La Traversée

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Lauréat
Jury
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Pourquoi on a aimé ?

Voilà un récit de braquage qui tient en haleine ! Un ensemble prenant, soutenu par ses personnages bien campés, qui nous emmènent avec eux dans

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« On passe au plan B ». Ce furent les derniers mots qui sortirent de la bouche de Johnny avant qu’il ne commence à poser les pains de Semtex contre les chambranles de la porte blindée qui nous faisait face. Il faut dire que s’il n’avait pas déconné en assommant le mec qui connaissait la combinaison tout ce qui suit se serait peut être passé autrement.
Comme disait mon oncle Reggie : « Braquer une petite banque c’est pas compliqué bordel ! En moins de trois minutes ça doit être réglé. C’est possible de le faire à deux mais à trois c’est préférable. Les imprévus arrivent toujours quand on s’y attend le moins. Y’en a un qui s’occupe des guichets, l’autre tient en respect les clients, les employés et le garde, s’il y en a un. Le troisième gus attend dans la caisse en scannant la fréquence des flics près à décamper par un itinéraire prévu à l’avance. Deux règles d’or. Ne jamais prendre d’otage et ne jamais s’attaquer au coffre ».
Il me l’avait expliqué des milliers de fois avant de se faire enfermer pour vingt ans à Huntsville pour braquage. « Tous les coffres sont ouvrables pour peu qu’on y passe du temps et c’est justement ça la plus grande sécurité des coffres forts, le temps. Ce putain de temps qu’on met à l’ouvrir. Généralement assez pour que quelqu’un remarque depuis la rue que quelque chose déconne dans la routine d’une petite banque agricole du Texas profond. Assez pour que ces alcolos de flics à la gâchette facile débarquent et commencent à flinguer ».

Alors pourquoi étais-je là, à regarder sans rien dire mon grand frère Johnny, ce con, s’attaquer au coffre ? Il avait eu les explosifs par un mec de l’autre côté de la frontière pour cinq cent dollars. Comment m’avait-il convaincu que cela serait une bonne idée ? Le fric, la famille, les dettes de jeux de maman, la maison à payer. Ouais, je crois que c’est à peu près tout. Ah non, il y avait aussi cette bécane que je voulais : une Triumph Bonneville comme celle de Steve Mc Queen. J’étais sûr d’impressionner les filles avec ce bolide.
Johnny achevait de placer les explosifs. Il était excité comme un gamin prêt à tout faire péter, ça se voyait. Rien à foutre de rameuter tout le quartier. Rien à foutre qu’on entende l’explosion jusqu’à San Antonio. Il brancha les détonateurs et amorça le minuteur sur trente secondes. Kyle lui était toujours dans la salle principale avec les clients, les employés et le directeur qui pissait le sang sur le sol. Pas de garde. On pensait que c’était bon signe. Kyle était un type étrange qui parlait peu et que mon frère avait rencontré dans un cinéma, pendant une projection de Bullit, un film où apparaissait mon héros, Steve Mc Queen. Je sentais pas ce mec mais Johnny lui faisait confiance et l’avait pris comme associé sur ce coup. À l’extérieur, nerveusement installé dans une Pontiac Firebird volée, il y avait Bob, notre cousin, un peu bête mais possédant un don naturel pour la conduite et l’abus d’alcool. Combien de temps cela lui prendrait-il pour réaliser que c’était fichu et qu’il fallait qu’il se barre en nous laissant en plan. Probablement pas aussi longtemps que je le pensais. Il avait toujours était un froussard de première.
Johnny me prit par le bras et m’emmena derrière le comptoir en bois. Il fit signe à Kyle de se planquer. Quand tu patientes pendant le temps qui te sépare d’une explosion deux questions te passent par la tête : est-ce que je suis assez loin et est-ce que ça va foirer ? Deux questions simples qui torturent les méninges de n’importe quel gamin ayant déjà allumé un pétard à mèche courte. Cependant rien ne pouvait me préparer à ce qui allait suivre. Au bout de trente secondes rien, pas de bang, pas de boum. Mon frère s’énerva et alla sans hésiter une seconde vers la porte blindée. Il vérifia les branchements puis se retourna vers moi avec un petit sourire. Je crus qu'il allait me dire « Relax, ça y est, ça va péter maintenant » quand une explosion digne d’un film gros budget le vaporisa et m’envoya à l’autre bout de la salle. Je n’oublierai jamais l’expression de surprise dans ses yeux brillants, émergeant des deux petits trous de la cagoule, quand je le vis disparaître dans les flammes.

