Le choucas

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Taï Chi, poésie, haïkus, nouvelles et maintenant SF: mon roman EVUIT (Science-Fiction) paru chez JDH Editions https://www.facebook.com/EVUIT/

Image de Grand Prix - Hiver 2021
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Ce dimanche 12 avril 2020, il est dix heures du matin. Les arbres semblent comploter une forme d’indépendance des saisons et favoriser l’arrivée précoce d’un juin lourd, bien avant le joli mai. Yann cale son gabarit de rugbyman dans le fauteuil du jardin et décapsule les bières. C’est un grand gars tranquille. En temps normal, il bosse à Lannion. Mais, covid oblige, depuis un mois il fait ses journées de chez lui, en télétravail. La météo annonce des températures estivales. Sa femme, Soizic, est partie jouer chez Gwenaëlle, la copine d’enfance. Yann adore jouer au Loup-Garou, repérer les déclarations intempestives, hésitations, mensonges qui trahiront les rôles... Une voix solennelle, émise par l’ordinateur, couvre les piaillements stridents d’un choucas perché sur la haie. Les yeux de Yann reviennent à l’écran déplié sur la table.
« Oyez, oyez, jeunes gens, je me présente : Emji, Maître du Jeu. »
Sosie de Merlin, outrageusement grimé, il caresse sa longue barbe blanche :
« Ce matin, honneur aux dames pour notre partie d’aujourd’hui : Soizic, Gwenaëlle, et Kelly. Bonjour, les filles ! »
La première est blonde, les cheveux ramenés en houppette courte sur le haut du crâne, des pommettes saillantes, de grands yeux verts innocents et des lèvres charnues. La deuxième est brune, carré court, et un nez petit au milieu d’une figure ronde... La mosaïque se remplit de visages. Aucun masque, bien entendu, ils sont tous théoriquement isolés chez eux. C’est de toute façon le cadet de leurs soucis. Ils sont là pour jouer ! Un blondinet au teint hâlé illumine l’écran.
Emji reprend : « Salut, Loïc ! Tu es avec tes cannes à pêche, comme tous les matins ? Aujourd’hui notre village est à Bora-Bora. Le sable blanc, les cocotiers...
— Pas de requin à l’horizon ! Sea, Sex and Fun ! » s’enthousiasme l’arrivant, qui ajoute : « Les filles, je suis open !
— Voyage, voyage ! Y en a marre du confinement ! s’exclame Soizic.
— Ensuite, Yann, qui complète le carré des fidèles de Ploubannec, l’irréductible cité bretonne... » Un menton épais sous un début de calvitie encombre l’écran. «... Je précise tout de suite que Soizic et Yann sont en couple ! Après, je décline toute responsabilité... Plus loin, nous avons Kelly, confinée en région parisienne, ainsi que Thomas, d’ailleurs. Là-bas, il est dix heures, comme chez nous. Sean est à Montréal. Comment ça se passe dans la Belle Province, Sean ?
— On ne peut pas trop sortir, mais dans l’ensemble ça va mieux que chez vous autres ! répond le jeune homme avec un sourire aussi généreux que son accent canadien. Ici, c’est quatre heures du matin. Je suis un peu insomniaque en cette période. Surtout la nuit ! Hahaha !
— Solidaires Sean. Nous aussi on dort mal ! Voilà, le village est complet. Sept, ce n’est pas beaucoup, mais ça ira plus vite. On pourra enchaîner avec un plus consistant après, quand nos autres amis finiront par émerger !»

Emji prend un ton mélodramatique :
« Un petit rappel des règles du jeu : parmi vous, des loups-garous qui se réveillent la nuit pour tuer des villageois. Les autres doivent les démasquer et les éliminer. L’un des camps extermine tous les autres. C’est eux ou vous !
L’esprit du lieu vous informe en bas des écrans du tirage au sort de vos pouvoirs spéciaux : la Sorcière détient une poudre de vie et une poudre de mort qu’elle ne peut utiliser qu’une fois.
— Dites-lui que moi, j’ai une potion de vazimèmère, si elle s’engourdit ! propose Loïc
— À usage unique! balance Gwenaëlle au milieu des rires.
— Pas de messages personnels, rappelle Emji, qui poursuit : Cupidon désigne deux amoureux, et le couple ainsi formé n’aura plus d’autre but que de gagner ensemble.
