Le coeur mandarine

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Les joies de mes amours et la certitude de mourir Mais Prévert toujours dans la plaie de mes rires. Médecin-légiste la plupart du temps, j'aime me détendre en écrivant, quand j'en ai le temps ... [+]

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— Tu n'as pas de cœur Antoine.
— Je n'en ai plus, c'est différent.
— Comment peut-on vivre de la sorte ?
— Oh, ce n'est pas une mince affaire. Il y a quelques problèmes de circulation d'abord. Car sans cœur pour le propulser, le sang stagne. La nuit, quand je reste couché, il m'alourdit le dos au point que je n'arrive presque plus à me relever. Le jour, quand je reste debout, il me reste dans les chaussures et me fait des pieds de plomb. Mais ce n'est pas tellement un inconvénient, car pour y remédier, il suffit d'être toujours en mouvement.
— Mais de quoi parles-tu ?
— Puis il y a l'absence bien sûr, ce gros trou dans la poitrine qui me déforme le sternum. Pas très joli certes, mais ce n'est presque rien. Pour s'en accommoder, il suffit de ne jamais se regarder.
— Arrête ton char, c'est un pectus excavatum que tu as. Des tas de gens qui ont ça, n'importe quel médecin te le dira !
— Les médecins ! Penses-tu ! Cette lacune est une cave dans la maison de mon corps, un trou froid et humide qui me fait frissonner jusqu'en été ! Je lui dois cette petitesse du souffle qui accable ma gorge, et ma phobie des jours de pluie. Mais crois-tu qu'ils s'en soucient ?
— Foutu baratineur ! Bouche à miel, cœur de fiel !
— Si seulement ! Au moins, ça me donnerait du sentiment ! Car mon seul vrai problème finalement, c'est ce silence. En perdant mon cœur, j'ai perdu ce rythme sourd qui battait le tambour de ta vie comme un rythme de bossa nova... J'ai bien essayé de trouver une solution, mais sans succès. J'ai d'abord voulu m'occuper les oreilles en n'arrêtant jamais de parler aux autres, ou en laissant les autres me parler sans arrêt. Mais c'était comme chanter dans une maison vide. Je me suis gavé de musique aussi, mais rien n'y faisait : quoi que je fasse, il y avait toujours un écho lugubre en moi que rien ne pouvait combler.
— Tu m'énerves, mais admettons ! Si tu n'as plus de cœur, qu'entendais-je alors quand je posais mon visage sur ton torse ?
— Seulement l'écho de ton propre amour résonnant dans mon thorax vide...
— Tu mens ou tu délires ! Mais vas-y blesse-moi encore. Parle. Tâche au moins de bien viser cette fois, et de crever cet abcès qui porte ton nom. Si tu dis vrai menteur, où se trouve ton cœur ?
— On me l'a mangé au détour d'un voyage.
— Mangé ?
— Oui, car vois-tu, j'avais le cœur mandarine : petit, tendre et sucré.
— C'est du délire...
— Non, c'est tout ce qu'il y a de plus sensé : mon cœur avait la couleur d'un soleil de fin de journée. C'était un cœur facile à effeuiller et à éplucher, un cœur de gourmandise, un cœur léger qui vous invite à le prendre au passage. C'était un cœur divisé en petits coussins qui étaient autant de sourires, autant de friandises avec lesquelles je pouvais les faire rire. Un cœur dont j'offrais un juteux petit morceau à toutes ces bouches qui m'aimaient du bout des lèvres et que j'aimais en retour de tout mon corps.
— Don Juan de basse-cour... Casanova des ruelles ! J'en ai soupé de toi. Trêve de conneries, accouche maintenant ! La vérité !
— Peu importe qu'elle soit vraie ou non, puisque c'est une belle histoire. Tu ne trouves pas ? Vois-tu, un jour, j'ai réalisé que j'avais presque tout donné ; et qu'il ne me restait plus de moi qu'un seul petit quartier. J'ai bien regardé en moi et j'ai vu que de mon cœur si beau, il ne restait plus que la peau ; rien qu'une spirale blanche et orange, qu'on jette plutôt qu'on ne range. J'eus peur bien sûr, d'autant que j'étais loin d'ici. Heureusement c'était un été torride, comme je les aime. Et elle était belle bien sûr, d'une beauté qui unique qui m'est restée au fond des yeux. Comme un million d'autres, elle avait des cheveux que je voulais voir défaits, des yeux dans lesquels je me perdais et un corps léger qu'avec passion je soulevais. Mais peu importe que je te décrive sa beauté, qui ne te dira rien puisque tu ne l'as pas connue. Car ce qui importe vraiment, c'est que seule entre toutes, elle eut pour moi ce sourire tendre que je ne pourrais jamais lui rendre. C'était au détour d'une inoubliable après-midi où le temps était infiniment bon. Je ne peux pas l'expliquer, mais ce sourire fit cogner si fort ce qui restait de mon cœur contre mes os qu'il me vint l'étrange désir de l'en décrocher.
— Tais-toi maintenant...
— Elle me disait aussi de me taire, moi qui parle tant. Elle était de ces femmes au cœur caché qui tiennent la raison en bouclier, mais qui pourtant tombent amoureuses des chiens fous comme moi qui avancent le cœur en collier pour mieux goûter au plaisir d'aimer, quitte à le blesser.
— Que s'est-il passé alors ?
— Notre amour fut un orage d'été bien sûr. Un brasier qui voulait tout prendre et qui ne devait durer que jusqu'aux premiers frimas de septembre. Bien sûr, n'y prenant pas garde, je m'y consumai. Et ce qui devait arriver arriva : je lui donnai le dernier bout de mon cœur en lui demandant de me sauver, en lui demandant de me donner en échange le sien tout en entier.
— Et ?
— Après un instant de réflexion, de son grand et beau sourire, elle n'eut pour toute réponse de n'en faire qu'une bouchée.
— Ha ! Bien fait pour toi ! Comme il est plaisant de voir le voleur volé !
— Oui, et c'est pour cela qu'aujourd'hui je suis aussi léger. Mais l'histoire ne s'arrête pas là. Je crus mourir bien sûr, mais par bonheur, et peut-être parce qu'elle m'aimait, elle me rendit mon dernier pépin après l'avoir recraché.
— Hahaha, idiot ! Voilà donc tout ce qui te reste ?
— Oh non, de mon cœur il ne reste pas même un zeste ! Elle m'expliqua que mon marché n'était pas équitable et qu'elle ne se laisserait pas duper. Elle me rendit donc ce dernier pépin et me demanda de le planter, s'il pouvait encore germer. Et si par bonheur il devenait enfin un arbre, alors elle reviendrait s'asseoir à son ombre, pour goûter un à un ses délicieux fruits de ses délicieuses lèvres, peut-être jusqu'à la fin de ses jours.
— Mais où est ton cœur alors ? Je ne comprends rien...
— C'est tout simple pourtant. Mon cœur, je l'ai donné à demain.
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Patricia Besson · il y a
Waouhhh que c'est beau..bravo
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Marie Guzman · il y a
je manque de mots, les vôtres suffisent
très joli conte de mise amor ^^

