Le bureau de la dernière chance

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C’est une soirée glaciale d’hiver à New York.
Dans les rues presque désertes, les trottoirs fument, les clochards s’effacent dans les murs, les habitants se pressent de rentrer dans leurs appartements surchauffés.
Les talons d’une jeune femme résonnent sur le béton, elle déchiffre les plaques sur les immeubles, cherchant manifestement une adresse. Après s’être arrêtée devant un immeuble noir et vétuste, elle descend les marches menant à l’entresol. Devant une porte à moitié vitrée qui laisse passer une lueur jaune, elle lit l’inscription gravée en lettres blanches, sur une modeste plaque noire plastifiée :
« DERNIÈRE CHANCE A.BERTANI ».
Après une légère hésitation, la femme frappe à la vitre, il n’y a pas de sonnette.
« Entrez » dit une voix rauque de fumeuse.
« Madame BERTANI ? » s’informe la jeune femme
« C’est moi poulette, j’m’appelle Armelle ».
La jeune femme tressaille, elle n’est pas habituée à cette familiarité et au vu de son tailleur noir de grande marque et son chignon impeccable, on peut supposer que cela ne lui plaît pas.
Elle entre avec précaution, serre son sac contre elle et tente de se frayer un chemin entre les tas de dossiers et de livres accumulés par terre, dans le bureau minuscule, envahi par la fumée. Elle n’a qu’une envie, c’est de s’en aller, mais elle ne sait plus vers qui se tourner. Cette Armelle BERTANI est vraiment sa dernière chance.
« Bonjour, je suis Aurélie de BURTONCOURT » dit-elle en s’asseyant sur un tabouret bancal. Elle observe la femme en face d’elle, qui ne lui inspire pas vraiment confiance : un début de soixantaine, ronde, rousse, très maquillée, habillée d’une robe violette et rose qui la boudine et dont les couleurs jurent affreusement avec ses cheveux. On voit qu’elle fume trop et certainement qu’elle boit trop. De son côté, Armelle l’observe sous ses paupières tombantes : « une petite gâtée, friquée et coincée » la catalogue-t-elle rapidement.
Elle attend qu’Aurélie lui explique le motif de sa visite, elle n’a pas l’intention de l’aider.

À sa surprise, Aurélie s’exprime de manière directe et va droit au but. Célibataire et unique héritière d’un domaine relativement important dans le bordelais français, son salaire de responsable marketing ne lui permet pas d’entretenir la propriété. Elle a déjà englouti l’héritage dans la gestion du château et ce qu’elle retire de la petite production de vin n’est pas suffisant pour continuer.
Elle a ouvert le château aux visites extérieures, pour des rentrées modestes, fait appel à des consultants spécialisés qui ont accentué sa dette, sans apporter d’amélioration, puis tenté d’augmenter la production vinicole, mais la terre n’est pas assez étendue.
Pour y remédier, elle aurait voulu acquérir les terres jouxtant la propriété mais, et c’est une partie du problème, elles appartiennent à des voisins hostiles et avides, lorgnant sur ses terres depuis des générations. Ce curieux découpage étant le fruit des querelles ancestrales, sa petite exploitation coincée entre deux plus importantes est vouée à une vente forcée, si une solution n’est pas trouvée rapidement.
« Voilà. J’ai eu vent de votre talent par un ami avocat qui travaille maintenant à New York et j’ai fait le déplacement pour vous voir » dit Aurélie.
Armelle ne répond pas. Elle l’examine tout en réfléchissant. « Pas si mal la petite, elle en a quand même », songe-t-elle. Dans le même temps, un petit frémissement d’excitation parcourt sa colonne vertébrale. Cela lui fait toujours le même effet, lorsqu’on lui soumet un cas désespéré. Cela lui plaît d’être la dernière chance. Elle se sent importante, utile, cela donne encore un sens à sa vie. Elle se sent stimulée par le défi que cela représente, le doute soulevé par la complexité des cas et la certitude au fond d’elle qu’elle peut tout résoudre. Presque tout.
Elle en a traité tellement, de cas... Son esprit l’emmène bien loin de ce triste bureau encombré. Elle n’a pas toujours été cette femme cynique, désabusée, alourdie, défraîchie et alcoolique. Elle a été une jeune femme pétillante et gaie, séduisante, intrépide. Avocate internationale réputée, elle a parcouru le monde, gagné beaucoup d’argent, vécu dans un tourbillon de succès et de reconnaissance jusqu’à....


Elle secoue la tête et revient dans son bureau, face à Aurélie.
« Donnez-moi les noms de vos voisins, je vais les appeler. »
« Mais, pourquoi ? s’étonne Aurélie, on se déteste tous »
« Justement, c’est mieux que ce soit moi qui fasse la proposition. »
« Laquelle ? »
« Celle de leur vendre votre propriété »
« Mais vous êtes folle, c’est exactement ce que je veux éviter », s’écrie Aurélie, furieuse, à demi levée de son tabouret.
Armelle reprend calmement « Je vais leur faire exactement la même proposition financière à chacun, une proposition très raisonnable et simultanée. Ils vont tous les deux l’accepter. Alors, à qui l’accorder ?
Je vais leur expliquer qu’ils ont chacun trois mois pour redresser l’exploitation et rééquilibrer les comptes ; à l’issue de cette période, vous déciderez qui sera l’acquéreur. Pendant ces trois mois, vous allez être obligés de collaborer ensemble, en trouvant des passerelles entre vos trois domaines, des solutions pour une exploitation concertée, des liens entre les visites des châteaux, les exploitations vinicoles. À l’issue de ces trois mois, vous leur direz que vous n’êtes plus prête à vendre, car vous pensez que la meilleure solution pour vous trois est de continuer ainsi et vous verrez les solutions qui se dessineront à ce moment. »
Aurélie se tait, pensive. « Pourquoi pas ? Cette option me fait gagner trois mois et cela peut changer nos relations. Ça a le mérite de me sortir temporairement de l’impasse et d’aboutir à quelque chose de nouveau. »