Comme vous êtes peu nombreux, il n’y aura ni Voyante ni Salvateur. Que trois loups-garous... une Sorcière, et donc trois autres rôles : Chasseur, Voleur, et Shérif. Vous connaissez tout cela. »
Après un murmure d’approbation générale, Soizic bâille : « J’ai trop sommeil ! » manière de signaler qu’elle souhaite commencer la partie. Emji lève les bras au ciel et déclame : « La nuit tombe sur le village de Bora-Bora. Écoutez le ressac, la vague arrive, hésite... et recommence. Les écrans s’éteignent l’un après l’autre. Cupidon réunit les amoureux. Ils s’aiment. L’amour fait des miracles sous les tropiques ! Ensuite, la Sorcière et les autres reçoivent leurs superpouvoirs. Seuls, les écrans des loups-garous restent allumés. Eux aussi se reconnaissent ! Est-ce que vous entendez le hurlement des loups ? La meute se lance à l’attaque ! Elle mord, elle déchire, elle tue ! »
Emji laisse la place à un bruitage macabre... et revient :
« Le jour se lève sur les paillotes. Un cri de femme. Un cadavre qui ne respire plus gît dans son sang. Déjà en partie dépecé par les bêtes sauvages. Qui cela peut-il être ? L’identification s’annonce difficile... C’est Yann qui est mort. La Sorcière voudra-t-elle le ressusciter grâce à sa poudre de vie ? Non. La Sorcière regarde ailleurs.
— Salope de sorcière, crie Soizic, elle va le payer !
— Désolé pour Yann. Heureusement, le Shérif de Bora-Bora va éclaircir tout cela... »

Chaude après-midi d’avril sur Ploubannec assoupie. En altitude, un éventail irisé de pourpre semble fuir un ouest unique. « Ahhhhh » ! Un cri retentit, les corbeaux s’envolent. Une jeune femme gémit, tremble, pleure, les yeux écarquillés. Soizic, de retour chez elle, découvre son mari endormi sur l’ordinateur. Lorsqu’elle veut le secouer pour le réveiller, elle touche un corps à peine tiède, lourd et déjà rigide, un trou rouge au front... L’horreur ! Elle hurle dans son phone :
« Gwenn, viens tout de suite !
— S’ qui s’ pass’ ?
— Yann ! Oh la la ! Viens vite, je t’en supplie ! »
Gwenaëlle est là en cinq minutes. Le buste de Yann est affalé sur la table de jardin, la tête sur son ordi, figé, les yeux encore ouverts. Gwenn prend dans ses bras son amie complètement perdue et la guide vers l’intérieur de la maison. Ne toucher à rien. Elle compose le 17 d’une main tremblante, le cœur étranglé par une griffe glacée.
« Gendarmerie nationale, j’écoute... » Gyrophare bleu. Camionnette bleue. Uniformes... « Gendarmerie nationale. Bonjour Mesdames...
Après les premières constatations enregistrées par l’équipe arrivée sur les lieux, Gwenaëlle s’effondre, dévastée. Soizic, en état de choc, répète qu’elle ne supporte pas de voir la mort, qu’elle aimait son mari...

Lundi matin, huit heures. Dans la salle de conférence de la gendarmerie de Guerlaix, le commandant Terdy est sur l’estrade, en personne, droit dans son uniforme au pli impeccable. Événement inhabituel. Rarissime.
« Nous avons un macchabée à Ploubannec : Yann Lebrard. Ingénieur à Nokia. Hier, vers 10 h 30 du matin, une balle dans le front. À son domicile. Petit calibre. »
Il allume le rétroprojecteur. Le mur s’éclaire dans son dos. La tête couchée sur un clavier d’ordinateur semble l’écouter, les yeux fixes... si ce n’était le front percé d’un orifice net, légèrement sanguinolent. « Cela ne ressemble pas à un règlement de comptes. Revoyons d’abord la carte : Ploubannec, une bourgade tout en longueur, coincée entre le plateau et le cours d’eau, que la plupart d’entre vous connaissent bien. La départementale D1267 traverse du nord au sud. Les maisons sont réparties sur les côtés, avec leurs jardins à l’arrière. La route longe la rivière Larjot qui se jette plus loin dans le Jaudy. Et à l’ouest, le contrefort du plateau de Guerlaix.
Le corps a été trouvé à 15 h 30 par la femme, Soizic Lebrard, née Trégorn, une famille de la région. Elle avait quitté son domicile vers 9 h 30 pour rejoindre une voisine proche, Gwenaëlle Calvez, avec qui elle est restée jusqu’à 15 h 20. Elles habitent l’une en face de l’autre, de chaque côté de la route.
