La Terre de Feu

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Légendes des Confins du Monde Connu - Livre 1er: L'Âge des Extraordinaires Découvertes - Chapitre I: La Terre de Feu.
 
L'Âge des Extraordinaires Découvertes succédait aux Âges Sombres, une période semée de violence et de barbarie. 
Le Monde Connu en ressortait divisé en trois grandes régions bien distinctes.
L'Inaccessible Occident, empreinte d'une grande diversité de langues et de cultures, rassemblées au sein de cités-états, aux savoir-faires et aux richesses légendaires, se trouvait isolée du Lointain Orient aux puissants empires unifiés, par l'immense et redoutable Désert du Milieu.
Cette nouvelle ère de relative paix et de prospérité marquait l'exploration d'un territoire encore inexploré et auréolé de mystère s'étendant au-delà de la vaste mer Océane.
Les Confins du Monde Connu.

Les trois créatures monstrueuses battaient lourdement l'air brûlant de toute l'envergure de leurs larges ailes déployées.
Quelques coulées de lave incandescentes se déversaient intempestivement sur les pentes du volcan où elles avaient élu domicile.
En dessous, le reste de la meute se reposait en silence. L'heure de la grande battue approchait, et elles auraient besoin de toutes leurs vigueurs afin de couvrir la vaste superficie de leur territoire de chasse.
En attendant, des petits groupes de quelques individus opéraient quotidiennement à des reconnaissances du terrain afin d'établir la meilleure tactique de chasse possible. Les occasions de manger de la viande se feraient plus rares ensuite lors des longs mois que durerait l'intense période d'activité volcanique.

Encore ensommeillée, la jeune vouivre mit plus de temps que les autres à rejoindre ses congénères, planant au-dessus d'elle.
C'était sa première chasse et l'importance de l'événement la faisait glapir d'excitation à coup de petits cris perçants. 
Sa mère, chef de ce petit groupe d'éclaireurs, lui envoya un regard réprobateur avant de donner le signal du départ d'un long et puissant cri strident.
D'un seul mouvement, tous plongèrent silencieusement vers les vastes étendues de poussières ocres.

*
**

Ceylian venait d'atteindre l'orée de la masse noire imposante. D'innombrables colonnes sombres vitrifiées montaient hautes vers le ciel, se rejoignant à leurs sommets en de grandes ramifications. Le tout formait une sorte de gigantesque nef composée de multiples arches brillantes ce qui lui valait d'ailleurs son nom, la cathédrale de verre.
Il n'en connaissait que la légende, qu'il avait appris comme beaucoup, au coin d'un broc de floriane, un alcool de fleur léger et très parfumé, servi dans toutes les tavernes des Contrées de Sous la Mer au nord-ouest de l'Inaccessible Occident. 
Au temps des Âges Anciens, il y avait là une immense forêt, surnommée la forêt des Milles Géants, car la dimension de ses arbres atteignait des hauteurs jamais égalées dans le Monde Connu.
L'une des premières expéditions à avoir foulé la Terre de Feu, menée par un dénommé Cécick le Guide, un invocateur à la renommée légendaire, se retrouvant face à la barrière infranchissable des volcans bloquant toutes progression vers l'ouest, décida de couper par la forêt afin de contourner la chaîne volcanique par le sud. Alors qu'ils progressaient au milieu des géants sylvestres, une violente éruption projeta des débris de roche incendiaires, transformant les Milles Géants en de gigantesques colonnes de flammes. L'expédition se retrouva prise au piège dans cette fournaise qui les encerclait de toutes parts. Cécick le Guide sollicita alors l'aide des Esprits afin de les sauver de cette situation désespérée. 
Une tempête de givre glaciale s'abattit alors sur la forêt, cristallisant instantanément les arbres calcinés sous une fine couche de glace.
L'incendie prit fin aussitôt, mais l'expédition disparue corps et biens dans la tempête et plus personne n'entendit jamais parler d'eux.