À ce qui parait, maman a dû enterrer un cercueil vide. Le journal local avait fait tout un foin du braquage. J’avais appelé m’man depuis ma planque, les flics étaient bien en rogne. La pauvre, Johnny avait toujours été son préféré.
Après ce ratage complet, Kyle paniqua et rassembla les sacs contenant l’argent qu’on avait piqué dans les guichets. Il bondit son arme à la main et entra dans le coffre-fort éventré, piétinant très probablement les restes calcinés de mon frangin. Moi je ne fis rien, je restais là, à essayer de reconnaître un quelconque bout de corps, mais rien, pas un seul fragment de vêtements. Les clients et les employés voyant que leurs tortionnaires étaient occupés ne tardèrent pas à sortir de la banque en courant et en criant pour la plupart, alertant de ce fait les forces de l’ordre qui encercleraient le bâtiment en peu de temps, avant d’en donner l’assaut, puisque nous n’avions pas d’otage. Mais si putain, on avait un otage. Le directeur il était toujours sur le sol inconscient. Pas un seul de ses employés n’avait eu l’idée de le traîner par la jambe en sortant. Tous des chiens, ou alors c’était un très mauvais patron. Bon voilà, j’étais là, revenant à mes esprit, Kyle sortait du coffre avec des sacs sous le bras et m’en passa deux que je mis en bandoulière avant qu’il me crie :
— Putain, on se casse, tout le Texas a entendu. Bob va pas nous attendre éternellement.

Il ne croyait pas si bien dire. Bob s’était tiré. L’explosion lui avait foutu les jetons et il s’était barré en nous laissant comme des imbéciles avec presque un millions de dollars en petites coupures. Ah oui, laissez-moi vous expliquer pourquoi le coffre renfermait une petite fortune. Vous voyez, dans le sud du Texas, la majorité des fermiers emploient dans les exploitations des illégaux mexicains que l’on appelle Wet Backs. Il se trouve que la banque que nous venions de braquer conservait les payes en liquide que les fermiers de la région allaient distribuer aux milliers de clandestins. Il y en a au moins une par comté par ici.
On se retrouve donc, Kyle et moi dans la rue avec deux armes dans les mains et quatre sacs de toile gros comme des dindons. Pas facile à trimbaler c’est sûr. Et voilà que Kyle pensant plus vite que l’éclair se plaça en travers de la route et arrêta, grâce son fusil à canon scié, la première voiture qui se pointa. Les sirènes des flics n’étaient pas loin. Elles se rapprochaient et Kyle n’eut pas le temps de faire dans les règles et prit la conductrice en otage. Les règles de tonton, on les avait foutues en l’air avec le reste. Il monta côté passager et je me jetai sur la banquette arrière d’une Ford hors d’âge.
— Démarre salope, ou j’te fume, hurla Kyle à l’attention de notre nouvelle otage.
Elle appuya de toutes ses forces sur la pédale d’accélérateur et nous conduisit hors de la ville. C’était une petite blonde d’environ vingt ans comme moi. Avec son nez fin et ses joues osseuses, elle était assez jolie et portait une robe blanche et des bottes de cow-boy. Bizarrement elle n’éclata pas en sanglots et ne tenta pas de nous supplier de la laisser partir. De nous trois, je pense que c’est elle qui était la plus zen. Mais elle avait peur. J’observais ses yeux dans le rétroviseur. Elle était préoccupée et effrayée mais, pas par nous. Nous roulâmes plus d’une heure avant de nous arrêter non loin d’une grange abandonnée. Nous étions à environ cinquante kilomètres de San Antonio et nous savions que les routes principales qui conduisait à l’océan et à la frontière mexicaine seraient bientôt bloquées si ce n’étais pas déjà fait.