D’après les premières constatations, la mort remonte aux environs de 10 h 30. Par ailleurs, quelques meubles sont vandalisés et le portefeuille de la victime reste introuvable. Tout le monde a suivi ? Sa femme est la dernière personne à avoir vu Yann Lebrard vivant, et la première à le trouver mort ! Notre principal suspect... Bien sûr, la copine fournit un alibi en granit. Mais nos limiers vont gratter ça.
Les autres : une petite troupe de sept jeunes adultes qui jouaient à un jeu de rôle sur internet. Les enregistrements des serveurs informatiques nous permettrons reconstituer la chronologie.
Trois d’entre eux, ainsi que l’animateur du jeu se trouvaient dans la région parisienne ou à l’étranger...
Reste un proche de Yann Lebrard : Loïc Letourteau... Le fils du député Patrick Letourteau ! Un Parisien venu se confiner chez nous, et qui avait apporté son ordinateur à la pêche dans un lieu suffisamment accessible au réseau pour pouvoir jouer avec ses amis. »
Flottement dans l’assemblée. Les militaires échangent des clins d’œil complices. Tout le monde a compris en quoi cette affaire est sensible. « Beau gosse qui suivra le sillon tracé par son père », murmure quelqu’un. L’orateur exhibe ses quatre barrettes dans un léger mouvement de manches et poursuit :
« Faut dire aussi qu’une de nos camionnettes était en faction à l’entrée du bled pour le contrôle du confinement. Ils affirment que la femme a traversé la route, direction ouest, vers neuf heures et demie. Puis dans l’autre sens vers quinze heures trente, suivie de la deuxième, quelques minutes plus tard. Ensuite il y a eu l’appel téléphonique. Ils n’ont vu personne d’autre de la matinée. Un homme est mort sous leurs yeux et nos gars n’ont rien remarqué !
Dernier point : l’enquête est confiée à notre nouveau collègue, le lieutenant Versenq. Il était de permanence dans le véhicule de surveillance hier après-midi, et donc tout de suite sur la scène de crime. »
Un homme en uniforme, d’une quarantaine d’années, brun de poil et clair de regard se lève au garde-à-vous.

Jean Versenq. Toutes sirènes dehors. Arrivé en moins de cinq minutes sur la scène de crime ! On ne s’habitue jamais. Une goutte glacée le long de l’épine dorsale, il avait procédé aux constations d’usage et interrogé les deux jeunes femmes. Puis, le fils Letourteau était passé en courant d’air pour soutenir ses amies, mais n’irait à la gendarmerie que le lendemain. Il voulait d’abord consulter son avocat.
Le lundi, la veuve s’étant décommandée pour raison médicale, Versenq enregistra donc les dépositions de Loïc Letourteau et de Gwenaëlle Calvez.
Loïc. Très décontracté... très sûr de lui. Il était à la pêche au moment des faits. « Forcément, des personnes l’ont vu. Vous savez, à la campagne on ne voit pas les gens mais eux vous observent...
— Vous avez dit bonjour à Yann Lebrard ce matin-là ?
— Non.
— Pourtant vous êtes passé sous ses fenêtres.
— Bien sûr ! De chez moi au poulailler de Kermoen, il y a plus de vingt maisons, et en général je ne croise personne. Après les poules, je pique à travers champs. Mon coin de pêche est au bout.
— Pourquoi faire ce détour ? Vous pourriez traverser plus tôt, la rivière est tout le long !
— Pas de chemin. Sauter des haies et des fossés, avec mon barda ? Très peu pour moi ! Et de toute façon le poisson est plus au nord.
— Au fait, ça manquait de poisson, là où vous étiez au début ? On dirait que vous avez changé de place... remarque l’enquêteur.
— Oui, j’ai marché un peu. Je n’avais pas assez de réseau. Je voyais mal les autres. Dans ce jeu, il faut distinguer les expressions. La moindre mimique peut vous trahir.
— C’est vrai qu’on vous voit mieux aussi » répondit Versenq, provoquant son interlocuteur un sourire plein de suffisance.