Ceylian scruta avec méfiance les profondeurs de cette impressionnante architecture, captivante et en même temps terrifiante, immense, sombre et silencieuse. 
Puis il s'attela à la tâche qu'il était venu accomplir. Plus tôt il serait de retour au campement, mieux ce serait. 
Il extirpa d'une gaine de sa ceinture une lame courbe, dont la pointe se terminait par des petites dents acérées, qu'il avait rapportée lors de l'une de ses aventures dans le Lointain Orient, puis à l'aide du pommeau en métal pilonna l'une des branches mortes vitrifiée qui jonchaient le sol. Des éclats brillants fusèrent, libérant de gros morceaux de charbon de bois qui constitueraient un excellent combustible pour le feu de camp.
Il enroula ensuite le tas de charbon de bois dans sa cape, jeta le ballot sur son épaule puis entama le chemin du retour. 
Ses pas s'enfoncèrent légèrement dans le tapis moelleux de poussière rouge qui recouvrait à perte de vue les vastes plaines des Cendres.
Lorsqu'un cri strident déchira le ciel. 
Pris de surprise, il tourna la tête en direction de ce hurlement sinistre. Deux grandes formes ailées terrifiantes fonçaient droit sur lui.
– Les vouivres ! hurla t-il tout en jetant un regard inquiet vers le campement. 
Ses compagnons avaient réagi au quart de tour, leurs silhouettes s'affairaient déjà à rassembler leurs montures.
Instinctivement il lâcha son ballot de charbon de bois, et commença à courir à perte d'haleine à travers la plaine.
D'un instant à l'autre sa vie pouvait s'arrêter, transpercé par les griffes acérées de l'un de ces monstres gigantesques. 
Se rapprochant du campement, il perçut d'abord la stature massive d'Arthur, dont la lourde lance dépassait au-dessus de son casque. Ivanoé, plus petit, tenait les rênes de sa monture.
Ceylian comprit aussitôt. Soit il arrivait à rattraper ses compagnons d'armes et à récupérer sa monture en cours de course, soit... il ne préféra pas y penser. 

Le temps défilait au ralenti. La poussière rouge, les roches noires, la bouche des volcans en feu, l'atmosphère brûlante. Ce décor infernal devint subitement flou et il vit surgir devant ses yeux la chevelure argentée de Vahalia, scintillante sous les raies de l'Astre de Lumière. 
Vahalia, sa bien aimée avec qui il coulait des jours heureux sur la barrière de Ouesquale à l'ouest des Contrées de Sous la Mer bordée par la mer Océane. Ancien lieutenant de la garde royale de la citadelle des Azalées, l'une des huit cités-états prospérant sur les Contrées de Sous la Mer, et l'une des plus puissantes, il s'était ensuite retiré dans une communauté troglodyte, loin du tumulte qui agitait les cités-états lorsqu'il avait fait la connaissance de Vahalia. 
Perchée très haute sur une immense barre rocheuse, la communauté des Mentrass dominait l'ensemble des Contrées et par beau temps il pouvait même apercevoir les Contreforts de l'Est, la chaîne de montagne séparant les Contrées du vaste et périlleux Désert du Milieu.
Il y vivait de l'élevage de mentrass, des chenilles géantes, domestiquées pour dénicher les nids d'aurifuges, des insectes gros comme le poing, accrochés sous les surplombs rocheux inaccessibles à l'Homme. Les aurifuges sécrètaient une matière organique, qui une fois transformée, produisait le renommé sirop d'Ouesquale, une liqueur douce et sucrée rentrant dans la composition de nombreux produits dérivés tels que des gâteaux, friandises et autres délicatesses gastronomiques.

