La visite de chantier

il y a
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Finaliste
Jury
« Ça ne chôme pas dites donc ! »

Aujourd'hui, c'est mon dernier jour de travail et M. Le Gall me regarde en souriant sous sa casquette qui le protège du crachin. Son chien l'a comme toujours précédé. Le vieux labrador lève la patte à l'endroit habituel, au pied d'un panneau de signalisation lesté de sa gangue de béton. Le vacarme des travaux m'empêche de lui répondre distinctement et je lui adresse un rapide signe de la tête. Sur le viaduc au-dessus de moi, le chariot besogneux manœuvre lentement pour positionner le voussoir à son emplacement définitif. Les délais sont tenus et mon équipe travaille bien. Mètre après mètre, l'ouvrage destiné à accueillir la partie aérienne du métro gagne du terrain. La plateforme soutenue par les piliers semble s'étirer chaque jour un peu plus, serpent grisâtre progressant sous le regard atone des immeubles de bureau. Vu de haut, le méandre de béton suit docilement l'avenue de Belle-Fontaine. Il s'interrompt pour le moment au milieu du boulevard des Alliés ; au-delà, les piles de soutènement, déjà dressées et impatientes, attendent d'en prolonger le cours.

« Station via Silva, c'est tout de même un drôle de nom. Ils auraient au moins pu donner une appellation du coin ».
Occupé à surveiller depuis le sol la manœuvre de recul de la grue, je n'ai pas entendu M. Le Gall approcher. Le chien furète à droite, à gauche, et pénètre sur la zone de chantier. J'ai déjà dit au propriétaire de mieux tenir son animal, mais il ne semble jamais m'entendre. J'assiste depuis trois mois à la déambulation quotidienne de ce vieil homme efflanqué habillé d'une éternelle veste en jean, que ne manquent jamais de saluer les ouvriers.

Dès le premier jour de ma mission, il avait pris son poste d'observation, à la lisière de la zone travaux. Après quelques minutes, il s'était approché de moi et, tout en détaillant ma dégaine d'ingénieur au casque immaculé et aux chaussures à peine boueuses, il m'avait demandé : « C'est vous le chef ? ». Nous avions engagé la conversation malgré le bruit. Il habitait à cinq cents mètres du futur métro, au lieu-dit La Bouriande, trois corps de ferme entourés de champs immémoriaux, que le passage incessant des semi-remorques avait brusquement tirés d'une torpeur millénaire.

Au bout de quelques semaines, grâce à mes réponses plus ou moins attentives, M. Le Gall avait appris à connaître les différentes phases du chantier ; il tenait à discuter coffrage, voussoirs, trémies. Il me parlait des articles inexacts parus dans les journaux sur le sujet, des consultations publiques dont il ne manquait pas une réunion, du voisin qui contestait depuis deux ans le rachat de son fond de terrain par la municipalité. Chaque lundi, il me faisait aussi le récit de sa promenade dominicale jusqu'au chantier, un rituel qu'il accomplissait avec sa fille et ses petits-enfants. Il me décrivait les grues aux bras immobiles, le vent sifflant dans les palissades, les cris des deux mômes qui zigzaguaient à vélo entre les ornières et les monticules de terre excavée. Il entrouvrait pour moi les portes d'un univers parallèle où je n'avais pas ma place, une sorte de version hantée du chantier, privée des ouvriers et de la cacophonie des engins.

Peu à peu, j'avais appris à considérer sa conversation comme une sorte d'obligation morale : mes journées de travail consistaient à gérer une équipe de dix personnes, à tenir des délais intenables et à offrir cinq minutes de mon temps à M. Le Gall. Je sentais instinctivement la place considérable que ces quelques instants d'échanges prenaient dans sa vie. Ils constituaient un capital précieux qu'il savait faire fructifier pour alimenter les discussions avec sa fille, la coiffeuse ou l'infirmier à domicile.

Son bavardage dessinait jour après jour une existence qui tenait toute entière dans quelques kilomètres carrés, depuis son enfance à Thorigné jusqu'au poste qu'il occupait avant sa retraite dans une laiterie située à proximité, « celle qui travaille avec les éleveurs d'ici, pas l'autre ». Je prenais progressivement conscience du bouleversement majeur que représentait pour lui l'avancée inexorable de cette langue de béton. Nous le savions tous les deux : ce viaduc était une tête de pont, un poste avancé pour ouvrir un nouveau front dans la conquête de la ville sur ses abords. Bientôt, des contingents entiers transiteraient par ici, acheminés jour et nuit par le glissement cadencé des rames automatiques. J'admirais d'autant plus la placidité avec laquelle, chaque après-midi, il s'installait au bord du maelstrom pour prendre acte des transformations irréversibles portées aux paysages de sa vie.

