La voix

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Je ne crois pas qu'être publié fasse de moi un écrivain mais je suis persuadé que c'est en laissant ses textes au fond d'un tiroir ou d'un dossier sans jamais les partager qu'on crée l'écrit vain.

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Rien ne lui était plus étranger que les transports en commun. Rien ne lui était moins commun que les transports en compagnie d’étrangers. Il ne jurait que par la voiture dans laquelle il jurait à satiété contre les voitures, contre les automobilistes, contre ses contemporains qu’il enjoignait à prendre les transports en commun pour qu’il puisse profiter égoïstement des formes sinueuses ou des lignes droites du macadam qu’il caressait de sa voiture puissante. A la main courante des escaliers roulants et aux mains courantes des usagers sur les barres verticales, il préférait les courbes des routes en lacet, les bretelles d’accès, les chicanes ramassées.
Un jour pourtant, il dut abandonner son automobile.
Le coup de la panne, c’est sa voiture qui le lui fit, en pleine campagne sans compagnie. Le hasard voulut qu’elle tombât en rade à deux pas d’une gare. Et l’urgence d’un rendez-vous dans une ville voisine le contraignit à prendre un train. Lui le commercial, voyageur ambulant et non en bus lent comme il s’amusait à le dire, pénétra dans l’enceinte de la gare avec l’air contrit du repentant qui sait qu’il agit contre sa foi.
La contrition disparut toutefois de son visage au moment où il entendit une voix inconnue sur le quai de la gare. Une voix qui n’était ni devant lui, ni derrière lui, mais qui semblait tomber du ciel. Elle dirigeait les voyageurs à la voix et à l’œil. Nul n’osait la contredire, même ceux qui osaient la contredanse. Elle disait. Elle était le verbe. Les voyageurs étaient ses sujets. C’était une voix de velours sur un chemin de fer. Une voix douce, bienveillante et autoritaire. Il fut subjugué par cette voix, cette voix capable de résonner partout en France au même moment, et sur ce quai et dans son cœur. Il tomba en amour comme on tombe en panne de voiture, au milieu de nulle part, dans son cœur en jachère.
Dès lors, TGV, omnibus, RER, Transilien, train de banlieue, il multipliait les déplacements. Jamais on n’avait vu un employé prendre le train avec tant d’entrain. Il acceptait les missions dans des localités oubliées, simplement pour les lui entendre dire. Son entreprise louait son zèle. Il voulait simplement ne pas être sans elle. Ce qu’il préférait, c’était les quais vides dans de petites villes, des bourgs déserts presque sans desserte à des heures tardives où il était seul et où c’était pour lui qu’on prononçait des mots inconnus et qu’il croyait inventés par elle pour lui. C’était dans les endroits perdus qu’il la retrouvait avec le plus de contentement et d’excitation à l’idée de ces mots prononcés juste pour lui. Ses noms aux sonorités étonnantes étaient des mots d’amour. Le bout du quai était le bout du monde. C’était l’exotisme au coin de la France. Il se montrait plein d’égard pour les coins égarés. Les trous perdus et autres trous du cul du monde l’emplissaient de bonheur, et de bonne heure, il se levait pour passer d’un quai bondé à un coin paumé dont le nom prononcé le faisait se pâmer. « J’ouïs, oui, j’ouïs comme jamais ! » s’extasiait-il.
Empli d’amour, il faisait plaisir à voir. Il avait trouvé en elle sa correspondance. Il n’avait d’ouïe que pour elle. Son amour se jouait à guichet fermé. Certains contrôleurs le reconnaissaient et le disaient féru des voies ferrées, il était juste fondu d’une voix de fée.
Il aimait à se dire que cette voix serait partout là où il irait, elle était son pays, son point de départ et sa destination. Cette voix qui indiquait les voies lui avait fait trouver la sienne.
Quand il l’entendait annoncer une destination, il imaginait qu’elle lui révélait le lieu de leur prochaine rencontre. Quand il entendait prononcer un horaire, il imaginait qu’elle lui donnait rendez-vous. Ils sillonnèrent la France ensemble ; ils se quittaient sur le quai au départ du train mais ils se retrouvaient sur le quai suivant. Et quand elle demandait de faire attention au passage d’un train sans arrêt et de s’éloigner de la bordure du quai, il y voyait une attention toute particulière pour lui-même et en concluait qu’elle tenait à sa vie.
Cette voix était la promesse d’un ailleurs toujours renouvelé, d’une vie pleine d’arrêt mais sans temps mort, une invitation au voyage perpétuel. Leur amour menait grand train. Qui pouvait se vanter d’avoir fait la moitié des villes et villages de France avec son aimée ? Des villes devenaient romantiques seulement parce qu’elle prononçait leur nom.
Une nuit de manque et d’insomnie, à une heure où même les trains dorment, une nuit où il avait pris une chambre à l’hôtel de la gare pour être réveillé par sa voix d’aubade, il alluma machinalement la télévision puis, mu par une curiosité inhabituelle, il tourna son regard vers une voix qui venait de l’écran. C’était cette voix qu’il aimait tant. Cette voix qui était celle de toutes les femmes, maternelle et sensuelle, autoritaire et bienveillante comme une mère, légère et voluptueuse comme une maîtresse.
Et là, pour la première fois de sa vie, il vit une voix. Il vit la chair de la voix, il vit le goitre de la voix, les cordes vocales de la voix, sa langue et sa bouche ouverte sur le vide.
Le lendemain, il reprit sa voiture.

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