Le bon dieu des mouches

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Les joies de mes amours et la certitude de mourir Mais Prévert toujours dans la plaie de mes rires. Médecin-légiste la plupart du temps, j'aime me détendre en écrivant, quand j'en ai le temps ... [+]

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Les fortes chaleurs de l'été avaient réchauffé jusqu'au cœur les pierres et les boiseries du presbytère. Il y régnait une bonne odeur de vieux, une bonne odeur de terre. À travers les fenêtres du premier étage, des tranches de lumières révélaient de paresseuses poussières. Et dans ce petit salon, sur un fauteuil crapaud aux accoudoirs élimés, un vieux prêtre solitaire cuvait mal son dernier excès de mauvais vin. Dehors, au-dessus du macadam brûlant, quelques hirondelles le regardaient depuis une ligne à haute tension. Le prêtre avait toujours protégé les nids qu'elles avaient bâtis au sommet du clocher.

Le vieil homme avait pris ses quartiers d'été, à contrecœur. Ce n'est malheureusement pas le repos qui guérit l'alcoolisme. Au contraire, rester loin de ses ouailles le plongeait dans cette terrible solitude qu'il n'avait jamais pu supporter. Mais ce jour-là, dans les brumes de l'ivresse, sous l'effet des relents acides et peut-être aussi d'une pointe de culpabilité, il décida soudain de faire quelque chose. Ce n'était pas ambitieux, rien qui soit vraiment urgent ni même important, mais ce n'était pas rien. Il voulait mettre un peu d'ordre dans la sacristie.

Le presbytère, la sacristie et l'église faisaient partie d'un même petit domaine carré soigneusement conçu autour d'un petit jardin arboré, malheureusement enceint de quatre hauts murs de pierre. Il n'y avait qu'un escalier et quelques mètres d'ici à la sacristie, et le prêtre songea qu'avec un peu de chance il croiserait quelqu'un qui aurait osé braver la pesante quiétude des lieux.

Mû par cette pensée, il se leva, chancelant. D'une main tremblante, il prit avec difficulté une cigarette froissée. Il ne lui jeta pourtant pas le moindre regard. Il se contenta de la glisser entre ses lèvres, sans l'allumer. Il grimaça. Chaque lever de chaque matin était une épreuve pour ce buveur de vin. Mais cette fois, un étau s'était resserré sur ses vieilles côtes et l'étreignait comme on ne l'avait plus étreint depuis bien des années. Une vague de peur s'écrasa sur le littoral de ses pensées. Il savait bien sûr ce que cela pouvait signifier. Mais cette même vague avait aussi fait accoster le pesant radeau de sa mélancolie et il songea, amer, que cette brûlure au cœur était peut-être l'appel aimant de son seigneur. D'un pas mal assuré, il enfila donc maladroitement des sabots de plastique et entreprit de descendre le médiéval escalier de pierre du presbytère, aux marches lissées par les années.

Et ce qui devait arriver arriva. Hanté par les fantômes de l'ivresse, il chuta. Et la chute fut lourde, car il n'eût ni le réflexe ni l'envie d'attraper la rampe. C'est ainsi qu'il roula, en se brisant les os, jusque tout en bas. Mais il ne mourut pas. Il en fut le premier étonné, mais sur la pierre glacée du hall, il se releva. Affaibli par plusieurs hémorragies internes mais mû par une idée fixe, il pensa à l'encensoir qu'il fallait astiquer et au ciboire qu'il avait égaré.

— Si boire était la solution, je l'aurais trouvé depuis longtemps, se marmonna-t-il.

Il toussa un début de rire entre deux râles. C'était déjà ça. Clopin-clopant, il parvint jusqu'à la cour de graviers. Dans le silence du jardin, on entendit leurs petits roulements secs sous ses pas, puis un plus gros bruit qui sonna comme un sac de billes qui tombe sans s'ouvrir sur le carrelage, puis s'affaisse. Dans un dernier effort, le vieux prêtre se retourna pesamment et plongea ses yeux, une dernière fois, dans ce ciel qu'il avait si souvent appelé de ses vœux. Sur le bord de son champ de vision, il pouvait encore apercevoir les hirondelles, sagement alignées. Cela le fit sourire.