Aujourd'hui, c'est mon dernier jour de travail et M. Le Gall s'éloigne dans le crachin après notre conversation quotidienne. J'ai été appelé en renfort sur un chantier difficile à l'autre bout du pays. Il me faut abandonner ce viaduc inachevé, ces gars que j'ai appris à connaître, ce décor qui change à toute vitesse et où le seul point immobile semble être la silhouette d'un vieil homme hypnotisé par le ballet des pelleteuses, qui prend parfois des airs de vigie éternelle.

Au moment de fermer à clé le bungalow qui sert de base-vie, je pense à sa promenade du lendemain. Je crois distinguer un individu à la veste fourbue émerger de la campagne rennaise sous un ciel plombé. Je perçois les mouvements de sa casquette tandis qu'il cherche des yeux une silhouette qu'il ne trouvera pas. Je le vois attendre un peu plus que d'habitude, sentir son chien s'impatienter, et finalement repartir.
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Camille G · il y a
Beau texte, d'une humanité qui enchante. Merci cela fait du bien
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Isabelle Levy · il y a
Sensible, émouvant sans pathos. Bravo
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Orane CP · il y a
une nouvelle qui a du chien ! Originale, très bien écrite, sensible. J'ai mis toutes mes voix pour sa réussite !
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Boubacar Mamoudou · il y a
Un titre enchanteur !
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rafik chabbi · il y a
très très court, et très très bon. Merci pour cette leçon d'écriture.
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Françoise Desvigne · il y a
J'ai aimé "La visite de chantier ". Bravo JB
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Joëlle Brethes · il y a
Cadres de vie modifiés par "le progrès"... Acceptation chez le vieil homme qui trouve en outre une façon d'enrichir son univers et belle empathie chez le chef de chantier...
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Virgo34 · il y a
Quelquefois un peu trop technique pour moi mais le récit empreint de réalisme m'a intéressée.
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Viviane Fournier · il y a
J'ai parcouru votre chantier avec plaisir... chaque détail apporte une vision différente et il y a une douceur des choses, des gens que je trouve belle, touchante ... bonne chance à vous !
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Romane Claren · il y a
Merci pour cette balade au cœur du chantier, un univers jusque là inconnu pour moi.
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Pénélope · il y a
"Les dessous" du chantier. Bon portrait de ce "visiteur" qui s'approprie le changement en s'intéressant et en se rapprochant de ce bouleversement.
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VERONIK DAN · il y a
Très belle histoire sur une rencontre éphémère mais tellement marquante.
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JL DRANEM · il y a
Je découvre ce texte plein d'humanité . J'en profite pour m'abonner à votre page et vous inviter sur une île , mon île : Mon Ile (JL DRANEM)
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Sylvain Dauvissat · il y a
Mon vote à nouveau
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Armelle Fakirian · il y a
J'aime votre écriture qui rend vos personnages attachants. Bonne finale
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Fred Panassac · il y a
J’aime toujours ce récit dans lequel vous « incarnez » si bien les personnages et le paysage local.
J’affectionne toujours la « veste fourbue », une personnification d’objet poétique.
Et je vous renouvelle mon plein soutien en finale.

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M. Iraje · il y a
J'ai mis mon casque de chantier, je suis venu, j'ai vu, j'ai votu ...
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JAC B · il y a
Mes 5*, bonne finale!
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Camille Berry · il y a
Un très bon texte que je découvre avec plaisir. Beaucoup d'humanité et une sorte de tristesse latente... Je soutiens totalement !
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Keith Simmonds · il y a
Bonne chance pour cette finale méritée, JB de Mures !
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Je soutiens avec plaisir !
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Brigitte Bardou · il y a
Je m'abonne à votre page
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Brigitte Bardou · il y a
Une rencontre entre deux êtres que tout oppose. Le regard final de l'ingénieur sur la silhouette du vieil homme qui l'attend met en exergue son humanité.
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Donald Ghautier · il y a
Une excellente surprise, ce TTC ! La narration est prenante, il y a de la tonalité et je trouve la fin superbement réussie. Bravo de chez Bravissimo !
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Eve Lynete · il y a
J'apprécie vraiment.
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A. Sgann · il y a
Bonne finale JB de Bures !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Bonne finale , JB de Bures.
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Chantal Sourire · il y a
Re vote avec plaisir !
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Lyne Fontana · il y a
Bien écrit et émouvant. Un sujet peu exploité, traité avec délicatesse, et qui dit tant de choses en filigrane.
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Roll Sisyphus · il y a
Ces chantiers urbains, lieux de rencontre ou l'histoire se raconte et l'avenir tente de s'expliquer.
Plaisir constant.