Gwenaëlle. Les traits marqués d’une douleur profonde. « Nous avons grandi ensemble, avec Yann. Nos maisons se faisaient face, de part et d’autre de la rue principale. On se voyait tous les jours. “Attention en traversant !” répétaient les parents. On l’a entendu des milliers de fois. Enfants, nous jouions à Arthur et Guenièvre... et maintenant, il n’est plus là ! » Elle étouffa un sanglot.
« Pas de changement de comportement récent chez Yann ?
— Un peu. Il n’aimait pas que Soizic disparaisse trop souvent de la maison.
— Jaloux de quelqu’un ?
— Non, pas à ma connaissance.
— Pardonnez-moi de vous le demander, mais est-ce que vous savez vous servir d’une arme à feu ?
— Comme tout le monde. Les parents sont chasseurs ici. Nous savons tous tirer au fusil.
— Et une arme de poing ?
— Un revolver ? Moi, jamais, mais les garçons, oui. Il y en a qui traînent dans les maisons. »
Son regard s’évada longuement par la baie vitrée.
« Loïc Letourteau ? demanda Versenq.
— Loïc vit à Paris. Il a acheté une résidence secondaire ici l’an dernier. C’est le confinement qui l’amène à rester en ce moment. Mais cela ne durera pas. Loïc ne vit que pour le surf. Là, c’est interdit. Ça lui tape sur le système. Il passe le temps à ronger son frein au bord de l’eau. » Puis tout à trac : « J’espère que vous trouverez celui qui a fait ça. Si j’avais le moindre doute sur quelqu’un, croyez-moi, je vous en ferais part.
— Et Soizic ? » relança le lieutenant, après un moment de silence.
Soizic et elle étaient internes ensemble au lycée agricole. De vraies amies. Elles avaient passé la journée ensemble, comme c’était marqué dans le PV. Rien d’extraordinaire. « Vous savez, Soizic ne tenait pas en place. Elle vivait mal ce confinement. Il aurait fallu qu’elle retrouve un job de vendeuse, comme tous les ans. Mais là, rien. Quand elle n’était pas avec moi, elle se promenait plus haut, sur la lande.
— Un flirt ?
— Non ! Je le saurais. Nous nous disions toujours tout ! »
Versenq nota la conjugaison au passé, accompagnée d’un sourire désabusé, avant de conclure : « Bien. J’ai terminé, Madame Calvez. »
L’heure tournait.
Le lieutenant interrogea les autres témoins en téléconférence. Kelly, une graphiste en chômage partiel ; Thomas, amateur de raves clandestines. Le Maître du jeu s’appelait Lionel. Débarrassé de son maquillage, il n’était plus qu’un intermittent du spectacle comme les autres. Sean répondit à ses questions tard dans la soirée (l’après-midi à Montréal). Voilà. Dans l’ensemble, des jeunes gens dans la mi-vingtaine. Sans histoires. Lisses. Connectés ce dimanche-là par les hasards d’internet, aucun n’avait de lien avec la victime. Les quatre de Ploubannec étaient les seuls à vraiment se connaître.
Restait la mystérieuse Soizic... Celle-là avait une étincelle à l’intérieur. Pas très bien assortie avec feu son mari, d’ailleurs. Pendant l’interruption du jeu, la “nuit” du village de “Bora-Bora”, celui-ci consultait les cours des bourses américaines. Versenq lâcha la bride à son imagination. Aucun des rapprochements ne collait... sauf un. Au final, le couple qui se formait dans les fest noz au son des bombardes et des binious, ceux dont les ombres enlacées se dissolvaient sous la pleine lune... c’étaient toujours les deux mêmes : Gwenaëlle et Yann. Pincement au cœur. Ces jeunes avaient tout pour être heureux. Quel terrible gâchis ! Est-ce qu’elle lui avait pardonné de s’être marié avec sa meilleure copine blonde ? Est-ce que Soizic était furieuse contre son mari d’être resté si proche de la brune ? Pourquoi repensait-il soudain à ce que Gwenaëlle refusait d’avouer ?

Mardi. 10 heures du mat’. Brume persistante. Versenq pénètre dans le fourgon de gendarmerie posté à l’entrée du bourg.
« Salut, les gars.
— Ave JV, salue un rouquin. Comment ça se passe ?
— Bien... »
Il affiche une moue désabusée en continuant : « De porte en porte...
— Et alors ? s’inquiète l’autre.
— Ils ne savent rien. Ils n’ont rien vu d’anormal ce dimanche matin.
— C’est la France profonde.
— Enquête de voisinage, tu vois ? Faut que je fasse une pause. » Il ôte son képi et l’accroche à une patère au-dessus de lui.