Il nous fallait un nouveau véhicule et des faux papiers. Fort heureusement nous avions les fonds pour financer notre exil en territoire pachuco. Johnny avait toujours promis à maman que, quand il aurait fait fortune, il lui achèterait une maison au bord du pacifique dans l’état de Baja California. Ce à quoi ma mère répondait qu’elle n’aimait pas les espingoins et qu’elle préférerait un ranch en Arizona. Kyle ordonna à notre otage de rentrer la voiture dans la grange. À l’ombre, dans la fraîcheur du matin aucun de nous n’ouvrit la bouche. Nous restâmes ainsi plusieurs minutes à nous demander quelle était la marche à suivre. Au bout d’un moment, Kyle enleva sa cagoule. Nous les portions depuis le début mais nous transpirions comme des porcs, c’était insupportable. Il sortit de la voiture et alla fermer les portes de la grange. Notre otage avait toujours les mains sur le volant et respirait bruyamment.
— Sors de là, allez plus vite, ordonna Kyle à notre otage.
Elle sortit calmement de la Ford et défia Kyle du regard.
— C’est quoi ton nom ?
— Grace, répondit-elle.
— Écoute bien Grace, voilà comment ça va se passer. Lui et toi, vous allez nous louer une bagnole à la prochaine ville et acheter des vêtements de rechange pour nous. Les flics doivent déjà savoir de quoi on a l’air dans la banque. Vous irez à pied. Moi, je vous attends ici.
L’idée ne m’emballait pas des masses. Premièrement, je n’avais pas confiance en Grace et deuxièmement je n’avais pas confiance en Kyle. L’un des deux me trahirait j’en étais persuadé. Finalement, je me dis que Kyle n’irait pas loin dans une voiture volée avec quatre sac de cash et une gueule de délinquant sur les routes barrées par les flics. Je me recoiffais dans le rétroviseur pour avoir un peu l’air présentable et pas d’un gamin qui venait de suer toute l’eau de son corps au cours d’un braquage. Kyle me donna avant de partir cinq cent dollars. C’était plus qu’il n’en fallait pour acheter ou louer ce dont nous avions besoin et prendre deux tickets de bus pour la Californie mais il s’en foutait. Ou alors il espérait qu’on le fasse pour garder tout le magot. Nous partîmes avec Grace aux environs de dix heures. Nous devions arriver à la ville avant que le soleil de midi ne nous ralentisse trop. Grace marcha devant moi sur le bord d’une petite route bordée de champs. Nous arrivâmes à Blue Fields, trou perdu du Texas, au bout de quarante-cinq minutes de marche.

Lundi matin, la plupart des commerces étaient fermés. Le reste de la petite bourgade était au boulot, aux champs, et les gosses en classe. Je réalisais soudain que Grace pouvait se mettre à courir d’un instant à l’autre en hurlant que je la retenais en otage, et un de ces ploucs, sans doute armé, me descendrait sans hésiter, mais elle n’en fit rien. Elle repéra même le seul magasin de vêtements de la ville tenu par une vieille dame rousse si ridée que la seule estimation d’âge possible la concernant était « proche de la tombe ». Grace entra dans le magasin et salua la dame en lui souriant. J’étais derrière elle, mon flingue caché dans l’une des poches de ma veste de sport. Au fond du magasin Grace choisit deux paires de jeans et deux chemises à carreaux assez banales ainsi qu’une jupe et un chemisier blanc pour elle. Je trouvais cette fille trop calme, trop confiante et satisfaite de sa situation avec nous. De plus, Kyle n’avait pas précisé qu’il fallait de nouveaux vêtements pour elle. Pourquoi en prenait-elle ? Voulait-elle disparaître aussi ? Une fois nos vêtements de rechange achetés, Grace nous mena jusqu’à un vendeur de voiture d’occasion. Avec l’argent restant, exactement quatre cent soixante-treize dollars et quinze cent, Grace négocia une Oldsmobile d’occase. Je n’avais toujours pas desserré les dents et notre otage était toujours aussi calme. Je décidais de la confronter dans la voiture sur le chemin du retour.
— Grace, t’as des problèmes ? Pourquoi tu te tires pas à la première occasion ? T’aurais pu me dénoncer en ville. J’te trouve pas nette, parle.
Elle ne répondit pas et continua à conduire pendant que je la regardais assis sur la banquette arrière.
— Réponds-moi, maintenant ou j’te mets une balle dans la nuque.
— Si tu voulais me tuer, tu l’aurais déjà fait. J’crois pas que tu sois un tueur, ajouta-t-elle pleine d’assurance. Ton pote en revanche, c’en est un et j’ai comme l’intuition qu’il va nous tuer tous les deux.
— Ta gueule, répliquais-je. Personne te demande ton avis.
