L'autre rive

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"Le hasard c'est la forme que prend Dieu pour passer Incognito" Jean Cocteau J'écoute la vie et je la peins, je l'écris ou la chante selon mon humeur. Membre de la S.A.C.E.M. comme parolière. Mon ... [+]

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Il n'avait pas hésité une seule fois, durant la traversée. Nous l'avons dit, le marais était son domaine.
Pourtant, il n'en avait pas toujours été ainsi, en effet, à cause des contes et légendes qui circulaient sur l'endroit, quand il était enfant et qu'il faisait la traversée avec son père, ce lieu le terrorisait.
Tous les dimanches, le père embarquait sa petite famille et ils naviguaient ainsi au gré des eaux calmes et du chant des oiseaux.
Il y avait surtout cette légende tenace du dragon de Niort qui se cacherait dans les eaux troubles du marais et durant ces nombreuses traversées à chaque froissement de la surface de l'eau, son corps se tétanisait et sa respiration se bloquait.
Julien était pourtant l'aîné d'une fratrie de trois enfants qui se composait de son frère Paul de deux ans, son cadet et de sa petite sœur Lucie, la benjamine.
Toute la famille déjeunait au détour d'une conche, un pique-nique froid qui redonnait vigueur et enthousiasme pour le reste du voyage.
Julien était toujours fasciné par la couleur émeraude du marais. La petite embarcation colorée glissait silencieuse, frôlant au passage les grands bras tortueux des peupliers.
Sur leur passage, les lentilles vertes à la surface de l'eau formaient une mosaïque qui s'ouvrait et se refermait sans discontinuer au fil de l'eau.
La maison familiale se trouvait sur les bords du marais, une grande et robuste bâtisse qui se dressait dans sa robe de pierre blanche, elle avait appartenu autrefois aux grands-parents paternels.
Le terrain de jeu était immense et les trois enfants s'en donnaient à cœur joie, les parties de cache-cache, la chasse aux grenouilles, la pêche aux silures et au black-bass, enfin une enfance heureuse au milieu de la nature.
Julien refusait toujours de tremper ses pieds dans l'eau malgré les moqueries de Paul qui le traitait de poule mouillée.
Il avait une peur bleue des anguilles visqueuses qui grouillaient dans la vase et quand sa mère venait à les cuisiner en sauce piquante, il détournait son regard avec un profond dégoût qui lui procurait des haut-le-cœur.
Les fonds du marais étaient tapissés de plantes aquatiques et les grands roseaux poussaient et verdoyaient sous l'humidité ambiante.
Au fil du temps, Julien était devenu guide dans le marais dont il connaissait chaque recoin, il était un narrateur hors pair et sa connaissance des lieux lui permettait de raconter maintes anecdotes.
Mais il est une histoire dont il ne parlait à personne et qu'il avait enfouie tout au fond de lui-même,
une page sombre de sa vie qu'il tentait désespérément d'oublier.
Quand les clients montaient à l'intérieur de sa barque, il affichait toujours un large sourire de façade, un mot gentil, une pointe d'humour, un professionnalisme à toute épreuve.
Julien s'était marié, il avait deux adorables garçons prénommés Jean et Romain. N'ayant jamais réussi à couper le cordon, il avait construit une jolie maison sur le terrain familial.
Le marais, c'était un peu sa deuxième maison, ici chaque odeur lui rappelait un souvenir d'enfance, il lui était impossible de s'éloigner trop longtemps de ce lieu rempli de magie, il le savait avec une profonde conviction, sa vie ne pouvait pas être ailleurs qu'ici.
Le dimanche était son jour de repos et il en profitait pour faire de longues balades, il voguait ainsi sans itinéraire précis, se laissant porter par le faible courant, il refusait toujours que ses enfants l'accompagnent.
Dans ces moments de grande solitude, il retournait inexorablement au même endroit, un petit pont de bois qui enjambait le marais avec grâce, à cet endroit précis, il stoppait la course de son embarcation et restait là immobile et silencieux.