La réalité se rematérialisa devant lui, lorsque son pied ripa sur une roche cachée sous la couche de poussière.
Non, il n'allait pas mourir aujourd'hui ! 
Il s'arracha un cri de dément, puisé au fond de ses entrailles, et accéléra sa course.
Quelques secondes plus tard, un souffle brûlant fusa sur sa gauche. Un liquide orange feu vint s'écraser dans la poussière ocre. Une roche qui se tenait malheureusement à cet endroit fondit en un tas visqueux et fumant.
– Elles crachent leurs laves, pensa t-il, j'ai encore une chance de m'en sortir !
Les vouivres n'utilisaient jamais cette attaque lorsqu'elles se trouvaient à proximité de leurs proies de peur de gâcher leur nourriture. C'était en quelque sorte un tir de semonce afin de provoquer la peur et le désarroi et pousser les proies terrorisées à chuter d'elle-même.
Mais il n'eut pas le temps de se questionner plus longuement sur le sujet. Il se sentit brusquement propulsé en avant, poussé par un puissant courant aérien. Aussitôt après, une énorme masse aillée le frôla sur son flanc droit se dirigeant tout droit vers le sol et faillit s'y écraser. D'un ultime coup d'aile, la vouivre rattrapa de justesse sa chute et repartit vers les hauteurs dans un claquement d'aile désordonné. 
Dans le même temps, un cri strident retentit dans son dos. La seconde vouivre venait également de se faire déporter de sa trajectoire par ce courant aérien imprévisible et changeait de cap, ne pouvant résister à la force de cette rafale qui la propulsait vers le sol.
Heureux de pouvoir s'en sortir indemne, Ceylian ne réalisa pas qu'il avait rattrapé Ivanoé et sa monture, galopant pourtant déjà à vive allure. Ses pieds touchaient à peine le sol, transportés par ce vent divin. D'une prise assurée, il agrippa l'encolure de son mammoth et d'un geste souple bondit sur sa selle.
Ivanoé et Arthur saillirent les flancs de leurs montures de grands coups de talon rageurs qui s'ébrouèrent alors au triple galop en direction de la mer.
Ceylian regarda brièvement derrière lui. Les deux formes monstrueuses disparaissaient déjà au-dessus des cimes de la cathédrale de verre.
– Des éclaireurs probablement, se dit-il. Il y a peut-être un jeune dans le groupe.
Cette pensée le galvanisa. Le roi Mandréal de la citadelle des Azalées, lui avait promit une belle récompense s'il parvenait à capturer vivante l'une de ses bêtes monstrueuses, de quoi agrandir sa ferme et investir de nouvelles parcelles d'exploitation.
S'il s'en sortait vivant, bien évidemment.
Il claqua à son tour sèchement les flancs de son mammoth qui émit un grognement sourd avant de s'emballer fougueusement vers la côte.

*
**

La côte des Ombres devait son nom aux innombrables avancées de terres noires fumantes qui s'enfonçaient dans l'océan.
Lors des fortes périodes d'activité, les volcans évacuaient d'importantes quantités de lave par l'intermédiaire de rivières souterraines, courant sous les plaines des Cendres et jetaient leur magma visqueux directement dans le Grand Océan. Au contact de l'eau froide des plaques de matières molles se formaient, redessinant sans cesse les reliefs de la côte, un vrai casse tête pour les expéditions du Monde Connu qui devaient à chaque fois trouver de nouvelles zones d'accostage.

