La Tournée générale

il y a
5 min
465
lectures
54
Recommandé

Baptême dans la BD, confirmation dans l'écriture, en attente d'une canonisation pour l'ensemble de mon œuvre. http://clementpaquis.com/ @clementpaquis

© Short Édition - Toute reproduction interdite sans autorisation

L'alcool, en trop grande quantité, ça a tendance à vous embrouiller la mémoire, et on a beau avoir une endurance du feu de Dieu, arrive fatalement un jour où on finit par payer ce type d'excès.
Tenez, moi par exemple. Avec mes trois cent soixante-quatre jours de vacances par an, on aurait pu penser que j'étais à l'abri d'un coup de bambou ! Eh bien non. Rattraper en une nuit l'oisiveté de toute une année, je vous assure que c'est le genre de chose qui vous fait vieillir prématurément.

– Je m'appelle Noël et je suis alcoolique.
– BONJOUR NOËL !

Tous me regardaient avec des yeux de bonne sœur touchée par la grâce. Une assemblée complète de Bernadette Soubirous, voilà à quoi ressemble une réunion des alcooliques anonymes. Il y avait Thomas, qui buvait en secret le parfum de sa femme, Tobias qui mélangeait absolument tout ce qu'il ingérait avec de la vodka, Hélène, qui nous expliquait qu'elle était sobre depuis des mois alors qu'elle tremblait comme un cerisier un jour de tempête, et puis moi, Noël, Père, distributeur de cadeaux de mon état. Le type que vous connaissez vêtu de rouge, avec son air jovial, son gros ventre et ses joues roses.

Les joues roses, parlons-en. Lorsqu'on avale autant de vin chaud en une nuit que j'étais capable de le faire, on attrape forcément le teint rubicond. La bonne époque du lait chaud, ou de la tasse de café posée délicatement sur un coin de table avec quelques biscuits, a laissé place à une sorte d'engouement pour les produits alcoolisés. Il y a trois ans, j'ai même eu droit à du whisky-coca posé à côté d'un sachet de marshmallows ! Les gens n'ont décidément aucun sens des traditions.

C'est la Mère Noël qui a pris l'initiative de me confier à cette bande d'allumés des alcooliques anonymes. Faut dire qu'après cinq années consécutives à s'être rabattue sur le service d'urgence de Toys'R'us, elle était plutôt remontée contre moi. Ces satanés rennes lui caftaient tous mes écarts, et vous n'avez pas idée à quel point une femme déterminée est impossible à arrêter lorsqu'elle a une idée en tête.

Alors je me suis traîné, bon gré mal gré, à ma première réunion des AA, et j'ai écouté une fois par semaine le pathétique récit de mes compagnons d'infortune. Parmi eux, Lionel. Lionel était devenu mon parrain et avait décidé de me suivre dans ma première tournée sobre depuis que je participais aux réunions afin, disait-il, de s'assurer que je restais bien à l'écart de la boisson. Lionel était comptable, petit, trapu avec un crâne dégarni dans lequel on pouvait admirer son reflet les jours de grandes suées.

« Allez hop, Nono, au boulot ! » m'avait-il lancé un grand sourire aux lèvres alors qu'en ce soir de réveillon je chargeais le dernier cadeau à l'arrière du traîneau. Les premières livraisons s'étaient passées de manière admirable tant l'esprit logistique de mon binôme était affûté. Nous nous posions, Lionel ouvrait son ordinateur portable pour géolocaliser l'endroit, il trouvait rapidement le cadeau correspondant à l'adresse et je descendais faire ma livraison. Les rennes, qui se chargeaient depuis des siècles de repérer les lieux au flair, semblaient plus reposés, plus sereins.

Et puis, aux alentours de trois heures trente du matin, alors que tout se déroulait comme sur des roulettes, Lionel s'était mis à avoir des exigences. « Je peux faire cette maison ? Juste celle-ci ? » m'avait-il demandé. Après quelques secondes d'hésitation, j'avais fini par céder à son caprice et il s'était glissé dans le conduit de la cheminée à ma place. J'avais attendu plus de dix minutes, et comme il ne remontait toujours pas, je m'étais résolu à descendre à mon tour, bien décidé à lui passer un savon et à lui rappeler l'importance de la ponctualité dans un métier comme le mien.

Le spectacle que j'avais alors découvert était au-delà de tout ce que j'aurais pu imaginer. Lionel était assis à même le parquet, adossé à l'arbre de Noël familial, une petite fille sur les genoux à qui il tentait de raconter une histoire d'une voix teintée d'ivresse. Dans sa main gauche, il tenait fermement une bouteille de vodka à moitié vide. Lorsque la gamine m'a vu, elle a crié de joie : « Oh ! Papa Noël ! C'est le plus beau jour de ma vie ! Quelle chance de pouvoir te voir en vrai, mes copines vont être vertes de jalousie ! »

En plusieurs siècles de travail, jamais un gosse n'avait réussi à me surprendre. Et voilà que mon partenaire, en choisissant la date du vingt-cinq décembre pour se remettre à la picole, avait tout fichu par terre. « Je... Je te présente Noël, ma puce, c'est un copain de ton papa », avait-il bafouillé à l'endroit de la gamine. Et j'avais compris. Compris que cette soudaine volonté de découvrir le glorieux métier de Père Noël ne devait rien au hasard mais que mon très observateur de compagnon de nuit avait remarqué que la maison que je m'apprêtais à visiter était celle où vivaient désormais son ex-femme et sa fille.

Son ex-femme était probablement une personne exquise en temps normal, mais je dois avouer que l'on n'a pas vraiment l'occasion de ressentir le côté positif de la personnalité des gens lorsque ceux-ci vous braquent avec un fusil de chasse. « QUI VOUS ÊTES, BON DIEU ? » avait-elle hurlé après avoir déboulé comme une furie en plein milieu de son salon, un calibre douze entre les mains. « Moi, c'est Noël, mais je crois que vous devez mieux connaître le boit-sans-soif qui cuve sous votre sapin. »

Pendant que l'ex-madame Lionel passait le savon du siècle à son ex-époux, je m'étais discrètement évaporé par la cheminée. Je vous laisse imaginer les conséquences qu'un retard de livraison, même minime, peut avoir sur la distribution de millions de cadeaux en une seule nuit. Je crois que je me souviendrai toute ma très longue vie de ce regard noir que m'a lancé la Mère Noël lorsque je suis finalement rentré à bon port. « Quand c'est pas l'alcool, c'est les alcooliques ? », m'avait-elle immédiatement reproché d'une voix pincée.

C'est en signant un énième chèque à l'ordre de Toys'R'us, qu'elle surnommait ironiquement « SOS-alcooliques », que l'idée est venue à ma moitié. Pas l'idée du siècle, si vous voulez mon avis, mais je crois vous avoir déjà parlé de ces femmes déterminées, impossibles à arrêter lorsqu'elles ont quelque chose en tête. Son idée était de faire appel à une sorte de remplaçant fiable, au moins pour les deux années à venir, jusqu'à ce que je sois totalement sorti « de l'alcool et de sa zone d'influence nuisible » comme elle avait l'habitude de l'appeler.

Il ne me viendrait pas à l'idée de contester les décisions d'une femme en colère... mais j'avoue tout de même qu'en cette matinée de Noël, alors que j'écoute aux informations le présentateur s'interroger sur la présence massive de martinets au pied des sapins, je me pose des questions sur la pertinence de ce choix qu'a fait ma tendre épouse de confier la distribution des cadeaux de Noël à ce vieux fou de Père Fouettard.

Recommandé
54

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !