que les "jeunes" soient moins enclins à mémoriser les milliers de vers des grandes épopées d'alors.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un bon texte pour redonner ses lettres de noblesse à l'écriture .
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Vincent DeMille · il y a
Merci Ginette pour ce commentaire.
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Carl Pax · il y a
J'ai vraiment beaucoup aimé cette ambiance futuriste (avec un petit côté "1984" tout en conservant son originalité), aux accents un peu burlesques avec le show, et cette écriture maîtrisée et très visuelle. Une critique d'Internet et du monde interconnecté mise en relief de façon très intéressante à travers le dialogue entre le héros et la psychologue. La chute est inattendue. Je me suis régalé !
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Vincent DeMille · il y a
Merci Carl ! Le monde est déjà un peu burlesque non ?
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Carl Pax · il y a
A quel point, souvent ! :)
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Noan Gouliet · il y a
Que vous 'écrites' bien ! Entre la novlangue d'Orwell et la disparition des livres (les autodafés) de Bradbury ! Excellent !
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Vincent DeMille · il y a
Merci Noan,
C'est toujours flatteur d'être associé à de tels visionnaires ! J'ai quand même beaucoup moins de mérite qu'eux, nous avons déjà un pied dans leurs dystopies.

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JAC B · il y a
Non seulement votre histoire est pleine de créativité intellectuelle, elle impulse aussi avec humour des réflexions intelligentes sur la maîtrise de l'écrit et son pouvoir de communication qui sont à même de fédérer ou de diviser un peuple. Votre texte dénonce avec subtilité les fonctions manipulatrices des chuchoteurs et du Net ainsi que le spectre toujours plus actif des médias prêts à encenser n'importe qui ou n'importe quoi. Comment ne pas abonder au sens de la réplique du docteur Freitag développée dans ce paragraphe [ N'est-ce pas ? En fait, ces mots ne sont pas vraiment perdus. ...............Vous voyez le cercle vicieux ? Un mot peut devenir inutilisé avant même de devenir inutile..]! Ce personnage du Lettré m'est infiniment sympathique ! Une excellente dystopie. Je like, bonne continuation Vincent.
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Vincent DeMille · il y a
Merci pour ce commentaire détaillé !
Un article dans The Atlantic, "is Google making us stupid" m'a donné l'idée de cette histoire il y a une dizaine d'années. Voilà, elle est écrite, je peux maintenant l'oublier :)

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