Dans la cour, on n'entendit bientôt plus rien.

Il n'y eut que des mésanges pour descendre du ciel, indifférent, qui continuait d'être bleu, tandis que les nuages, poussés par le vent, continuaient d'être heureux.

Une minute s'écoula.

C'est alors que Sa Majesté des Mouches arriva, en grande pompe funèbre. Avec beaucoup de grâce, elle se posa sur le nez du prêtre. Elle fut aussitôt suivie par sa bourdonnante cour, qui s'installa en deux carrés sur sa poitrine, avec le sternum pour travée. Sur ces entrefaites, Sa Majesté prit la parole.

— Quel silence de mort ! On se croirait à l'église !

Le trait fit mouche et l'on bourdonna de plaisir dans l'assemblée.

— Oserai-je le dire ? On entendrait une mouche voler !

Ses obséquieux laquais pétaradèrent encore de rire de leurs toutes petites trompes.

— Ah, réjouissons-nous mes enfants ! Le prêtre est monté en chaire ! (rires). Mais avant toute chose, remercions donc le Bon Dieu des mouches de cette gracieuseté !

Aussitôt les mouches, empreintes d'une grande religiosité – contrairement à ce que l'on pourrait croire – entonnèrent en chœur un Notre Ver en guise de bénédicité, époussetant avec gravité leurs pattes antérieures en les frottant l'une contre l'autre, ainsi que le ferait tout bon chrétien.

— Ce que le Seigneur reprend d'une main, Il nous l'offre de l'autre ! Créons la vie qui naît avec la vie qui s'éteint pour que se poursuive à jamais le cycle très saint ! Croissez, multipliez et remplissez ce révérend de nos enfants ! Ô Seigneur, continuez de nous régaler de sanieuses sérosités, et aux siècles des siècles nous bourdonnerons tes louanges. Amen !

— Amen !

Malheureux ! Vous pensiez qu'elles s'apprêtaient à manger ? Que nenni ! La mouche est omnivore, pas nécrophage. Elles ne mangent pas nos cadavres, elles y pondent.

Et c'est ainsi que les mouches, qui ignoraient encore qu'elles étaient sur le point d'être mouchées, s'apprêtèrent dans l'euphorie générale à offrir au monde leurs milliers de frétillants bébés.

Et pour cause ! Les hirondelles, qui avaient resquillé la messe, fondirent soudain sur les mouches affolées, et en quelques minutes les eurent toutes gobées. Oh, non pas qu'elles leur en voulaient de profiter du pauvre curé ! Non, tout simplement parce qu'elles étaient athées.
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Choubi Doux · il y a
En bulle de vie dirait le pape et d'agréable sourire pour ma part. :)
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Joëlle Roubine · il y a
Beau texte. Bravo et bonne finale :)
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Alice Merveille · il y a
Mon soutien pour ce texte original que je découvre... bonne finale !
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A. Sgann · il y a
Bonne finale au bon dieu des mouches !
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Eva Dayer · il y a
Bonne chance à ce texte !
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Manon L. · il y a
J'aime beaucoup votre écriture, votre style, et votre humour ! Merci pour cet agréable moment de lecture. Bon courage pour la finale !
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Virgo34 · il y a
Buveur de vin ou divin ? Bravo pour cette "fable" à l'humour non dissimulé. Bonne finale !
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Mapie Soller · il y a
On ne s’attend pas à ces chutes successives! Bravo
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Romane Claren · il y a
Quand le mauvais vin tourne au vinaigre... en voilà une histoire qui ne manque pas de tanin ! Mon soutien.
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François B. · il y a
Un texte très original aux allures de fable. Mon soutien

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