« Tu es au bon endroit, mon vieux. Qu’est-ce qui te chiffonne ? demande le collègue.
— Pas moyen de trouver la veuve. Hier elle était éplorée, tu lui aurais donné ta chemise, et la chasuble du bon Dieu avec, pour essuyer ses larmes. Et aujourd’hui, elle est ici, elle est là. Toujours ailleurs.
— Relax, JV. Relax. Dis-toi que tu vas bientôt aller boire une bière chez la ‘Mé Ledaour ! C’est à cent mètres. Tu fais le tour à l’arrière, par la cour. Si, si... tu trouveras la force ! »
Ledit JV souffle, regarde sa montre. « Encore des heures à courir après les ombres...
— Tiens, quand on parle du loup, on voit le Chaperon rouge ! » alerte le rouquin.
Versenq se penche pour suivre avec les autres fonctionnaires la silhouette élancée, dont on ne voit que le dos couvert d’un sweat à capuche relevée. Écarlate.
« C’est elle ?
— Sûr. Cette fille fait rêver tous les mâles du département. Et elle est sélective... mais pas inaccessible. Enfin, c’est ce qui se dit.
— Le haut, pas trop en valeur... mais quelles jambes ! Elle semble en meilleure forme que dimanche après-midi. Elle rentre dans la maison de gauche. Bon, j’y vais !
— T’excite pas. Tu vas lui courir après ? Pour quoi faire ? L’interpeller ?
— L’interroger.
— Harcèlement de la veuve désemparée ? Tu n’apprendras rien. Comme avec les autres... Convoque-la ! C’est la routine... Au fait, comment tu as atterri chez les ploucs ? Une vedette comme toi, qui traquais les dealers à la frontière belge... »
Versenq rejoint sa place. « C’est à ma demande. Je les ai attrapés, leurs vendeurs et revendeurs, après des mois de planques, de perquis’ craignos dans les squats. »
Le collègue hoche la tête. « Modeste avec ça ! Tu avais fait la Une du vingt heures ! Je m’en souviens. Une histoire de pigeons, si ma mémoire est bonne ?
— La première chose que j’ai remarquée. Tous les suspects avaient des pigeonniers dans leur campagne. Ils communiquaient avec un réseau de pigeons voyageurs. Les collègues ne savaient même pas que ça existait encore ! Après, j’ai dit que j’avais besoin de repos. Ils ont traduit : mutation. »
Son interlocuteur, compréhensif : « Fais gaffe quand même avec le patron. Madame Terdy est prof au lycée agricole. Elle a vu passer la plupart des bouseux du coin. Quand il dit “Ma femme le connaît” ça veut dire que le citoyen a déjà son costard sur-mesure.
— Oui, merci pour le tuyau. C’est bon, de toute façon je ne compte pas m’incruster. »
Le collègue va pour dire un truc, mais Versenq lui coupe la parole : « Je rêve, t’as vu qui traverse la route là-bas ?
— Soizic. Il vérifie avec les jumelles. Oui c’est elle. Les brumes se lèvent. Les blondes aussi.
— Attends, elle était là y a cinq minutes. Elle disparaît et elle réapparaît sur la route à l’autre bout du bled. Pourquoi ?
— J’imagine qu’elle a besoin de traverser.
— Te paye pas ma tête. On ne l’a pas vue sur le trottoir.
— Fées mystérieuses et korrigans malicieux dans le brouillard celtique... déclame le brigadier.
— Arrête les conneries. Elle fait comment ?
— Par derrière, pardi ! Les gens du coin circulent par les jardins. On ne les voit jamais sur le bas-côté. Ce n’est pas le confinement, si c’est à ça que tu penses : c’est leur habitude. Ils ont toujours fait ça.

Deux jours plus tard, les pièces tangibles commencent à arriver. Jeudi en début d’après-midi, dans la salle d’enquête, Versenq et son groupe usent leurs yeux sur les vidéos fournies par les opérateurs.
« En tous cas, il y a beaucoup de corbeaux au début, du côté des garçons à l’extérieur, remarque un gendarme.
— C’est pas des corbeaux, c’est des choucas, répond Versenq. Entre le confinement et la nidification, la nature s’en donne à cœur joie. Regardez, ils ont tous des matériaux au bec pour construire leurs nids.