La fin de journée approchait.
Ivanoé s'occupait d'abreuver les mammoths. 
Le mammoth était un bien étrange quadrupède au croisement d'un cheval et d'un bison, avec un front bombé, une échine courbée, et des plaques de fourrure couvrant sa tête et son échine mais complètement glabre sur le reste du corps. Pouvant être très rapide sur des courtes distances, il avait d'ordinaire un rythme de marche assez lent, et pouvait régurgiter leur nourriture, tenant ainsi plusieurs jours sans se nourrir.
Un peu plus loin, le clinquement des armes et des armures se mêlaient aux clapotis du ressac des vagues. 
Arthur et Ceylian se défiaient dans une lutte acharnée aux premiers sangs. Le premier qui infligeait une plaie ouverte à l'autre remportait le duel. Ceylian se fendit en avant et transperça la garde d'Arthur, qui ne put rien faire, alourdi par son imposant bouclier. La lame effleura son cou ce qui lui arracha un rictus de douleur sur l'instant. Il grommela quelque chose d'incompréhensible alors que Ceylian rengainait son arme tout en se dirigeant vers le feu de camp.
– J'ai bien faillit ne pas m'en sortir ce coup-ci, envoya t-il tout en jetant un regard à la dérobée à la jeune femme qui se tenait assise en position du lotus près du feu.
Les lueurs bleues-violettes émises par le charbon de bois dansaient sur son visage. Celle-ci ouvrit les yeux, légèrement étirés en amande, les pommettes hautes qui lui conférait une certaine beauté naturelle. 
Elle le regarda silencieusement, semblant encore embrumée dans la torpeur de sa méditation.
– Tu n'y serais pas pour quelque chose par hasard Horéa ? renchérit d'une grosse voix Arthur tout en tamponnant son cou sanguinolent à l'aide d'une touffe de poils de sa monture.
Horéa braqua alors sur lui un regard assassin.
– Comme tu le sais depuis maintenant d'aussi longue année que nous nous connaissons, que je n'ai que de vague souvenir de mes contacts avec les Esprits.
Arthur détourna le regard. 
Horéa Fleur d'Anges était une invocatrice, elle avait ce pouvoir inné de communiquer avec les Esprits, ces êtres qui vivaient au-delà des cieux et pouvaient réaliser des miracles. Et comme beaucoup de ses confrères et consœurs, ce pouvoir surnaturel la plaçait souvent en marge de la société, la cataloguant comme un personnage en même temps puissant mais pouvant tout aussi bien être une sérieuse menace car les Esprits n'aimaient pas être dérangés et pouvaient déclencher des catastrophes s'ils n'étaient pas content.
– J'espère que ta blessure ne va pas trop s'infecter, renchérit-elle afin de couper toutes envies de riposte au guerrier massif.
Celui-ci plissa les yeux. Perdre un duel aux premiers sangs n'était jamais très glorieux. Mais face à un adversaire tel que Ceylian, ce n'était qu'un léger affront. Il avait servi sous ses ordres plusieurs années lorsqu'il était phalange, garde montée, chargeant hors des hautes murailles de la citadelle lorsque des bandes de Barbares venus des Steppes du Sud osaient fouler les Azalées.
S'il devait périr sur le champ de bataille, il préférait confier sa vie à Ceylian en qui il avait toute confiance, en même temps fin stratège, expert au maniement des armes, et emprunt d'une profonde sagesse.
– Bien..., allait entamer posément Ceylian afin d'alléger l'atmosphère qui s'était considérablement tendue. 
Lorsque le retentissement d'une corne de brume les figèrent tous de stupeur.
Ils scrutèrent le ciel alors qu'Ivanoé s'élançait déjà vers eux.
– Elles arrivent ! Par la côte !
Ceylian dirigea son regard vers l'océan et aperçut deux points noirs se détacher vers le sud, ainsi que deux autres venant du nord.
– On tient la position !, s'écria t-il.
Arthur dressa sa lance, Ivanoé porta sa main à une gaine qui lui entourait l'avant bras et d'où sortait un manche courbe en métal alors qu'Horéa encochait une flèche contre la corde de son arc.
Ceylian scruta de nouveau le ciel et son cœur s'accélèra. Parmi l'une des deux formes s'approchant du sud, l'une était nettement plus petite que l'autre, volant légèrement à la traîne. Ce devait être une jeune vouivre accompagnée de sa mère.
– Gloire aux Azalées ! s'écria Arthur, les yeux rivés sur les quatre monstres qui fusaient droit vers eux à une vitesse ahurissante.
– Tenez ! répéta sans ciller Ceylian.
Si la mère avait pris le risque d'emmener sa progéniture, c'est qu'elle désirait probablement lui développer ses instincts de chasseurs. Elles n'allaient donc pas tenter de les tuer sur le coup. Les deux autres individus venant du nord devaient être probablement les assaillants de la veille qui avaient succombé à la tentation de goûter de la chair humaine avant l'heure.
Ils avaient donc une chance de s'en sortir, à condition que chacun remplisse son rôle à lettre. La survie de tous en dépendait.