— J’dis juste ça pour te sauver la mise. Comment tu t’appelles ?
— Tu me crois vraiment assez bête pour te dire mon nom.
— Vous m’avez déjà montré vos visages. De toute façon, vous êtes foutus et j’suis foutue, alors qu’est-ce que ça change ?
Cette fille était vraiment bizarre, sûre d’elle et maligne. Peut-être devais-je m’en faire une alliée. Nous roulâmes jusqu’à la grange. Kyle nous y attendait fumant cigarette sur cigarette. Il jouait au cow-boy en faisant passer son fusil d’une main à l’autre.
— Merde, qu’est-ce que vous foutiez ? File-moi mes foutus vêtements.
Nous nous isolâmes tous un moment pour nous changer. Kyle s’était trouvé un coin derrière une porte. Grace et moi nous changions côte à côte, seulement séparés par quelques ballots de paille. Je me pris à jeter un coup d’œil furtif de son côté. Elle avait ôté sa robe. Elle ne portait pas de sous-vêtements. Seuls ceux que nous avions achetés à la ville étaient posés sur le sol. La ligne au-dessus de ses fesses était très prononcée et je dois dire qu’elle avait de très belles fesses, rondes un peu potelées et très agréable à regarder. Je ne sus pas pourquoi mais elle s’arrêta soudain et fit un mouvement de tête de côté sans pour autant se retourner. C’était comme si elle savait que je la regardais. Comme si elle me laissait ce moment à moi seul, puis elle entreprit de mettre ses sous-vêtements. D’abord sa culotte, puis son soutien-gorge. Je cessais alors de l’admirer comme un gamin de douze ans qui voyait une paire de nichons pour la première fois dans un Playboy. Une fois habillé, Kyle sortit l’argent des sacs et le cacha sous la roue de secours, dans les portières et sous les banquettes.

Nous nous miment ensuite en route. Grace prit le volant, Kyle s’assit sur la banquette arrière et moi à côté de Grace.
— On va passer par la banlieue de San Antonio puis aller vers El Paso. Les flics pensent sans doute que nous nous dirigeons vers la frontière ou le golfe du Mexique, dit Kyle.
Il pensait être le plus intelligent. Il pensait avoir le contrôle de la situation mais moi je savais, que pour une étrange raison, c’était Grace qui avait nos destinés en main. Elle conduisit en respectant les limitations de vitesse calmement vers San Antonio. Une fois proche de cette grande ville nous bifurquâmes vers l’ouest en direction d’El Paso et la frontière avec le Nouveau Mexique. La voiture suivait une route de campagne poussiéreuse quand Grâce s’adressa à Kyle.
— J’crois qu’on vient de crever. Le volant tire sur la droite.
— J’ai rien entendu, répondit Kyle. Te fous pas de moi.
Grace me regarda et me fit un clin d’œil. Je ne sais pas pourquoi mais je décidais de la suivre sur ce coup. Je mis les mains sur le volant quelques secondes juste à côté des siennes.
— Elle ment pas Kyle, la voiture tire vraiment sur la droite. On a dû crever.
— Fait chier j’ai caché une partie du magot sous le pneu de secours, vociféra Kyle.
Grace me sourit et opina de la tête avant de garer la voiture sur le bas-côté. Les autres automobilistes étaient rares. Nous fumes dépassés par un camion à bestiaux puis ce fut désert. Nous sortîmes tous les trois de la voiture. Kyle ouvrit le coffre. Je l’aidais à cacher l’argent sous une couverture. Je saisis le cric et fis rouler la roue de secours vers l’avant. Kyle ne vérifia même pas que nous avions vraiment crevé. Il se tenait proche du fric, son fusil à la main tel un gardien de trésor, à l’affût. Je fis mine de démonter la roue avant droite. Grace était derrière moi. Je me retournais. Elle me signe de la tête.
— Kyle, dis-je. Tu peux m’aider ? Cette roue veut vraiment pas s’enlever.
— Putain mais t’es manchot ou quoi ? C’est pas vrai d’être obligé de trimbaler deux frangins cons comme de balais !
Il s’approcha de la roue, s’accroupit, posa son fusil à terre. Il regarda l’état du pneu. Je n’avais en fait dévissé aucun des écrous qui maintenaient la roue en place.
— Mais, elle est pas crevée cette roue. Bande d’enculés, vous vous foutez de moi !