— On perd notre temps, se plaint un autre. Nous connaissons tous la réputation de Soizic. Mais je n’y crois pas. Un tir à bout portant sans trembler ? Pas un truc de bonne femme. Soit c’est le fils du député, soit un rôdeur. Et les collègues n’ont vu personne...
— Les loups-garous n’ont pas été très bavards, intervient un troisième : uniquement WhatsApp, la messagerie cryptée. C’est peut-être un début de piste. Pourquoi ce secret ? Si on pouvait confisquer les téléphones...
— Au fait, qui c’était, les loups-garous ?
—le Canadien, Soizic et Loïc. »
Versenq gamberge : Letourteau, c’est sûr... Mais aucun témoin, ni élément matériel ! En garde à vue ? Il garde... le silence, et ressort libre, au bout de vingt-quatre heures avec les excuses de la brigade ! Il lève les yeux au plafond. Il faut qu’il réfléchisse. « OK, les gars ; faites-moi le chrono précis des choucas. Moi, je vais faire un tour. »
Les choucas ! Incrédules, les hommes le suivent des yeux jusqu’à la porte, en échangeant des regards consternés.

Derrière son comptoir, une ancêtre bretonne plus ridée qu’une tête de chou. Elle porte la jupe longue et le corsage brodé de perles. La coiffe ? Seulement le dimanche. Elle salue le type en survêtement sombre qui pousse la porte de la cour – son établissement est officiellement fermé. Au fond de la salle, la comtoise vient de sonner 17 heures. L’homme s’accoude au comptoir. Déjà un habitué. « Noyé, sans glaçons, s’il vous plaît.
— Vous avez bien raison, l’eau du puits est assez fraîche ! Pauvre Yann... un si gentil garçon. Il venait volontiers boire un verre ici en rentrant de Lannion ! Un seul. Jamais plus. Et sérieux, avec ça. On ne comprend jamais tout à fait ces horreurs-là. Oh, mais regardez-moi ce salopard ! »
Elle tape du poing sur le zinc. Interloqué, le lieutenant suit à travers la fenêtre les yeux de la bistrote, qui poursuit : « Saloperie de choucas qui démonte ma clôture ! Je hais les choucas !» En effet, la pluie s’est arrêtée. Sorti de l’arrière des nuages, un rayon de soleil éclaire l’oiseau aux plumes luisantes qui escrime son bec épais sur un fil de grillage. Opiniâtre, obstiné et têtu.
« En avril, ils font leur nid... murmure Versenq, songeur, en s’approchant de la vitre.
— Tout à fait, monsieur l’enquêteur, tout à fait ! Ils fabriquent de foutus nids dans les cheminées.
— Bon sang, avec du fil de fer, je n’ai jamais vu ça ! Remarquez, c’est solide. Les petits ne risquent pas de tomber ! »
La vieille ne rit pas. Ses yeux scintillent de l’éclat meurtrier de la rapière à la dernière seconde d’une corrida. « Vous avez une idée de ce que ça produit comme dégâts ?
— Effectivement, ça s’accroche...
— Et pour l’enlever, quand vous avez besoin de mettre le chauffage ?
— Impossible. Tu l’arraches, t’es bon pour refaire tout le revêtement.
— Voilà ! »
Son teint a pris une vilaine couleur de brique et décoche davantage d’étincelles qu’une branche de pin à la flamme. « Ils ont fait ça à ma mère. La pauvre vieille. Je vous dis que je hais les choucas. Passez-moi votre pistolet !
— Je ne suis pas en service. Pas d’arme sur moi et en plus, c’est une espèce protégée.
— Vous verriez les razzias qu’ils font dans les champs ! La loi protège les nuisibles. Et vous trouvez ça normal ? »
Pas de réponse. Le torchon claque comme un fouet dans les mains de la femme pour évacuer son dépit. Sans déranger le moins du monde l’oiseau qui s’acharne à tordre le grillage jusqu’à la rupture. Il décolle maintenant avec un fil de fer dans le bec, et le même vol incertain qu’il avait sur les écrans des jeunes, Yann et Loïc... Versenq l’observe un moment, hypnotisé, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans le bocage. Il bougonne « J’aurais pu m’en douter. Tout est clair maintenant. »
Son interlocutrice n’ayant capté que l’essentiel, abonde : « Les averses ne durent jamais longtemps par chez nous. D’ailleurs, le vent faiblit à l’ouest. Le week-end prochain s’annonce ensoleillé. »
L’air pensif, l’homme retourne s’asseoir sur un tabouret du comptoir en maugréant : « Cet oiseau m’en apprend davantage que tous vos concitoyens réunis... »

Vendredi matin, seul dans l’open-space des enquêteurs, Versenq admire un énorme cumulo-nimbus qui déploie son panache noir sur le littoral du nord-ouest... Quand la porte s’ouvre avec la violence d’une éruption...