La mère et sa progéniture furent les premiers sur les lieux. La progéniture se déposa lourdement sur le sol, bloquant aux aventuriers toutes retraites possibles vers les plaines. La mère se plaça en vol stationnaire entre eux et l'océan, leur bloquant l'issue vers la mer alors que les deux autres vouivres tournaient plus haut dans le ciel, prêt à venir en renfort si le besoin s'en ferait sentir.
Ceylian serra les dents. Les choses se présentaient mal.

*
**

La jeune vouivre qui affichait bien vingt mètres d'envergure, ailes déployées, étira son long cou au niveau du sol, exposant des crocs acérés à la vue des aventuriers tout en émettant des glapissements stridents.
Le temps s'arrêta. La mort était partout autour d'eux. Seul l'inconscience du courage leurs permettaient de ne pas flancher.
La jeune vouivre recula brusquement son cou, étira ses ailes et le trou béant de son énorme gueule se transforma en une petite boule de lave.
Ivanoé effectua un roulé boulé réflexe sur le côté, alors que le jet de magma incandescent s'écrasa dans la mer, provoquant aussitôt un bouillonnement d'eau à la surface et un dégagement gazeux nauséabond. Un genou solidement planté au sol, il dégaina d'un geste éclair le manche en métal de la gaine de son avant-bras et le projeta violemment en direction du monstre.
– Non ! s'écria Ceylian. 
Mais il était déjà trop tard. L'objet en forme de V arrondi tournoya sur lui-même à une vitesse prodigieuse vrillant l'air d'un claquement sourd, avant de percuter la membrane osseuse de l'aile de la jeune vouivre. 
Les tranchants de cette arme de jet atypique étaient si acérés qu'un jet de sang sombre gicla aussitôt de l'aile et se répandit au sol.
La jeune vouivre hurla de douleur, tentant de battre des ailes pour s'enfuir mais se retrouva vite tétanisée par la douleur.
Un hurlement tonitruant fracassa alors le ciel. 
La mère, folle de colère, se redressa de toute sa hauteur au même moment où les deux jeunes mâles guettant la scène haut dans le ciel viraient en piquée droit sur eux.
La suite des événements se déroula en une poignée de secondes.
Tout d'abord, le jet de lave que cracha rageusement la mère et qui vint percuter le dos d'Ivanoé qui ne peut rien faire pour l'éviter. Criant comme un damné, il commença à courir comme un fou, tentant d'arracher désespérément son armure bouillante qui lui brûlait les chairs.
Une fraction de seconde après, un bang puissant résonna sur la côte alors que deux formes qui s'apparentaient jusqu'à présent à des gros rochers se muèrent soudainement en deux chariots surmontés chacune d'une arbalète géante. Quatre hommes s'affairèrent aussitôt à diriger les engins de siège vers les deux vouivres qui plongeaient vers eux tout en engageant un grand carreau dont la pointe se terminait par une boule de cuir. 
Au même moment, la mère ressentit une douleur foudroyante dans son aile gauche. Une grosse pointe en métal venait de la traverser de part en part. Elle étira son long cou en arrière et s'aperçut qu'une chaîne s'étirait jusqu'à un objet flottant en contrebas sur la mer qu'elle n'avait pas perçu jusqu'alors. Étourdie par la douleur, elle tenta de se débattre mais fut brusquement projetée en arrière. Dans un valse tournoyante, elle plongea comme une pierre dans l'océan, brisant la surface de l'eau dans un vacarme assourdissant.
La jeune vouivre, affolée, criait désespérément alors que les deux mâles en piquée se rapprochaient dangereusement.
– Feu !, hurlèrent les artilleurs en cœur.
Dans un même mouvement tous se protégèrent le visage du mieux qu'ils purent, s'aidant de leur avant bras ou de leurs boucliers.
Deux éclairs enflammés fusèrent des balistes.
Apercevant ses traits lumineux foncés droit sur elles, les deux vouivres ralentirent leurs courses. Mais trop tard. Les mèches avaient été réduites à leur minimum afin d'exploser peu après leur déclenchement.
Deux booms assourdissants déchirent l'air, aussitôt suivi par deux boules de lumière aveuglantes.
Désorientées et aveuglées par les explosions, les vouivres hurlèrent de rage et rompirent leurs attaques en remontant haut dans le ciel.
Horéa décocha immédiatement deux flèches coup sur coup. La première se perdit dans le ciel alors que la seconde atteignit sa cible. Elle visait les yeux, l'un des seuls points faibles de ces créatures protégées naturellement par une épaisse armure d'écaille, mais le changement de trajectoire de la vouivre fit percuter la flèche sur le cou et se brisa nette contre celles-ci.
Ivanoé hurlait toujours désespérément se roulant maintenant par terre en tous sens. Arthur le saisit brutalement par le col de son plastron et commença à le traîner vers l'océan.
Les quatre artilleurs des balistes s'attelaient déjà à recharger leurs engins.
Mais les deux vouivres qui avaient fait demi tour, au lieu de revenir à la charge, s'éloignèrent dans un large cercle, haut dans le ciel en direction des volcans.
Seul la jeune vouivre, vociférante et terrorisée, resta sur le champ de bataille.