À ce moment, Grace le frappa derrière la tête avec une grosse pierre. Une fois K.O., elle s’agenouilla par-dessus Kyle et continua à frapper la tête de sa victime jusqu’à ce qu’on puisse distinguer la base ensanglantée de son os crânien. J’étais sous le choc. Elle se releva. Je la regardais, m’attendant à recevoir le même traitement. À la place, elle lâcha la pierre et m’offrit sa main pour me relever. Je la saisis effrayé.
— Mais pourquoi t’as fait ça ? Il suffisait de l’assommer.
— Non, il fallait le tuer. Vivant les flics l’auraient retrouvé et il nous aurait dénoncé. Maintenant, on est libre, dit-elle. Allez, aide-moi à le cacher dans les fourrés.
Le sud du Texas n’offrait que très peu de végétation par endroit. Seulement quelques arbustes courts et des buissons. Nous plaçâmes le corps de Kyle derrière un épineux. La cachette n’était pas grandiose. Si quelqu’un s’arrêtait pour pisser, il le trouverait sûrement. Mais cela ne semblait pas inquiéter Grace. Je récupérais le fusil de Kyle sur le sol et nous montâmes en voiture sans rien dire. Au bout d’un moment, alors que nous étions à une dizaine de kilomètres d’El Paso j’entrepris de l’interroger.
— Pourquoi tu fais ça ? Tu pourrais partir, me laisser avec la bagnole. J’te filerais une part du fric ? Je comprends pas pourquoi tu restes Grace ?
Son visage s’assombrit et elle se redressa sur son siège.
— Je suis en cavale comme vous.
— Quoi ? Mais qu’est-ce que t’as fait, nom de Dieu ?
— J’ai tué mon beau père.
— Merde, c’est vrai ?
— Ouaip, mais c’était un salaud, un poivrot et il battait ma mère. Ce matin, il était déjà soul. Il lui a foutu une beigne dans la cuisine. J’ai pété un plomb. J’ai saisi un couteau et je l’ai planté dans le dos juste entre les deux omoplates. Puis j’ai piqué sa bagnole.
— Mais t’aurais pu t’en sortir. Plaider la légitime défense. Il suffisait de lui placer un couteau dans la main lui aussi.
— Ça aurait servi à rien. Le juge et le sheriff du comté sont respectivement le frère et le cousin de mon beau-père. Ils feront rien à ma mère, elle est trop impliquée dans les activités de l’église et elle est plus toute jeune. Moi, par contre, je suis la rebelle du village. La fille à problème. J’suis bonne pour la chaise si j’y retourne. Tu comprends ?
— Ouais. La chance t’a placée sur notre chemin, hein ?
— Sûr, la chance. T’as pas l’air d’un mauvais gars. Tu m’as toujours pas dit ton prénom.
— James, mais tout le monde m’appelle Jimmy.
— Enchanté, Jimmy. On va faire un bout de route ensemble, d’accord ? Une fois passée la frontière on se sépare, ok ?
— D’accord.
Je me tus ensuite, trop occupé à réfléchir aux différents scénarios possibles. Pendant qu’elle ne regardait pas je plaçais mon flingue dans la boîte à gants. Je revoyais mon frère. Ses dernières paroles tournaient en boucle dans ma tête. « Relax », l’une de ses expressions favorites, qu’il avait prononcée avant de partir en fumée. Combien de fois avais-je entendu ce mot avant que tout parte en couille ? Des centaines de fois. Deux syllabes qui sont des lanceurs d’alerte et qui disent en gros « barre toi sans plus attendre ».

Grace était sûre d’elle. Elle pensait qu’on pouvait vraiment passer au Mexique avec notre butin, notre magot sans se faire chopper par les flics. Pourtant j’avais mes doutes. Si elle était recherchée comme je l’étais, son signalement devait avoir été diffusé à tous les postes entre San Antonio et Phœnix. Mais, comme elle disait, les « fédérales » qui gardent la frontière côté mexicain sont corrompues et se laissent acheter. J’étais perdu dans mes pensées à calculer nos chances de survie quand elle se gara à une station essence, perdue sur les bords d’une route sans nom, au milieu d’un paysage ou rien ne poussait. La peinture de la bâtisse était décrépite et devait jadis être de la couleur bleue. Les pompes s’activaient avec un levier que l’on actionnait avec son pied et je n’aurais pas été surpris si le pétrole contenu dans les cuves en dessous datait de la présidence Eisenhower.
