L'air, c'est la vie

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Je me suis longtemps abreuvée aux mots des autres, bercée par leur musicalité, contemplant mes failles et mes rêves dans leur sinuosité. Aujourd’hui j’ose lâcher les mots, les mots qui ... [+]

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Je m’appelle Zoé. Mes parents m’ont appelée ainsi parce qu’au siècle dernier, c’est le nom que l’on avait donné à la première voiture électrique. Elle était devenue le symbole de la mort de la pollution, de l’air pur retrouvé. C’était un vœu pieux. Nous avions réussi à fabriquer de l’air pur, mais nous le conservions prisonnier entre les murs de nos cités.
Je vis en haut d’une tour. Une grande tour de 300 étages. Depuis le début du XXIIe siècle, pour faire face à l’augmentation croissante de la population mondiale, on a construit des tours de plus en plus hautes. Nous ne pouvions plus conquérir la terre alors nous avons décidé de conquérir le ciel. Les tours avaient poussé telles des arbres de verre et d’acier et s’enfonçaient dans les volutes de fumée qui se confondaient avec les nuages. Impossible, à cette altitude, de voir l’ombre d’un trottoir, la silhouette d’une voiture ; quant aux piétons, ces insignifiantes fourmis avaient depuis longtemps disparu du paysage. Nous étions confinés dans nos tours et dans les tubes en Plexiglas qui les reliaient à différents niveaux afin de réserver l’espace restant au sol aux divers véhicules qui sillonnaient nos villes. L’air même que nous respirions ne venait plus de l’extérieur. Des aérateurs gigantesques propulsaient un air tiède, quelle que soit la saison, à tous les niveaux des tours qui abritaient nos logements, nos magasins, nos écoles, nos hôpitaux. Nous ne connaissions plus ni le chaud ni le froid. Nous avions créé le climat tempéré permanent entre les murs de nos cités. Et personne ne semblait s’offusquer du fait que pour créer cette bulle de tiédeur nos machines hypersophistiquées rejetaient des tonnes de dioxyde de carbone dans l’atmosphère.
Nous avions fait de l’air extérieur notre ennemi ; nous devions maintenant nous en protéger. De grands aérateurs diffusaient des désinfectants toutes les heures dans l’ensemble des couloirs, immenses cordons qui maintenaient nos corps en vie, comme les légumes que nous étions maintenant capables de faire pousser dans les grandes serres agricoles, coupés de la terre et du soleil. Le soleil. Nous pouvons encore l’apercevoir de temps en temps, quand l’air est trop lourd et empêche les nuages et les fumées des hommes de s’élever au-delà du 200e niveau. Du haut de mon 300e étage, je contemple alors la courbe illuminée du ciel qui flamboie au-dessus de ma tête. Je m’imagine ressentir la douce chaleur traverser les vitres épaisses extra-isolantes, mais j’ignore si c’est le feu ou la glace qui circule autour de nos murs.
J’ai 14 ans. Mes parents travaillent au niveau 100. Ils sont directeurs de supermarchés qui alimentent les parties basses de la tour, celles qui sont plongées dans le brouillard permanent de la pollution. Comme aucune luminosité ne réussit à y frayer son chemin, les fenêtres sont opaques. Des néons particuliers ont été disposés pour faire croire à la population que le jour et la nuit rythment encore ces caniveaux de la terre. En fonction de la saison et de l’heure, un variateur augmente ou diminue l’intensité de la lumière. Les magasins March’essentiels fournissent tous les produits de première nécessité. Au début du XXIe siècle, des émeutes de la faim avaient bouleversé l’équilibre politique et économique du monde. Il y eut de très nombreuses victimes ; à la longue liste des morts de la dénutrition vinrent s’ajouter les victimes de la colère qui eut raison de l’injustice. Il fut alors décidé par l’ensemble des dirigeants politiques que l’alimentation de tous serait prise en charge par les États. Nous ne connaissions plus la faim ; nous ne mangions pas les mêmes choses, c’est tout. Nous logions dans les mêmes tours, mais pas au même niveau. Nous étions tous en vie, mais nous n’étions pas heureux. Et nous ignorions pourquoi.
Pour assurer la bonne santé de la population, nous avions donc un air propre et sans impureté, des aliments nutritifs conçus dans les meilleurs laboratoires et pour assurer encore notre survie que nous avions fini par menacer à l’extérieur de nos murs, nous avions appris à entretenir nos corps avec des exercices physiques et une propreté qui devint quasi maladive. Un esprit sain dans un corps sain. Tel était devenu le mot d’ordre de toutes nos nations. Pour limiter les souffrances et les excès de l’âme, un grand programme éducatif avait inculqué aux individus la distance et la tempérance. On s’aimait toujours, mais les passions du corps furent décrétées nocives, car elles finissaient par perturber les esprits. Il fallait éradiquer la jalousie génératrice de violence alors on éradiqua le désir, il fallait éradiquer la tristesse génératrice de déprime alors on éradiqua la tendresse.