Des solutions décalées comme celles-ci, après que de multiples tentatives aient échoué, Armelle en a déjà proposé des centaines.
Et cela marche. De manière aléatoire bien sûr, mais son approche débloque les situations enkystées depuis longtemps, produisant ainsi des résultats nouveaux, porteurs de solutions inattendues.
Car Armelle a compris depuis longtemps que les gens, tendus vers un objectif impérieux, sont persuadés de tout mettre en œuvre pour atteindre leur but. En réalité, ils ne font que ce qu’ils connaissent ou ce qu’ils savent faire, ce qui ne représente qu’une infime part des possibilités.

Cette manière originale d’empoigner ses affaires avait largement contribué à sa notoriété en tant qu’avocate. Elle racontait aux jurés une histoire totalement différente de ce qu’ils attendaient, les saisissait par des émotions inattendues les amenant à porter un regard nouveau sur l’accusé.
Oui, elle était la reine des prétoires. Jusqu’à ce jour d’été, il y a plus de vingt ans.

Mère de deux petits enfants, Mark et Rose, ils étaient partis tous les trois pour quelques jours de vacances, en Floride ; son mari, Ted, avocat d’affaires, accaparé par une importante opération de fusion acquisition, ne pouvait les rejoindre.
Joyeux et heureux de ces moments exceptionnels d’intimité volés à sa vie professionnelle si prenante, ils étaient partis pour un magnifique hôtel de Key West, en bord de plage.
Le soleil de la Floride tenait ses promesses, Mark apprenait à nager dans la piscine avec un professeur et Rose restait avec sa maman sur le transat. Le soir, ils dînaient ensemble, autour d’une table avec nappe blanche, argenterie et chandelles et Rose se prenait pour une star, raillée par Mark, l’aîné qui ne perdait jamais une occasion de se moquer d’elle.
Le dernier jour des vacances, ils sont tous les trois sur leur terrasse, qui donne directement sur la plage. Les enfants s’amusent avec les Playmobils de Mark et Armelle prépare son retour professionnel en passant des appels téléphoniques.
Elle vient juste d’être appelée par un producteur de cinéma, accusé de viol sur mineure, qui veut lui confier son affaire, déjà très médiatisée. Accrochée à son téléphone, très excitée même si elle ne le montre pas, elle ne voit pas Mark s’éloigner en tenant Rose par la main. Elle allume une cigarette, demande des précisions et le bruit des vagues couvre les cris des enfants. Elle négocie ses honoraires, rit à une blague du client et demande des nouvelles d’amis communs. À ce moment précis, les enfants ont déjà été emportés par une vague impressionnante et ont cessé de respirer, leurs poumons remplis d’eau.
Quand Armelle raccroche, les yeux joyeux et le sourire aux lèvres, il est bien trop tard pour tenter quoique ce soit. Elle mettra longtemps à comprendre ce qui s’est passé, après avoir d’abord appelé mollement les enfants, puis plus fermement puis hurlé dans tout l’hôtel...
Ses enfants ont disparu alors qu’elle plaisantait avec un client, sans que rien ne l’avertisse, pas le moindre pressentiment.

La folie a failli l’emporter. Abrutie d’alcool et de cachets pendant les années qui ont suivi le drame, elle s’est enfermée dans leur maison secondaire du Maine.
Quittée par Ted, ses jours et ses nuits se sont confondus dans un temps sans repères. L’angoisse, la douleur, la souffrance, l’alcool, le soulagement temporaire puis à nouveau...
Peu à peu, sans le vouloir, sans le décider, elle s’est remise en marche, est sortie de la maison, a diminué les drogues et repris contact avec le monde extérieur. Comme elle était manifestement encore en vie, elle a décidé de créer le cabinet de « La dernière chance ». C’était avant tout sa dernière chance à elle. L’ayant baptisé ainsi de manière ironique, elle n’avait pas pensé un instant qu’il connaîtrait ce succès.
Beaucoup de gens passent leur vie, accrochés à un objectif qui prend toute la place. Quand ils sont arrivés au bout de leurs capacités, imagination, espoir, certains se tournent vers elle.
Et Armelle les aide, non par empathie ou intérêt. Non. Parce que chaque cas qu’elle résout lui fait oublier, un instant, qu’elle n’a pas eu la chance de sauver ce qui lui était le plus cher.

La seule chose qui la tient encore en vie, c’est de permettre aux autres de faire ce qu’elle n’a pas pu faire :

Tenter l’impossible pour ne jamais avoir à regretter.



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