La Source

il y a
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Jury
Le vent soufflait inlassablement. Il s'infiltrait en soufflant sous les ardoises du toit, à travers les fenêtres disjointes et la porte éternellement entrouverte, polissant les pierres petit à petit. Et elle écoutait ce son, la seule voix qui peuplait désormais sa solitude.

Elle restait assise dans les courants d'air sur son petit banc de pierre à l'angle de la maison, là où le prunier l'abritait du lourd soleil du midi. Parfois, son regard se posait sur l'entrebâillement de cette porte qui dévoilait un intérieur vide et désolé. Les cris et les rires qui l'habitaient étaient partis depuis longtemps vers d'autres contrées. Puis ses yeux revenaient invariablement se fixer sur l'horizon au bout du chemin de terre qui menait à la maison.

Oh non elle ne rêvait pas de cet ailleurs ! Elle attendait, c'est tout ; une lettre, un signe. Tous étaient partis un à un vers le vaste monde, leurs visites s'étaient faites de plus en plus rares. Ses enfants et ses petits-enfants lui avaient bien proposé de venir s'installer près de chez eux à la ville, dans une maison de retraite commode près de l'école des petits derniers. Mais elle avait catégoriquement refusé. Sa place était ici, où elle était née. On avait besoin d'elle, pour tenir le vide et l'oubli à l'écart. Elle était l'âme et la mémoire vivante de ce lieu qui avait abrité sa famille depuis des générations.

Alors simplement elle attendait, vigilante, gardienne du temple, de la source. S'ils revenaient, elle serait là pour les accueillir et leur transmettre la tâche. Mais ils ne venaient pas. Elle restait les journées entières assise dehors, sans autre compagnie que le vent qui lui portaient les odeurs du lilas, du romarin, du buis de l'allée, le bruissement des feuilles. De là-bas, rien n'arrivait. Mais elle continuait à venir s'asseoir sous son arbre pour veiller, jour après jour, infatigable.

La brise décrochait les fleurs du prunier qui tombaient sur ses cheveux, sa poitrine, dans les plis de son tablier bleu. Puis vinrent les fruits, l'odeur savoureuse du jus suintant des prunes bien mûres, le bruit des guêpes et des oiseaux participant à ce festin sucré. Ensuite arrivèrent les premiers jours de froid, les feuilles mortes qui remplacèrent les fleurs parfumées sur le tablier bleu canard. Elle, immobile, restait fidèle au poste. Enfin l'hiver, rude. Le vent incessant tannait sa peau ridée. Elle devenait plus raide chaque jour. Les rides sinueuses se creusaient davantage et il lui coûtait toujours un peu plus de se mouvoir du petit banc où elle venait dès l'aurore, à la maison où elle rentrait à la nuit tombée. Alors elle finit par rester. Le vent continua de durcir l'écorce de sa peau. Elle ne bougea plus du tout.

Le printemps revint, les fleurs du prunier aussi, qui encore une fois glissèrent sur sa tête immobile pour tomber entre ses racines. Profondément ancrée sur son petit banc de pierre, elle ne bougerait plus. Chaque printemps le bois sec de sa peau bourgeonnerait, chaque année elle nourrirait les oiseaux des fruits de son chagrin, des petites prunelles aigres sauvages comme on en trouve le long des chemins, qui survivent aux dernières gelées de l'hiver. Et toujours elle abreuverait sa terre de l'eau qui coulait désormais de ses yeux, fontaines immobiles et intarissables.

Elle avait trouvé le moyen de vaincre la mort et l'oubli et de continuer de veiller. Elle attendrait éternellement que la vie passe de nouveau la porte entrouverte battue par le vent.
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Choubi Doux · il y a
Un très beau parallèle entre l'oubli des années et la renaissance d'un futur (éternel ?) :)
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Aldo Rossman · il y a
La source d'amour, gardienne des origines. Très bien écrit.
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Alice Merveille · il y a
Mon soutien renouvelé et bonne finale Ninon !
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Brigitte Bardou · il y a
Doux, poétique, émouvant. J'aime beaucoup !
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Ninon Degares · il y a
Merci beaucoup
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Fid-Ho LAKHA · il y a
Des mots simples et un ensemble de toute beauté !
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Doria Lescure · il y a
récit émouvant empreint de poésie, fluide et triste sans être tire-larmes. voici mes voix pour ce joli moment de lecture.
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Ninon Degares · il y a
merci pour votre soutien !
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Odile ANIZET-DERUSSY · il y a
Très beau texte sur la permanence et la transmission. De jolis moments.
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Fred Panassac · il y a
Un très beau récit d’immortalité d’une poésie infinie, très étonnante découverte et place en finale bien méritée, Ninon, pour votre texte sur une sublime métamorphose symbolique. Tout mon soutien avec mes 5 voix en finale.
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Ninon Degares · il y a
Merci beaucoup Fred pour ce commentaire motivant et votre soutien !
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Alain Derenne · il y a
Mes votes, bonne chance.
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Ninon Degares · il y a
Merci beaucoup

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