*
**

La coque imposante du Boréalis filait lentement sur la mer Abyssale.
Ancien navire de pêche à l'ermite, un coquillage géant, piscivore, pouvant peser plusieurs dizaines de kilos, vivant accroché sur les falaises de la Grande Verticale, il avait bien rempli son rôle. 
Disposant d'une base solide, de deux ancres lui permettant de s'arrimer profondément aux fonds marins, de deux nasses fixées sur les flancs de la coque, au ras de l'eau afin de maintenir les coquillages vivants le temps que la navire ne rentre au port, il n'avait fallu que renforcer la coque par des plaques en métal au cas où les vouivres s'étaient intéressées de près au navire, ce qui n'avait pas été utile, ainsi que d'y ajouter une baliste, dont l'arbalète ne servirait qu'à tirer un unique carreau de métal relié à une très longue chaîne.
Lorsque la femelle dominante s'était retrouvée harponnée par cette baliste modifiée, la structure du navire avait tremblé de tous ses rivets, le monstre entraînant dans sa chute l'avant du navire qui avait bien failli couler avec.
Ce dispositif expérimental n'ayant été testé que sur des gontrans, ces larges rapaces marins vivant près des côtes des Contrées, c'était donc déjà un miracle que la proue ne se soit pas retrouvée arrachée par le poids du monstre. 

La jeune vouivre solidement attachée, la gueule muselée, les ailes captives dans la nasse tribord faisait tanguer le navire à chaque assaut des vagues. Il avait fallu remplir l'autre nasse de lourdes pierres afin de compenser le poids disproportionné de la créature qui déséquilibrait le navire. 
Le Boréalis n'avait d'ailleurs pu gagner le large qu'en le dépouillant de pratiquement tout son chargement. Les balistes avaient été laissées sur le rivage, tout de même recouvertes de leurs draps caméléons qui avaient si bien trompé les vouivres depuis le ciel, les mammoths avaient été remis en liberté, qui serviraient invariablement de repas lors de la grande battue des vouivres. Le harpon, qui avait à moitié arraché de son socle, disparut au fond de l'océan, ultime hommage à la vouivre mère qui s'était battue vaillamment.
Il ne restait plus sur le navire que les membres d'équipage survivants, des réserves d'eau douce et un minimum de vivres qu'il faudrait grandement rationner pendant les deux longs mois que dureraient le voyage de retour vers le Monde Connu.

"Voguons, voguons,
A la gloire de notre cité,
Voguons, voguons,
Pour l'éternité."

Entonnaient fièrement les marins le soir, lorsque le ventre gargouillait d'envie de nourriture grasse et revigorante.

