La tempête, récit d'une nuit fondatrice

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Max Abadie aime regarder la vie et y lire de petites histoires amusantes, poétiques ou absurdes. Histoires pour enfants ou déambulations sensibles, Max Abadie vous emmène en balade ! Vous ... [+]

On vient de doubler Ouessant, penchés sur la carte, on navigue entre les récifs qui affleurent. Les vagues sont dérangées, elles hésitent. Cingler sur l'île, danser autour d'un rocher, se ruer dans la Manche ou partir pour l'Atlantique. Tout est possible ici. C'est l'ouest, l'ouest sauvage. Nous avons quitté Belle-île depuis deux jours, nous passons les côtes et je voudrais m'arrêter. Descendre et marcher sur ces terres découpées où le vent enfle, mais nous devons avancer. J'ai dix-huit ans et nous sommes partis d'Arcachon pour faire le tour de l'Irlande sur ce petit voilier. Mon frère tient la barre et je griffonne dans mon carnet. Aujourd'hui nous quittons la France. Je regarde Ouessant et je rêve de revenir, ce voyage est comme la promenade du petit Poucet, je dépose des cailloux blancs que je reviendrai chercher. Des désirs pour ma vie entière. A peine distingués, effleurés du regard, le temps de tirer un bord et puis ils se dissipent. Un village, un chemin, un mouton, une vie qui existe et que je n'ai pas été saluer.

 Il faut se concentrer, nous allons couper le rail a dit Mathieu. Le rail, c'est l'autoroute qui permet aux cargos de circuler en Manche. Nous, on va le traverser pour rejoindre l'Angleterre, les navires ne nous verront pas et même si ils nous apercevaient, ils ne pourraient pas s'arrêter, on ne freine pas un cargo, on ne dévie pas un cargo. Il trace. Ligne verte sur un écran. Il apparaît à l'horizon, vous respirez et il est devant vous. Vous expirez et déjà il est minuscule, là bas, tout au loin. On attend, on scrute. On tente d'évaluer, on vérifie notre moteur, on déferle nos voiles. On se lance. On n'entend que le murmure de l'eau qui file le long de la coque, on ne parle pas. En haut du mat, un origami de métal est censé nous faire apparaître sur les radars. Là-haut dans sa cabine, un capitaine de commerce verra un petit point, dans ce petit point il y aura deux têtes brûlées qui veulent rejoindre Land's end. Il y a nous, tendus dans cet effort, border encore les voiles, tenir le cap et filer vent debout. Passer entre ces cachalots fumants et rejoindre l'autre côté. A la lisière, on patiente et puis on se risque, là, c'est le bon moment. Il y a ensuite un entre-deux. Une bande placide qui sépare ces deux voies rapides. On y cabote, on y papote mais au loin la silhouette grossit encore, il faut repartir, il faut franchir, il faut réussir. On émerge haletants. Derrière nous le rythme ne faiblit pas, point à l'horizon, cargo cyclopéen, point à l'horizon. Le vent forcit et je tire sur la drisse pour ariser la grand voile. Il gémit et on allume la radio pour le bulletin météo. La houle se forme, les vagues se cambrent, elle ne sont pas encore grosses mais déjà elles tapent le flanc de La Mouette. Et puis la pluie. Elle tombe dru, elle ricoche et une goutte en devient cent. Sous mon ciré rouge, je ferme un peu les yeux mais mon capitaine me secoue, il faut affaler le génois, hisser le foc, réduire notre gîte et garder le cap. J'attache mon harnais à la ligne de vie et je pars. Expédition de six mètres. Je franchis le cabestan à bâbord, je me cramponne aux haubans, je lutte contre les paquets de mer qui veulent me jeter au sol, je progresse. Le bateau gravit un monstre liquide, il semble hésiter tout en haut, attend un peu et se laisse chuter. Le vent nous soutient mais la coque mugit quand la vague la mord. Je valdingue et le dos contre le mat, je contemple l'océan qui soudain se hérisse. Une autre vague est devant nous et mon frère rugit, je dois avancer, y aller, faire ma part. A quatre pattes maintenant, je tâtonne, franchit ces derniers deux mètres, j'y suis, je change la voile d'avant et puis elle me saisit. La sirène hurlante du vent m'empoigne et debout à la proue, je ris, bras en croix, ivre de tempête. Et le bateau s'élève, gravit un nouveau sommet. Je veux rester là, dans cette montagne vivante, auprès de ce chant qui m'envahit. La voix de mon frère me rattrape et lentement je retourne vers la poupe.

 Lorsque je m'assois, sous mon ciré rouge, je dissimule une absence. Près du phare de Wolf Rock, mes dix-huit ans sont restés au milieu du vent, à hurler avec les vagues. Les nuits de tempête, je me lève et, mon visage sous la pluie, j'écoute leur chant se mêler à celui des sirènes.
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