La Revanche

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— Je crois que c'est à droite...

La voix de Stéphane, qui tient la carte, n'est pas totalement assurée. C'est une occasion trop belle pour Corinne, son épouse.

— Tu es sûr ? demande-t-elle avec la dose exacte de sous-entendus nécessaire à la mise en branle de l'inexorable processus de montée en pression de son mari.

— Oui, je suis sûr, répond Stéphane du tac au tac.

Et à cet instant précis, cette affirmation est parfaitement exacte. Il y a deux secondes, il doutait, et il aurait été prêt, sur la base d'une démonstration argumentée, à emprunter l'un des trois autres sentiers qui partent du carrefour où ils se trouvent. Mais depuis que Corinne lui a demandé, sur ce ton faussement innocent qui l'exaspère tant, s'il était sûr de lui, pas question de revenir sur ce qu'il a dit. C'est à droite.

Corinne semble accepter de se laisser guider. Pendant une seconde, on n'entend plus que le chant des oiseaux dans la canopée, et alors, durant un instant infinitésimal, existe la possibilité que cette après-midi ne soit que joie et bonheur familial, quelques heures paisibles au milieu de la forêt majestueuse. Mais ce serait mal connaître Corinne de penser qu'elle pourrait en rester là. Et Stéphane connaît parfaitement Corinne, aussi n'est-il pas le moins du monde surpris quand elle ajoute :

— Je peux voir la carte ?

Ce n'est pas une question. Le coup est direct et marque la fin des préliminaires à fleurets mouchetés.

— Pourquoi ?

Stéphane décide de ne pas rendre les armes sans se battre, contrairement à son habitude. C'est lui qui tient la carte, et il ne va pas renoncer facilement à cet avantage stratégique.

— Eh bien pour me rendre compte par moi-même.

— Merci la confiance !

— Chéri, tu sais très bien que ce n'est pas une question de confiance, continue Corinne, condescendante. C'est juste que j'aime bien voir de mes propres yeux où je suis.

Subrepticement, elle vient se placer juste à côté de Stéphane, un peu derrière lui, et saisit un côté de la carte. Il est piégé. À moins de la lui arracher des mains – et ainsi de risquer de la déchirer – il n'a plus d'autre choix que de la laisser consulter la carte. Il tente de reprendre l'initiative, et pose son doigt sur un point situé au milieu du plan.

— On est ici.

Corinne ne répond pas. Elle observe attentivement la carte, puis lève les yeux et fait quasiment un tour sur elle-même, très lentement, avant de porter à nouveau son attention sur l'endroit que Stéphane lui a désigné.

— Je ne pense pas, mon chéri.

— Tu ne penses pas, quoi ?

Stéphane ne dissimule plus son agacement. Il voit très clairement où tout cela les mène, et même s'il le pouvait – rien n'est moins sûr, cependant, à ce stade – il ne tenterait pas d'arrêter la mécanique infernale de leur dispute. Il ne cédera pas. Pas cette fois. Pas encore une fois. Même s'il pressent qu'il pourrait avoir tort. Mais il écarte cette pensée, car le simple fait d'envisager maintenant qu'il puisse se tromper serait une faiblesse, et il sait que Corinne détectera infailliblement la moindre de ses faiblesses, et s'en servira comme d'une munition contre lui.

— Je ne pense pas que nous sommes à l'endroit que tu montres, assène Corinne.

Elle hésite à donner quelques explications, mais elle préfère attendre encore un peu.

— Ah oui ? Et qu'est-ce qui te fait dire ça ?

— Le ruisseau.

— Quel ruisseau ? Qu'est-ce que tu racontes, à la fin ?! Il n'y a pas de ruisseau !

— Justement, si tu savais lire une carte, tu aurais vu qu'à l'endroit où tu penses que nous sommes, il y a un ruisseau à cent mètres sur la droite. Ce qui n'est pas le cas.

Corinne conclut sa démonstration par un petit sourire faussement modeste qui donne à Stéphane des envies de meurtres.

Il reste silencieux quelques secondes, et observe la carte puis la forêt à leur droite. Corinne commence à sentir le doux goût de la victoire. Mais elle se trompe. Stéphane n'a pas dit son dernier mot.

— Je sais parfaitement lire une carte, mais en l'occurrence celle-ci a plus de trente ans, donc il est très probable que ce ruisseau ait disparu. Et si tu avais le moindre sens de l'observation, tu verrais que ce petit vallon à quatre-vingts mètres sur la droite ressemble parfaitement à ce que pourrait être l'ancien lit d'un ruisseau. Ou le lit d'un ancien ruisseau. Ou l'ancien lit d'un ancien ruisseau.

Emporté par son élan, il a tenté une figure de style, dans l'espoir – vain, évidemment – de couper le sifflet de sa femme. Mais naturellement, elle ne s'avoue pas vaincue.

— J'admets qu'il y a sans doute eu un ruisseau là-bas à l'ère quaternaire, mais ça n'empêche que nous ne sommes pas là où tu penses. Si tu étais un peu plus attentif à ce que qui t'entoure, tu aurais remarqué que nous avons dépassé une vieille chaumière il y a moins de dix minutes. Or il n'y a aucune trace du moindre bâtiment sur la carte à proximité de l'endroit que tu montres. J'en déduis que ce n'est pas là que nous sommes. Mais tu es comme ton père, et comme tous les membres de la famille Poussay, d'ailleurs, tu rêvasses en permanence. Et ne me dis pas que la carte a trente ans, parce que la chaumière avait nettement plus de trente ans, donc quoi qu'il en soit elle devrait être indiquée. En plus, tu vois bien que sur la carte, le chemin du milieu part un peu vers la droite, ce qui n'est pas du tout le cas ici.