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Aurélien Partoune · il y a
Oui, j'ai repris les armes
Jusqu'à la mise amor
Sous le masque et les ronces.

Pauvre coeur architecte
qui fluctue sans raison
les mots au bord du monde :')

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Marie Guzman · il y a
Touchée Aurélien
Merci pour cette référence 🙏

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Sarah Fehlmann · il y a
Très beau, poétique et vivant.
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Armelle Fakirian · il y a
Ca me fait penser à du Prevert ou du Boris Vian. Une poésie que j'apprécie beaucoup !
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Aurélien Partoune · il y a
Merci, quel merveilleux compliment d'être ne serait-ce qu'un fragment de l'ombre de ces géants ! :)
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Orane CP · il y a
je viens de le relire à voix haute (pour un mari peu poète...!) et ... à la fin, j'eus de nouveau les larmes aux yeux presque. Vraiment, j'aime ce texte.
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Chantal Sourire · il y a
Une grande poésie dans ce texte bien écrit, j'aime !
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Orane CP · il y a
Je trouve votre texte superbe de poésie. Par exemple ces mots : "C'était un cœur facile à effeuiller et à éplucher, un cœur de gourmandise, un cœur léger qui vous invite à le prendre au passage. C'était un cœur divisé en petits coussins..."
Et puis cette fin, "mon coeur je l'ai donné à demain"... Superbe, vraiment.

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Aurélien Partoune · il y a
Merci pour ce très beau commentaire qui me touche beaucoup ! Content de vous avoir autant plu :)
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Mijo Nouméa · il y a
Le titre est judicieusement trouvé pour ce texte aux allures d'introspection, qui invite à la réflexion sur les bienfaits que peut engendrer une rupture. La fougue de la passion, l'ivresse d'un amour sont compensés par cette très belle image d'un "pépin de cœur" à replanter! C'est merveilleux cette idée.
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Aurélien Partoune · il y a
Merci pour ces jolis compliments ! :)
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Les Histoires de RAC · il y a
Tout frais. Tout acidulé ♫
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Ralph Nouger · il y a
J'aime ce texte assez original. La comparaison avec ce fruit délicieux est parfaite.
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François B. · il y a
Un dialogue un brin surréaliste et très plaisant

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