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Mome de Meuse · il y a
Je découvre votre texte et je soutiens avec plaisir. Belle finale.
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Annabel Seynave- · il y a
Mon soutien pour cette histoire qui est un vrai coup de coeur pour moi ! Belle finale JB !
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Anne K.G · il y a
J'avais aimé. J'aime toujours 🙂
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Victor Rhudy · il y a
J'ai bien aimé cette sensation de voir la vie du vieil homme s'estomper à coups de travaux.
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Doria Lescure · il y a
récit bien écrit et bien construit, sur un sujet un peu contemplatif mais qui ne manque pas d'un certain charme. les deux personnages sont bien campés, crédibles et plutôt touchants dans leurs habitudes. Cette histoire fluide fonctionne bien.
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Norsk Fra Norge · il y a
La rencontre improbable mais pas impossible de deux univers.
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Vyat de loin · il y a
Une ville sans âme qui être prète d'absorber et de détruire tout autour.
Un ingénieur qui ne fait que son travail. Il est gentil mais le travail est le travail.
Un vieil homme qui ne se plaint pas mais qui essaie d'accepter et de s'adapter.
Un modèle du monde moderne.

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Annabel Seynave- · il y a
Une très bonne histoire, originale, avec des personnages particulièrement attachants. Du beau travail !
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JAC B · il y a
Un contexte original et deux personnages que tout oppose mais qu'un chantier réunit avec ce paradoxe que détruire/construire va créer du lien . C'est très bien écrit et le point de vue de l'ingénieur est finement analysé. Une belle atmosphère dans ce texte. Je like.
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Hamza Dib · il y a
Un texte qui a retenu mon attention et que je vais relire maintes fois pour essayer d apprendre et retenir des mots pour lesquels je dois faire appel au dictionnaire. Merci pour cette belle histoire si bien racontée
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françoise CLAUDE · il y a
« Un individu à la veste fourbue.. » génial. Ce qui me scotche sur ce site, c’est la qualité incroyable de ces textes tellement divers. Il m’arrive si souvent d’abandonner un livre à la page 12, tellement c’est mauvais !
Bravo à vous !

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Anne K.G · il y a
J'ai bien aimé cette sensation de "vie" de la ville qui croît inéluctablement, malgré l'existence des hommes qui tentent de s'adapter.
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Les Histoires de RAC · il y a
Hé oui, communiquer est un besoin, comme manger, boire, dormir... (Très bien vu cet attachement progressif aux lueurs d'un chantier, ça sent le vécu ♫). Compliments ♫
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une chronique d'une vie qui semble banale mais la présence d'un promeneur transfigure un quotidien fade et réglementé.
Le chantier devient un sujet qui alimente le quotidien de l'homme.
Une capture d'images et de bruits .

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Ombrage lafanelle · il y a
Texte très intéressant dans lequel on apprend plein de choses. Écriture agréable à lire
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Daisy Reuse · il y a
Une lecture très agréable que celle de la rencontre de ces deux personnes, l'une au timing serré offrant à l'autre le cadeau de quelques minutes de bavardage ! Je m'abonne.
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Roll Sisyphus · il y a
Oh combien ces chantiers urbains sont des lieux de rencontre ou l'histoire se raconte et l'avenir tente de s'expliquer, chacun utilisant sa langue, il convient de prendre le temps de se comprendre.
Mais pour l'un, prendre le temps n'est pas une composante du planning alors que pour l'autre le temps est déjà compté.
C'est donc en amont, au delà des simples urbanités, qu'il convient de s'interroger avec toutes les parties prenantes sur le sens de la ville, de son cœur, de ses artères.
Merci pour ces instants de bâtisseuse poésie.

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Chantal Sourire · il y a
Une belle rencontre, éphémère mais riche, un sujet d'actualité, la course au progrès, j'aime et je m'abonne !
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Grace à votre texte j'ai découvert un chantier inconnu pour moi, merci, mon soutien
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Fred Panassac · il y a
Merci pour ce texte intéressant et bien écrit, j’ignorais tout de ce métro de Rennes.
J’ai recherché « Viasilva » pour situer la description.
Originale scène de genre marquant une évolution pas toujours souhaitée par tous mais certainement inéluctable.
J’ai aimé ce récit dans lequel vous « incarnez » si bien les personnages et le paysage local.
Une mention spéciale pour la « veste fourbue » une personnification d’objet poétique.
J’aime et je pose un cœur ainsi que mon réabonnement à votre page suite au piratage.

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