La saison des truffes

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Des histoires à lire, à écrire, à raconter pour le plaisir des petits, des plus grands... C'est au creux des histoires que se cache la sagesse du monde...

Image de Grand Prix - Été 2019
Image de Très très courts

De cette période je ne garde aucun souvenir fiable. Ma mémoire semble s'être enfermée dans les images fixes qui en subsistent. Comme si je m'étais regardée vivre. La photo prise m'a dispensée d'en fixer les contextes et les contours. Il ne me reste que des impressions, des sensations, agréables ou non. Un livre dont on a oublié l'histoire, mais pas l'atmosphère. Il me serait vain d'en chercher une explication.

Pourtant, ce matin, en triant une liasse de papiers anciens, mon regard est resté plus longtemps sur une photographie un peu écornée, usée. Des ces porte-bonheurs qu'on glisse en souriant dans un tiroir secret. Sans doute un moment particulier ?
J'ai observé, scruté ces visages lointains ; ils ne me disaient rien.
C'est le chien, au premier plan, qui a déclenché le processus. Un labrador. Noir. Aux yeux très doux. Il halète. Couché. Derrière lui des personnes ont pris la pause.
La lumière de l'automne se reflète sur les buissons et les roches de calcaire blanc alentours. Les peaux semblent conserver un léger hâle d'été. De ces étés qu'on ne vit que dans le Sud.
Les marcheurs, car on voit bien qu'ils sont chaussés pour randonner, semblent apaisés. Il se dégage une belle sérénité de cette image, parenthèse méditative après une ascension collective tranquille.
Où était-ce ? Avec qui ? Il y a des plus jeunes, trois adultes, quatre enfants. Et le chien.
C'est précisément la truffe du chien qui arrime mon souvenir. Sa truffe humide, douce, amicale, dans le creux de la main. Puis son mouvement de tête dans l'art de la caresse. Vous ne vous êtes aperçu de rien, ou si peu, et la truffe a doucement guidé la main vers le sommet de la tête d'une douceur incroyable. Et le regard de l'animal plonge dans le vôtre dans l'espoir que son message portera au cœur. C'est une vague qui me submerge ce regard... Maintenant je me souviens.

Les odeurs de garrigue, les cailloux blancs du chemin. Les genêts, les chênes, les genévriers, les cistes et les euphorbes. C'est un dimanche d'octobre. Le Mistral s'est apaisé et les arbres changent peu à peu de couleur. Une simple promenade du dimanche. En famille.
L'homme et la femme, sur la gauche de la photo, sont les amis de mes parents. Les enfants blonds sont les leurs. Mon père a pris le cliché. Un appareil à clapet sur le dessus. Il fait un petit « clic » lorsqu'on ouvre le viseur. Je nous reconnais maintenant, ma sœur et moi. Ma mère. Le chien. Et sa truffe. Comme un lambeau d'enfance.

Quelle stratégie ? Quelles astuces de trésors d'imagination va-t-il falloir déployer encore pour que mon esprit garde toutes les traces du passé ? Combien de truffes ?
Ai-je vraiment vécu tout cela ? Goûté, senti, partagé ces émotions ?
Je perçois bien, et de plus en plus nettement, que des gouffres s'ouvrent sous les pieds de ma mémoire. L'érosion me guette, le temps me grignote. Bientôt je ne serai plus qu'un abîme.
À cet instant je bénis la truffe du labrador. Brave bête. Cachou. J'ai même retrouvé son nom.
C'est une autre saison qui s'annonce. La saison des truffes...

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