Il paraît qu’autrefois les gens se serraient la main pour se saluer, que les amis s’embrassaient, posaient même leurs joues, leurs lèvres sur le visage de leurs semblables. Il paraît que les mères berçaient leurs enfants dans leurs bras pour les endormir. Aujourd’hui nos murs murmurent dans un grésillement continu des musiques douces pour nous détendre, les lits des enfants sont équipés de diodes lumineuses destinées à les calmer et de diffuseurs de parfums aux vertus apaisantes.
Mes parents se sont bien occupés de moi : quand j’étais enfant, ils ont payé les soins d’une gouvernante qui me nourrissait, m’habillait, prenait soin de la maison, m’emmenait à l’école ou dans les parcs couverts suspendus qui ornent nos grands balcons. Mes parents nourrissaient 100 étages de population, mais n’avaient pas le temps de nourrir leur propre fille. Comme une de ces plantes conçues par les biologistes du XXIIe siècle et qui poussent sans terre ni soleil, j’avais grandi sans père ni mère.
Je m’appelle Zoé, j’ai 14 ans, et je vis seule, la plupart du temps, en haut de ma tour. Mes compagnons de vie sont nombreux cependant. À la mort de mon arrière-grand-mère, il y a 10 ans, j’ai reçu en héritage l’ensemble d’une magnifique bibliothèque du siècle dernier. Mon arrière-grand-mère, je l’ai peu connue. Elle était déjà très âgée lorsque je suis née. Surprotégés comme nous l’étions, notre espérance de vie s’était considérablement allongée, mais pour ménager la santé de nos anciens nous les isolions le plus possible dans les hauts étages de nos tours et je crois n’avoir jamais pu échanger un mot avec cette vieille dame. Mes parents récupèrent les livres de notre aïeule, car ils trouvaient qu’ils décoraient joliment le grand mur de ma chambre. Ils apportaient des couleurs chatoyantes et faisaient face à l’immense baie vitrée qui me séparait du vide. Cernée entre un mur de livres et le ciel immense, je nourris peu à peu un désir de liberté toujours grandissant. Jamais mes parents ne se doutèrent que je lisais la décoration de mon mur. À peine avais-je appris à lire que les écrans étaient entrés dans ma vie. Mes parents ne pouvaient pas imaginer que je trouve du plaisir à tourner des pages poussiéreuses au lieu de glisser mes doigts sur des surfaces lisses et changeantes. Assise en tailleur face au vide je parcourais les pages d’œuvres du temps passé et je rêvais à ce qui existait hors de mes murs.
Enveloppée par la douceur chaude des pages et la caresse des mots, mon âme s’envolait et faisait voler en éclat le verre de ma prison. Je m’envolais sur les ailes d’un vent que je ne connaissais pas, j’étais Nils Holgersson sur une oie sauvage, ces oiseaux qui avaient disparu depuis déjà un siècle, j’étais la sœur du conte des Douze frères, survolant la mer déchaînée, portée par ses frères transformés en cygnes majestueux, j’étais Jonathan Livingstone le Goéland épris de vent et de liberté… Durant des heures mon esprit s’évadait, mais une fois le volume refermé mon corps souffrait ; mes poumons rêvaient d’être envahis par la fraîcheur, ma peau attendait le frimas de l’hiver et la brûlure du soleil, mes jambes enfin, auraient voulu courir sur le sable ou sur l’herbe. Mais mes pieds n’avaient jamais foulé autre chose que les surfaces synthétiques destinées à parer toutes les blessures des chutes, ma poitrine n’avait jamais respiré autre chose que l’air aseptisé de nos aérateurs, mon corps n’avait jamais été serré très fort par des bras. J’avais 14 ans, je ne connaissais ni la faim, ni le froid, ni la douleur physique, mais j’étais affamée, vrillée par un manque que je ne parvenais pas à définir.
Je m’appelle Zoé. En grec, mon nom signifie « vie ». Mes parents l’ignorent ; ils n’ont jamais lu de livre. Nos prénoms ont-ils le pouvoir de décider de nos destins ? Ce matin, un technicien est venu réparer le grand volet roulant de ma chambre. Les lattes qui s’actionnent automatiquement en fonction de la luminosité du ciel se sont bloquées et j’ai cru devenir folle lorsque je me suis retrouvée coincée entre mon mur de livres chargés de promesses et le mur opaque du volet gigantesque. Le technicien a utilisé une clé pour accéder au boîtier électrique. La clé est tombée sur le sol derrière lui. Trop occupé à changer un câble usé, il n’a pas vu que je l’ai ramassée et dissimulée sous un coussin. Le boîtier se referme d’un coup sec. Pas besoin de clé pour cette opération.
Il n’a pas pensé à la récupérer.
Je m’appelle Zoé, j’ai 14 ans. La solitude m’a appris à être observatrice. J’ai vu le bouton, dans le boîtier, celui qui permet de desceller les vitres en cas d’urgence.
Je m’appelle Zoé, mon nom signifie « vie ». Et la vie a besoin d’air.

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