Le commandant Terdy. Son profil en lame de sabre empreint de pâleur crépusculaire sous la lumière blafarde de l’orage qui se forme au loin sur la lande, les yeux débordant d’une interrogation muette...
Versenq prend les devants : « Je progresse, Mon Commandant. J’ai fait coffrer Loïc Letourteau.
— Le fils du député ! Mais il n’a rien à voir là-dedans ! On a archi-prouvé qu’il était à la pêche à ce moment-là ! Vous ! On m’avait prévenu. Vous êtes excellent quand vous êtes en forme. Mais là, vous êtes fatigué. Ça saute aux yeux ! C’est pas de tout repos, le métier de gendarme ! Faut revenir sur la piste ! C’est la Trégorn, vous dit-je ! La Trégorn ! Mme Lebrard, quoi. Ma femme l’a eue en classe, cette petite diablesse ! Elle est capable de tout !
— Pardonnez-moi, Mon Commandant : elle n’a pas eu le temps, et les collègues l’auraient vue traverser la route !
— Si. Elle a eu le temps ! Comme cinq et cinq font dix ! Cinq minutes pour l’aller, et cinq pour le retour. Vous l’avez convoquée au moins ?
— Bien sûr ! Mais elle est trop choquée pour se déplacer...
— Eh bien allez-y à l’improviste, mon vieux. Cherchez l’assurance-vie de son mari. Secouez-vous ! Et vous me relâchez le fils Letourteau !
— OK. OK. Je vais le libérer, et m’excuser... mais avant, je voudrais que vous jetiez un œil sur le dossier. C’est possible ?
— Si vous y tenez... Faites vite »
Vouvoiement et contrition sont de rigueur chaque fois que la météo annonce un orage hiérarchique. Versenq tourne l’écran vers son patron. « Je vous rappelle ce détail confidentiel : la tête de la victime était écroulée sur son portable avec un trou en haut du front. Il a été tué de face sans qu’il ait levé les yeux de son ordinateur. Donc très probablement par un familier. Ceci fragilise la piste éventuelle d’un rôdeur opportuniste. D’autre part, le cambriolage est très superficiel. Il a pu être simulé.
« Mais, regardons les captures d’écrans. D’abord madame Lebrard : “J’ai trop sommeil ! ” dit Soizic, il est 10 h 27. Ensuite : “Salope de sorcière”, crie Soizic, il est 10 h 38. Je vous accorde qu’au chrono, ça pourrait passer... Mais en pratique, elle n’a pas assez de temps pour faire l’aller-retour et tuer son mari. Trop juste. Trop risqué. En plus, à ce moment-là, elle jouait un rôle de loup-garou. Elle a échangé des messages avec le maître du jeu et l’autre loup pendant ce temps. Les mails sont tracés. Malheureusement cryptés... Et surtout Gwenaelle confirme que Soizic Lebrard a, certes, changé de pièce à cause du bruit, mais n’est jamais sortie de la maison.
— Ça pourrait aussi être le contraire : Soizic fournissant un alibi à sa copine, réplique le patron, condescendant. Je ne voudrais pas vous apprendre le B-A-BA du métier !
— J’y ai pensé. D’ailleurs, Gwenaëlle Calvez pourrait avoir un mobile... disons sentimental... »
Le patron le regarde fixement : « Nous y sommes. Vous avez deux femmes avec les mobiles habituels dans ce genre d’affaires : Jalousie, pulsion passionnelle... et vous arrêtez le garçon ? Là, mon vieux, je ne vous suis plus du tout ! explose le commandant.