Lentement, il plongeait dans le passé et se laissait transporter dans le ressac de ses souvenirs, il sombrait dans une léthargie qui anesthésiait tous ses membres, seul son cerveau semblait échapper à cette torpeur.
En compagnie de Paul et de Lucie, ils partaient à la pêche aux grenouilles, c'était leur passe-temps favori.
Au fil du temps, Lucie s'était prise de passion pour les rainettes, elle trouvait leur couleur fascinante et surtout c'était l'époque des contes de fées où les grenouilles se transforment en princesse et, du haut de ses cinq ans, elle y croyait fermement.
Ce jour-là, c'était un dimanche, le père avait laissé la petite sous la surveillance des deux grands frères, il avait oublié le pique-nique à la maison et il en avait tout au plus pour dix minutes pour le récupérer.
Lucie venait d'apercevoir une magnifique reinette qui faisait des bonds dans le marais, elle ne savait pas très bien nager, pourtant, sans aucune hésitation, elle est entrée dans l'eau alors qu'à cet endroit précis elle n'avait pas pied.
Paul, alerté par les cris de son frère, est arrivé en trombe, mais Lucie avait déjà disparu, emportée par le courant et la montée soudaine des eaux suite à un violent orage qui était tombé la veille.
Après cet épisode douloureux, Julien n'a plus jamais voulu retourner dans le marais, le souvenir de sa sœur était tellement présent et son absence insupportable.
Pendant de longues années, il s'est refermé sur lui-même. Jusqu'à ce jour, le 16 septembre, jour d'anniversaire de Lucie, il faisait un temps magnifique et une douce chaleur emmitouflait le marais humide.
Allongé dans les herbes folles, Julien suivait la course tortueuse des nuages qui trouait le bleu du ciel.
Soudain, il a senti une présence, une force inexpliquée, une certitude que Lucie était là, tout près de lui. Quelque chose de chaud a frôlé son bras, ses poils se sont hérissés et son cœur s'est emballé en résonnant de coups douloureux jusqu'à ses tempes.
Il a dirigé son regard vers cette source de chaleur et a aperçu une magnifique rainette qui ne semblait pas du tout effrayée par sa présence.
Elle le fixait avec une très grande intensité et d'un bond est venue se poser sur son poitrail, Julien n'osait plus respirer.
Il s'est juré ce jour-là de revenir dans le marais et de ne plus jamais le quitter.
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Chris BÉKA · il y a
Rare autant que charmante évocation de la douleur un enfant qui a perdu un frère ou une soeur; il n'y a pas de mot pour ce genre de deuil qui poursuit toute la vie...
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Felix Culpa · il y a
Une histoire mystérieuse et effrayante. Mes 5 voix Djany ! Bonne finale.
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Djany Bonnard Parolière · il y a
Merci pour la visite de mon marais Félix.
Belle journée à vous

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VERONIK DAN · il y a
Je renouvèle mon vote sur cette autre rive.
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Djany Bonnard Parolière · il y a
merci pour votre visite à nouveau Véronik.
Bon wee-kend à vous

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Françoise Desvigne · il y a
Mon soutien Djany ;-)
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Djany Bonnard Parolière · il y a
merci pour le soutien Françoise
belle fin de journée à vous

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Constance Delange · il y a
Tres belle ballade sensorielle dans ce marais qui engloutit les petites filles. Bravo
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Djany Bonnard Parolière · il y a
merci pour la visite de mon marais Constance.
Je vais venir vous lire
bonne fin de soirée à vous

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Saber Lahmidi · il y a
Bonne finale ! Mes encouragements !
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Djany Bonnard Parolière · il y a
merci beaucoup Saber
belle journée

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M. Iraje · il y a
À propos de rainette, je t'en offre une autre ... Elle a pris quelques rides depuis ...
La reine des pommes (M. Iraje)

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CATHERINE NUGNES · il y a
Tristesse, nostalgie, regrets et enfin la rainette apparait. Espoir peut être . Vous avez mes voix
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Djany Bonnard Parolière · il y a
Il faut bien s'accrocher à quelque chose Catherine.
Merci pour votre passage sur ma rive
belle journée

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Ralph Nouger · il y a
Un magnifique récit, tristesse, nostalgie et le mystère de cette rainette. Je renouvelle tout mon soutien.
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Djany Bonnard Parolière · il y a
merci pour le soutien Ralph.
Je vais venir vous lire et me réabonnée aussi
belle journée

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Daisy Reuse · il y a
A nouveau je renouvelle mon soutien et revote pour ce très beau texte. Bonne chance Djany
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Djany Bonnard Parolière · il y a
merci Daisy Pour le soutien
je vais venir vous lire

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