La Russale

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De mes débuts d’enseignant en école maternelle, j'ai gardé le goût de raconter des histoires. Dans ma démarche, arts plastiques, photographie et écriture interagissent, se conjuguent, se ... [+]

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« Demain, nous t’emmènerons à la Russale. » La Russale ! À ce mot, mon imagination s’évade pour une petite Russie où le temps d’un week-end, je suis roi. La Russale, c’est l’inconnu, le sauvage, l’esprit du fleuve, la pêche à la ligne, les casse-croûte au bord de l’eau, l’initiation à la nature, la vie, la vraie.
Avec mes grands-parents, Mémé-Chou et Pépé-Loup, nous partions dès le vendredi, en fin d’après-midi. Après une cinquantaine de kilomètres, nous franchissions la Loire, tournions aussitôt à droite, empruntions une route étroite longeant la levée. Par la vitre de la deux-chevaux, je scrutais les bancs de sable, au bout desquels, entre les colonnes de peupliers, le fleuve nous défiait. À son approche, le regard entendu de Pépé-Loup scellait notre secrète complicité. Peut-être allions-nous enfin ravir à ce fleuve royal, le prince de ses poissons, le fabuleux brochet.
Quelques minutes encore, et puis, au premier tournant, le hameau de la Russale nous apparaissait. Des bicoques sans prétention, éparpillées le long d’un chemin boueux conduisant à une ferme où le soir venu nous allions chercher le lait, dans l’étable. Notre location était rudimentaire, une petite masure de pêcheur. Vite, nous grimpions son escalier d’ardoise, prenions nos quartiers à l’étage, dans son unique pièce à vivre. Deux grands lits, une table, un mobilier de bric et broc au milieu duquel paradait un bouquet de plumes de paon. Il n’y avait pas de temps à perdre. Nous devions vérifier le matériel : cannes, lignes, hameçons, bouchons, plombs, puis préparer l’appât. Pour cette délicate opération, nous descendions au rez-de-chaussée, dans une pièce obscure, condamnée après un incendie. Les murs étaient couverts de suie et dégageaient une odeur écœurante mêlant la cendre et le moisi. Là était notre domaine. Dans une vieille gamelle, nous réchauffions quelques patates bouillies que nous écrasions avec une poudre miraculeuse dont le secret de fabrication devait être bien gardé. Le brochet ne saurait y résister. Je touillais joyeusement cette mixture pour former les boulettes destinées à attirer le prince des poissons. Mais déjà, Mémé-Chou nous appelait pour le dîner que nous prenions tôt, car le lendemain matin, le réveil sonnerait à cinq heures. Sur le réchaud à gaz, elle avait l’art de nous préparer de petits frichtis qui nous régalaient, quant à ses fraises au vin rouge... elles avaient un délicieux goût d’interdit ! Un soir, je ne sus y résister et je me resservis plus que de raison.
Avant de me glisser dans les draps rêches de mon lit, la tête me tournait légèrement sans que cela m’inquiétât, bien au contraire, j’en étais tout joyeux. Pas de toilette, seule une brève prière s’imposait. Pépé Loup et moi nous nous recueillions devant une image surprenante où un homme aux cheveux longs et au sourire d’ange exhibait un cœur dont on m’assura qu’il était sacré. Notre dévotion était sincère et tous les deux du fond de nos âmes, nous formulions le même vœu.
Mais, à peine étais-je couché que le lit se mit à tanguer. Un Sacré-Cœur déchaîné dirigeait la manœuvre en brandissant une grosse fraise couleur sang, tandis que Pépé Loup, vêtu d’un étrange costume rayé, chantait à tue-tête « avec Gudule le poisson pullule » quant au chignon de Mémé Chou, il était aux prises avec un terrible poisson qui le transforma en longue natte grise. Je m’endormis euphorique, emporté dans un tourbillon d’eaux profondes où des plumes de paon me dévisageaient en riant.
Je n’émergeai qu’au petit matin. La campagne était encore tout engourdie, silencieuse. Guidés par l’odeur d’eau douce et de vase, déjà, nous filions à travers champs comme deux conspirateurs. Face au fleuve, nous espérions la juste récompense de nos efforts. Les prises se succédèrent, je me souviens d’ablettes, de brèmes, de gardons, mais de brochets, jamais. Avec notre pêche malgré tout fort honorable, nous rentrâmes allègres. Dans notre repaire de brigands, à l’aide d’un canif, nous éviscérâmes toute cette friture qui bientôt grésillerait dans la grande poêle de Mémé-Chou. Alors, nous dégusterions les pépites du fleuve sauvage.
Pépé-Loup ne m’a pas vu grandir. Peu après cette mémorable escapade, un mal inconnu le terrassa. J’étais encore trop jeune pour le chagrin. S’il me vint des larmes, elles furent de rage lorsque j’appris que des imposteurs nous avaient spoliés de notre chère Russale.
Bien des années plus tard, je suis repassé près des lieux de ma première ivresse. Je fis le détour.
La Russale avait pris de grands airs, un parfum de tonte fraîche me mit en alerte. Les propriétés s’entouraient de clôtures apprêtées derrière lesquelles je devinais des regards satisfaits. Les façades se grimaient de crépis jaunâtres censés souligner quelques pierres remarquables, elles étaient ridicules. Je reconnus l’escalier d’ardoise, on le souhaitait grandiose, parés de lauriers roses. Le pauvre ! Notre modeste refuge s’était fondu dans un ensemble résidentiel trop pimpant, trop coquet. On lui avait volé son âme.
Midi approchait, partout on s’agitait, des odeurs grasses de barbecue enfumèrent les jardins. C’en était trop !
Avant de quitter ces lieux indignes, je voulus m’assurer que je ne m’étais pas trompé. Sur le panneau indicateur, je lus « La rue sale », ces gens-là n’avaient que ce qu’ils méritaient.

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