Le ciel de ta marelle

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Le Bob et son pigeon ont de la chance... Merci à mes (impitoyables) proches pour leurs conseils. Ils se reconnaîtront.

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— Max ?... Max !.... Max !?! Maaaaaaaaaaaax t'es où ?
À mesure que je traversais toutes les pièces à sa recherche, mon angoisse augmentait. Je l'avais finalement trouvé tranquillement assis sur le pas ombragé de la porte d'entrée de la maison. Il était bien ; je respirais à nouveau... À ses pieds, des lignes de craies de couleurs formaient les carrés d'une marelle enfantine qui s'étalaient splendides jusqu'à l'ultime ciel qu'il avait pris soin de dessiner démesurément grand et de décorer magnifiquement.
Max avait capté mon regard qui s'éternisait sur le demi-cercle final si accueillant.
— Allez, Paul, avoue que ce ciel te donne envie d'y faire un saut !
Il avait dû se rendre compte de ma soudaine crispation puisqu'à présent il sautait à cloche-pied d'une case à l'autre en riant, espérant m'en faire sortir.
Depuis l'apparition des premiers signes de sa maladie, qui évoluait si vite, toute une partie de mon humour avait disparu, emportant avec elle mon légendaire sens de la répartie. Pire, il m'arrivait de plus en plus souvent de nous voir tous les deux tels que nous étions, deux vieux dans une impasse, comme si j'étais un témoin extérieur du moment. Mes faiblesses me faisaient souffrir d'un désespoir intense, que je m'efforçais tant bien que mal de masquer. C'était tellement déplacé de me focaliser sur elles tandis que Max supportait dans sa chair d'innombrables souffrances. Je le savais et pourtant implacablement j'y revenais toujours.
Il avait, avec son habituel grand cœur, lâché sa partie pour s'occuper de moi et m'avait convaincu de profiter de cet avant-goût d'été en m'installant sous la pergola. Et, plutôt que de devoir supporter l'assise inconfortable des deux bancs de pierre situés de part et d'autre de la table exécutée dans le même matériau, il avait pris soin de descendre une chaise confortable du salon.
— Maintenant, tu te détends ! M'ordonnait-il taquin
— Et toi ? avais-je demandé encore soucieux.
— Moi ça va, alors ne viens pas me surveiller toutes les cinq minutes.
Son assurance avait eu raison de mes éternelles inquiétudes et tandis que je me laissais peu à peu transporter par le son de l'eau s'écoulant dans le ruisseau en contrebas et des diverses vocalises d'oiseaux, une notification sonore émanant de mon téléphone vint soudain m'informer de l'arrivée d'un message et me sortir de mes rêveries. Je ne m'étais pas rendu compte de sa présence dans le fond de ma poche et si j'avais su ce qui allait se passer à cause de lui, j'aurais prêté davantage attention à le tenir éloigné.
Le message venait d'être expédié par Max. Venant de lui, cette missive était donc, à priori, totalement inoffensive. Et pendant que déjà mes doigts gourmands glissaient sur l'écran pour en découvrir le contenu, à l'étage, le corps de l'expéditeur pénétrait dans un bain bouillant qu'il aimait faire durer des heures.
La photo d'un petit mammifère sauvage déambulant dans les herbes hautes apparut, accompagnée d'un émoji sentimental. L'image pouvait être celle de notre jardin et avoir été prise de la chambre du premier tant les herbes hautes ont de commun qu'elles se ressemblent toutes. Pourtant en y regardant de plus près, j'aurais pu, j'aurais dû voir que cette image bucolique venait d'autre part. Et c'est à cause de cette erreur de géolocalisation, touchée par ce petit animal trop mignon que tu adorais tant – malgré son caractère de prédateur omnivore – que je me suis éloigné du mauvais côté, à cent cinquante mètres de toi...
J'avais bondi ne pensant franchir qu'une courte distance qui me séparait du fond du jardin. Je voulais pouvoir revenir te dire que oui, nous avions un nouveau voisin, peut-être même deux, et pourquoi pas bientôt une petite famille complète nichée dans un terrier parmi nos herbes que tu voulais justement garder hautes... Ça t'aurait fait tellement plaisir. Mais, tu le savais déjà qu'il n'y avait pas de nouveaux venus à t'annoncer... Tu m'avais simplement éloigné pour gagner plus de temps. Désormais, il n'y avait plus que toi, à jamais silencieux, et mon cri en te découvrant. Un son long, déchirant, terrible, qui informait qu'il n'y avait plus de paix possible dans cette après-midi écrasante de chaleur.
J'allais devoir faire face, me battre. Heureusement, les enfants étaient là pour répondre aux appels, en passer ; décider selon un ordre établi qu'il était l'heure de chaque chose. Ils me couchaient, me levaient, me nourrissaient. Leurs bras m'enlaçaient, leurs mains séchaient mes larmes, leurs bouches se posaient sur mes joues, leurs doigts passaient dans mes cheveux... Sans toi, j'étais ballotté, complètement perdu.
Et mon costume sombre était là ; posé ; en place. Vous comptiez bien sur moi... Toi Max, l'amour de ma vie, tu devais m'attendre en bas, avec les autres, non plus cette fois dans ton bain bouillant que tu aimais prendre pendant des heures, mais dans ton cercueil qui retenait, à jamais, ton corps devenu froid.
Devant la fenêtre, un papillon blanc continuait son vol pour la journée, des rires venaient de quelque part, les six fils électriques qui allaient rejoindre le pylône du toit s'agitaient doucement avec la brise du vent. J'avais soudainement étrangement faim de ce plat enfantin de coquillettes que tu appréciais tant.
J'ajoutais un chapeau qui n'avait rien à voir avec le reste de la tenue, celui que tu adorais me voir porter, pris une grande inspiration ; il me sembla sentir une odeur d'herbe fraîchement coupée, ce qui n'était pas le cas. Puis soudain sans préméditation, j'essayais de crier. De hurler plutôt. J'espérais tout faire arrêter ; tout faire redevenir comme avant. Mais cette fois, il n'y eut ni cri, ni hurlement, ni retour en arrière. Il n'y eut que le silence dans une pièce de cette belle maison qui avait été pendant des décennies le témoin de notre bonheur commun et moi maintenant qui n'aspirais plus qu'à une chose : arriver au soir pour glisser dans un bain bouillant qui allait durer des heures et sauter à mon tour dans ta si jolie case ciel.
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Phil Bottle · il y a
Les histoires d'amour finissent toujours mal... mon caporal... !
J'ai très apprécié ce texte, qui pose bien sûr le problème de la prise de conscience de sa propre déchéance liée à l'âge.
Ce premier suicide! Et ce deuxième bain, lui, ne sera pas non plus une cause d'accident... Les grandes unions fusionnent.