— Fais le plein, me dit-elle, j’vais aux toilettes, tu veux un coca ou autre chose ?
Je fis non de la tête, sortis de la voiture puis me mis à pomper. Mon père me disait qu’avant il y avait des Noirs pour ça, mais plus depuis que les cocos contrôlaient Washington et Hollywood, et qu’ils les avaient retournés contre nous. Mon père avait une opinion et une solution pour tout sauf pour ce qui était de nourrir sa famille. Si on l’écoutait il aurait pu régler la crise des missiles de Cuba sans envoyer la Navy, en invitant Castro à boire une bière. Ça aurait peut-être pu marcher ? Enfin on le saura jamais, puisque la deuxième chose à laquelle mon père n’a pas trouvé de solution, c’est comment se remettre d’un cancer du poumon stade quatre.
Pendant que je pompais je me demandais si Grace allait me trahir. Je n’avais toujours pas confiance en elle. Tout ce qu’elle avait à faire c’était de prévenir le gérant la station qui me flinguerait dans le dos. Elle en était capable, je le savais. Une fois qu’on a buté deux mecs on est capable de tout. Mais Grace réapparut seule en trottinant avec un air affolé sur son visage d’ordinaire si enjoué et décontracté.
— J’crois que le gars qui tient la station nous a reconnus. Il avait un air bizarre. Tu crois que les flics du comté ont déjà distribué nos signalements ?
— Ils cherchent deux fugitifs mâles pas un garçon de ferme et une fille, dis-je pour la rassurer.
— T’as raison, j’me fais des films.
Non pas de film. Elle avait raison, le type avait décroché son téléphone et nous regardait comme les collabos qui dénonçaient les juifs dans les années quarante. C’est là que ce mot est sorti de ma bouche.
— Relax, Grace, tout va bien. T’as payé ?
Elle fit oui et elle monta dans la voiture. Comment avais-je pu sortir une connerie pareille ? Relax, seuls mon frère ou mon père quand ils avaient fait une grosse grosse bourde me disaient ça. Étais-je devenu comme eux ? Il y a deux catégories de gens dans ce monde. Ceux qui parlent avant de penser et ceux qui pensent avant de parler. Je faisais définitivement partie de la première catégorie.

Nous montâmes en voiture calmement et roulâmes en direction du sud vers le Rio Grande, frontière naturelle entre les USA et le Mexique. À l’embranchement de deux routes, une balle transperça le pare-brise arrière. Puis une deuxième vint trouer le coffre. Deux voitures de flics venaient de sortir du virage à gauche.
—  Accroche-toi, cria Grace.
Elle effectua un demi-tour serré. Les flics furent pris au dépourvu. La voiture roula à fond jusqu’à ce que la route ne soit plus bitumée. Bientôt, nous arrivâmes au bout de la route. Le fleuve était devant nous. Derrière le nuage de poussière que notre voiture avait soulevé nous empêchait de voir à quelle distance était les flics. Pas loin en tout cas, c’était sûr. Grace descendit du véhicule en emportant le fusil de Kyle, ouvrit le coffre et fourra tout l’argent planqué dans des sacs à patates. Je sortis aussi avec le flingue et l’aidait. D’un geste autoritaire elle me prit le calibre des mains et couvrit la route pendant que je finissais de remplir les sacs. Elle avait les deux armes maintenant, il lui suffisait de me tirer dessus et de se rendre. Peut-être qu’un juge serait clément si elle contribuait à l’arrestation d’un pilleur de banque ?
Les flots du Rio Grande étaient plus agités que je ne le pensais. Peut-être y avait-il moyen de traverser. En surface, je ne voyais qu’un fleuve qui séparait deux cultures, deux idées de la vie, deux futurs. L’un était derrière les barreaux rouillés et sales d’un pénitencier, l’autre était sur une plage de basse Californie dégustant une tequila. Du moins c’est ce que je pensais à ce moment-là, à défaut d’autre chose, et surtout de la réalité immédiate. Les flics étaient à deux, peut-être, une minute de nous tomber dessus. Grace était les cheveux au vent au bord de l’eau, mon calibre et un fusil dans les mains.