— Plus intéressant... poursuit Versenq, comme s’il n’avait pas entendu. Regardez bien, chez Yann Lebrard, la victime, à 10 h 12, un choucas passe dans son dos... et une seconde plus tard il survole... Loïc Letourteau! L’arrière-plan est une haie quelconque, qui pourrait être celle de Lebrard. Je vous accorde que c’est difficile à établir. Mais, c’est le même choucas ! Au début, on croyait qu’il y en avait plusieurs. Eh bien, non : il n’y en a qu’un ! Le voilà. Vous avez compris ? Ils sont au même endroit ! Loïc Letourteau était présent chez Yann Lebrard un quart d’heure avant le meurtre ! Ensuite, quand il se reconnecte assez tard à 10 h 43, il est au bord de l’eau, c’est sûr : il y a un fond de peupliers derrière. Mais il a eu 16 minutes, de 27 à 43, pour sauter la haie, traverser un champ et atteindre la rivière. Largement faisable pour un sportif comme lui !
— Ça suppose quand même beaucoup d’hypothèses. Tout le monde n’est pas physionomiste en oisellerie comme vous. Jamais un jury ne gobera ce truc ! Des piafs, y en a partout.
— Il y a un seul choucas. Regardez comment il vole. Ce qu’il porte est trop lourd pour lui.
— Un choucas avec un ver de terre au mois d’avril... devait y en avoir d’autres...
— C’est pas un ver de terre.
— C’est quoi alors ?
— Un bout de fil de fer arraché au grillage du voisin. Légèrement tordu en crochet. Le même sur les deux séquences ! Je répète : le même fer, le même choucas, donc au même endroit.»
Terdy, dubitatif : « Moi je ne vois pas grand-chose. Il faudrait l’expertise des services techniques...
— La demande est partie, Mon Commandant.
— Bon. Tout ce que vous avez comme témoin à charge, c’est un choucas ferrailleur ! Vous croyez convaincre le procureur avec ça ? En attendant l’avis du labo, on revient sur terre. Vous allez me relâcher Loïc Letourteau ! C’est un ordre ! »

Grand moment de solitude. Le lieutenant touche le fond. Que répondre ? Soudain, la porte bondit de nouveau à l’intérieur. Versenq sursaute. Le commandant n’a pas bronché. Il attend la suite. Le jeune rouquin, triomphant: « Letourteau a avoué. Ils jouaient sur internet presque tous les jours. Là, ils ont eu l’opportunité.
— Ils ? » demande Terdy.
Le jeune rectifie la position : « Tous les deux, Loups-Garous et elle Sorcière en plus, d’ailleurs. Loïc et Soizic avaient une liaison depuis le confinement. Le mari était de trop. Ils l’ont fait. Aveux complets. C’est Loïc qui a commis le crime. Il a “emprunté” à son père un 7.65 muni d’un silencieux qu’il a ensuite jeté dans la rivière. Il a dit l’endroit, les plongeurs vont le repêcher. Le portefeuille est caché dans un composteur de jardin, pour simuler un casse qui aurait mal tourné. Nous le retrouverons facilement. »
Le rouquin marque une hésitation, se tourne vers Versenq, et lance : « Bravo Jeannot ! Leurs alibis étaient consistants. Ça aurait pu nous tromper. S’il n’y avait pas eu ton corbac, on serait encore en train de draguer la rivière ou de chercher un rôdeur !
— Ce n’est pas un corbeau. C’est un choucas, insiste le lieutenant. Voyez-vous, les gens s’entretuent depuis la nuit des temps et cela n’étonne personne. Et le plus souvent par amour ! Aimer son prochain jusqu’à tuer un autre prochain... Paradoxal, non ? Voyez, dans tout ça, ce qui me laisse pantois, encore et toujours, c’est la dernière pièce du puzzle : l’ingéniosité des oiseaux. Vous verrez que ceux-là n’ont pas fini de nous surprendre ! »
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CATHERINE NUGNES · il y a
D'habitude je n'aime pas les histoires de meurtres, ou autres gâteries policières mais j'aime vous lire . Ce n'est pas trop long mais moi ,qui ne suit pas un gendarme, j'avais pensé que la tenancière avait tiré sur le choucas pour l'éloigner , que ce pauvre internaute était en face et qu'il a reçu une balle qui ne lui était pas destinée . Erreur colatèrale chef!!!
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Flore Anna · il y a
"l’ingéniosité des oiseaux. Vous verrez que ceux-là n’ont pas fini de nous surprendre ! ". Les animaux de toute sorte ont beaucoup à nous apprendre.
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Joëlle Brethes · il y a
Un jeu de rôle pendant lequel un véritable meurtre est accompli : belle intrigue et belle "enquête" de Versenq, le physionomiste animalier ! ;)
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JH C · il y a
« Physionomiste animalier » j’adore! Merci d’être revenue par ici, Joelle et à bientôt :)

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