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Bob Pollen · il y a
Les histoires d'amour finissent mal... en général. Heureusement, il y a les exceptions:)))
Merci d'être passé sur ma page Phil!

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christine A · il y a
Bravo pour votre texte, finement écrit. Je m'abonne à votre page.
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Bob Pollen · il y a
Merci Christine.
J'espère que mon prochain texte (en cours d'écriture) vous touchera tout autant.
Bob.

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Anne K.G · il y a
Très jolis mots pour poser toute la solitude que l'on ressent dans la perte d'un être cher. Bravo!
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Bob Pollen · il y a
Merci Anne.
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Fred Panassac · il y a
Une progression tragique et émouvante vers le « ciel » symbolique de la marelle. Le passage du « il » au « tu » est déroutant et j’ai dû relire ces paragraphes de transition pour saisir l’importance de ce changement. Un texte bien écrit et surtout sans pathos mais qui paraît familier, sur le thème de la mort, et ce n’est pas banal.
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Bob Pollen · il y a
Merci beaucoup Fred pour cette lecture fine et attentionnée.
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Nedjma Kacimi · il y a
Reussir le tour de for e de trois virages inattendus sur un texte aussi court témoigne d'une belle maîtrise de la narration. Sans compter un sens très doux de l'atmosphère... J'adore
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Bob Pollen · il y a
Merci Nedjma pour ce commentaire si positif :)
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Noela Muller · il y a
Un texte poignant, si bien ecrit que les émotions résonnent en nous.
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Bob Pollen · il y a
Merci beaucoup Noela :)
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Daisy Reuse · il y a
Un très beau texte qui bouleverse jusqu'à la fin. Belle écriture.
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Bob Pollen · il y a
Merci beaucoup Daisy.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Bouleversant et si bien écrit .
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Bob Pollen · il y a
Venant de vous ce n'est pas rien.
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Marie Réquillart · il y a
Quel beau « passage » d’amour ! Bravo Bob
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Bob Pollen · il y a
Merci beaucoup Marie.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Le ciel comme objectif ! j'ai aimé, mon soutien. Mon site se désespère de l'absence de visite, merci
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Bob Pollen · il y a
Je viens vous voir :)

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