Si j’avais été un artiste j’aurais sculpté une statue à partir de sa posture actuelle. Belle, dangereuse, fragile, divine. Mais les sirènes qui se rapprochaient sur la piste de terre me ramenèrent à la réalité. Entre nous était disposé presque un million de dollars en petites coupures. Assez pour disparaître, assez pour recommencer une vie et redistribuer les cartes à ma façon. Le premier qui ferait un pas serait gagnant ou perdant, aucun moyen de le savoir. Tout était trop incertain. Le calibre dans sa main était chargé. Pas sûr de combien de balles il disposait dans ses chambres. Le savait-elle ? Depuis le début elle était plus maligne et dangereuse que j’avais voulu me l’avouer. Allait-elle tirer sur moi. Non, elle s’avança vers moi, me regarda. Je m’approchais doucement et pris délicatement son menton entre mes mains. Elle dégageait un parfum mêlé de vanille et de peur. Je l’embrassais. Notre étreinte dura moins longtemps que je ne l’aurais voulu. Elle me repoussa et actionna le chien de son arme.
— On aura quand même bien rigolé. Tire toi, j’étais contente de te connaitre, dit-elle avec un grand sourire narquois.

Les flics étaient là. Dérapage, poussière, cris, crans de sûreté, mégaphone. Je n’avais pas la force ni la condition physique pour tenir vingt ans dans un pénitencier de haute sécurité et être la pute de quelqu’un. Elle le savait, je le savais, car au fond j’étais un lâche, et j’allais la laisser là, toute seule. Après tout elle était bien plus forte que moi. La prison elle n’en ferait qu’une bouchée, du moins c’est ce que je me disais pour me sentir moins coupable. Elle hocha la tête. Elle visa et tira. La détonation fut presque assourdie par les flots de l’eau qui grondait. Deux balles touchèrent deux pauvres flics mal payés dans la poitrine. Moi, je me lançais en avant et j’attrapais un des sacs qui contenaient le pouvoir vert et je courus aussi vite que Zatopek aux JO. Rien n’était joué. Je ne pensais pas qu’un fleuve coulant à travers un désert serait aussi froid et glaçant, à tel point que les veines de mon corps en soient douloureuses. Par-delà les flots se trouvaient un avenir, incertain mais possible. La rivière n’était pas qu’une frontière. C’était une barrière, une muraille que trop d’hommes avaient tenté de franchir sans y parvenir.
Je nageais, un sac m’entravant la nuque. Les flics tiraient. Sur Grace ou sur moi ? En tout cas je ne l’avais pas vue s’écrouler. Peut-être les retenait-elle encore. Merde ! Elle avait fait ça. Fonce le Mexique t’attend, me dis-je pour me donner la force de nager. « Rien que des senioritas et des tequilas. Fonce et laisse tout le reste derrière toi ? Le pays des braves et des libres, le drapeau étoilé, la vie de fermier. Embrasse l’aigle aztèque et le peso avec son cours irrégulier ». La rive n’était pas loin mais elle semblait hors d’atteinte car le courant était fort. Il m’emporta sur les rochers. Dans cette contrée aride il n’y avait que peu d’arbustes. Rien pour me raccrocher, rien pour me porter secours et sauver ma misérable existence. Tant pis. Laisse toi porter. Le golfe du Mexique n’est qu’a mille kilomètres en aval. Une broutille, me dis-je. Les balles commencèrent à faire gicler les flots autour de moi comme si le courant n’était pas assez. Les flics étaient en rogne. Deux de leurs collègues étaient sur le carreau et il allait leur manquer à peu près deux cent cinquante mille dollars. De quoi se payer un joli pavillon à Austin, deux voitures de sports, un cycle universitaire dans de bons établissements, deux-cent obsèques premium avec pierre tombale en marbre, orchestre de corne muse, cercueil en bois exotique et même une ribambelle de pleureuses professionnelles pour faire plus vrai et solennel. Tout ça semblait à portée de main. Chaque humain sur cette terre a l’opportunité de changer sa vie en traversant un fleuve fictif ou réel, que l’on soit immigrant illégal ou comptable chez un concessionnaire de voitures d’occasion. Beaucoup ne le réalisent pas mais la chance est grande de la laisser passer. À vous de vous rendre compte du moment où vous pourrez traverser le fleuve. Quel qu’en soit le nom que vous lui donnez. Alors, relax et laissez-vous aller.

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