Ceylian observait les deux astres nocturnes se partager l'immensité du ciel. L'un, petit et parfaitement rond, irradiait une couleur orangé, alors que l'autre plus imposant, visible de seulement sa moitié, projetait une lueur laiteuse sur l'immense surface du Grand Océan. 
Ivanoé était le plus mal en point mais il s'en tirerait, sûrement marqué à vie par une vilaine blessure dans le dos. Ceylian, Horéa et Arthur s'étaient d'ailleurs mis d'accord pour réduire d'autant leurs vivres et lui attribuer une quantité plus importante de nourriture.
Accoudé au bastingage, il songea aux raisons de cette mission périlleuse qui l'avait conduit lui et ses compagnons d'aventure si loin des Contrées de Sous la Mer. 
Sur mandat du roi de la citadelle des Azalées, il avait été missionné pour capturer une jeune vouivre et la ramener vivante dans les Contrées de Sous la Mer à l'occasion de l'inauguration des prochains Jeux Barbares qui s'y déroulaient chaque année. 
Et cette année, la citadelle des Azalées était la première à ouvrir les festivités. La cité-état qui proposait les jeux les plus spectaculaires était garantie d'accords commerciaux et d'alliances fructueuses pour l'année à venir. En exposant une bête aussi terrifiante qu'une vouivre de la Terre de Feu, ce qui ne s'était jamais vu de mémoire d'Homme, le roi était pratiquement certain de remporter les jeux.
– Que peut-il bien se cacher au-delà de la Terre de Feu et des Confins du Monde Connu?
l'interrompit soudainement Horéa de ses pensées.
– Les territoires des Ages Anciens, renvoya t-il machinalement pour donner le change.
– Oui c'est ce que les légendes racontent, mais qu'il y a t-il vraiment là-bas ?
– Seul les Esprits le savent...
Ceylian regretta presque aussitôt d'avoir utilisé cette maxime très courante.
Un silence s'installa que Ceylian finit par rompre:
– Fleur d'Anges... Je ne t'ai jamais demandé d'où venait ce surnom ?
Horéa ne répondit pas tout de suite, les yeux rivés dans des souvenirs lointains.
– La fleur, bien évidemment, cette fleur pas très belle mais qui attirent les Anges, ces petits papillons d'un blanc pur et éclatant qui en se déposant par dizaines sur ses feuilles forment des pétales magnifiques mais éphémères.
Ceylian n'insista pas. Horéa avait botté en touche.
– Peut-être que nous serons les premiers à explorer les mystères des Confins du Monde Connu, hein Ceyl ?, lui envoya familièrement l'invocatrice en posa sa main sur son épaule.
Un demi-sourire fendit le visage du mercenaire, alors qu'elle repartait déjà vers ses quartiers.
– Oui peut-être, murmura t-il en l'observant s'éloigner.
Il l'avait toujours su, Horéa aurait une grande destinée.
Elle lui avait sauvé la vie, à ses propres risques et périls, en s'aventurant dans le monde des Esprits, car ce vent soudain et puissant qu'il l'avait transporté jusqu'à sa monture, à l'orée de la cathédrale de verre, et avait perturbé l'attaque des vouivres ne pouvait être que l'une de leurs œuvres surnaturelles.
Il lui était dorénavant redevable de cette dette de sang.

L'air vif de la mer le ramena à la réalité. Il était pressé de retrouver la calme et la sérénité des Mentrass, et de sentir sous ses doigts le contact de la peau douce et satinée de Vahalia.
Il se redressa et tout en s'éloignant, sifflota badinement une comptine très populaire dans les maisonnées des habitants des Contrées:

"Mais où sont-ils, les joyeux Esprits ?
Tantôt divins, tantôt vilains.

Mais où sont-ils, les joyeux Esprits ?
Dans les étoiles, ou sous les baldaquins."
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Nadine TRIVIDIC · il y a
Bravo Olivier pour cette épopée fantastique. Une imagination fertile et un sens certain du récit aventurier.
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Olivier Pélissier · il y a
Merci Nadine. Les auteurs de littérature fantastique m'ont grandement inspiré durant ma jeunesse, Tolkien notemment, et je me devais de leur rendre hommage (du moins je l'espère).
A bientôt pour de nouvelles aventures dans les Confins du Monde Connu.

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Jean Paul · il y a
A quand un recueil.
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Olivier Pélissier · il y a
Merci Jean Paul pour ce message encourageant. Je vais y réfléchir ...

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