En habitué, Stéphane encaisse sans broncher la remarque sur sa famille. Il est de notoriété publique que les Poussay sont congénitalement tête en l'air, et c'est un euphémisme. Il fait un effort pour se souvenir de la chaumière, mais il devait effectivement avoir l'esprit ailleurs quand ils sont passés devant. Intérieurement, il admet que la configuration du carrefour ne ressemble pas vraiment à celle qu'il pointe sur le plan. Il tente un baroud d'honneur.

— Et si nous ne sommes pas là – il tapote plusieurs fois le milieu de la carte – tu peux me dire où on est ? D'ailleurs, tu es censée avoir passé ton enfance ici, je suis surpris qu'on ait besoin d'une carte.

Il sait en la prononçant que cette dernière remarque est superflue, mais il n'a plus grand-chose à perdre.

— Tu sais très bien qu'après la disparition de papa, maman m'a interdit d'aller dans la forêt ! Corinne a presque crié. Elle semble à bout de nerfs. Et si tu avais un peu de considération pour moi, tu comprendrais pourquoi je déteste l'idée d'être perdue dans cette forêt en particulier. Je te rappelle que c'est ici que mon père a disparu !

— Ça fait deux heures qu'on marche, on ne peut pas être à plus de huit kilomètres de chez ta mère. Ce n'est pas comme si on était paumé en montagne en plein blizzard ! Et ça fait trente-deux ans que ton père a disparu, il va quand même falloir que tu t'en remettes un jour !

Il s'aperçoit trop tard qu'il a dépassé les bornes. Le temps est comme suspendu, on n'entend plus le moindre bruit. C'est comme si tous les animaux de la forêt, et le vent aussi, étaient pétrifiés, stupéfaits par la violence de la dernière phrase de Stéphane. Mais cela ne dure pas. Une branche craque, le martèlement d'un pic se fait entendre, le chant d'un autre oiseau s'élève dans les cimes. Et Corinne fond en larme.

— Je suis désolé. Il s'avance et la prend dans ses bras. Pardon. Il est penaud. Je suis sûr qu'on n'est pas perdus. On sait où se trouve la maison de ta mère sur la carte. On va retracer le chemin qu'on a fait à partir de là, et on saura où on est, et on fera demi-tour.

— D'accord.

Corinne renifle, elle est un peu hagarde, et c'est comme si sa crise de larmes l'avait transformée : elle lui fait un vrai sourire, et on pourrait presque y lire de la tendresse. Ils se penchent tous les deux sur la carte, et Stéphane désigne un petit hameau au sud de la forêt.

— La maison de ta mère est ici. On a marché sur la route jusqu'à la croix, puis on a pris le chemin qui descend, et qui entre dans la forêt. Jusque-là, pas de problème. Ensuite, on est arrivés à ce carrefour, et là on a pris à droite, c'est là que ça a commencé à monter. Et puis on est arrivés à la patte d'oie, ici. Mais je ne sais plus si on a pris à gauche ou à droite. Tu te rappelles, ma chérie ?

Corinne réfléchit quelques instants, tentant de se remémorer le début de la randonnée.

— Je ne sais pas. Je ne faisais pas attention, c'est Dylan qui était devant et qui nous guidait, à ce moment-là.

Dylan.

Corinne et Stéphane se figent. Ils se regardent, et il y a dans leurs yeux un mélange de terreur et de honte. Obnubilés par leur dispute, ils ont oublié Dylan. Ils jettent tous les deux des regards paniqués autour d'eux, dans l'espoir de s'apercevoir que leur fils de dix ans était avec eux pendant tout ce temps. Il n'en est rien, évidemment. Ils sont totalement seuls, égarés au milieu de la forêt. Et ils ont perdu leur unique enfant. Pire : pendant un moment, ils l'ont oublié. Ils se mettent à crier son nom, et leurs appels désespérés résonnent dans la profondeur de la futaie.

***

Au même moment, le jeune Dylan Poussay marche d'un pas vif dans la forêt. Il s'est volontairement laissé distancer par ses parents environ vingt minutes plus tôt. On ne peut pas dire qu'il a été surpris de constater que ses géniteurs n'ont pas remarqué son absence. Juste vaguement déçu, peut-être. Il a rapidement fait demi-tour, lui sait parfaitement où il est, et il ne doute pas un seul instant qu'il saura retrouver la maison de sa grand-mère. Il chantonne.

Mais il n'est pas vraiment seul. Depuis quelques minutes, quelque chose suit Dylan. C'est comme une ombre énorme qui se faufile entre les arbres, toujours à bonne distance, toujours à la limite du champ de vision de l'enfant. Malgré tous les efforts que fait la bête – car c'en est une – pour rester invisible et silencieuse, Dylan a senti sa présence. Il s'était préparé à cette éventualité, il connaît toutes les histoires qu'on raconte sur cette forêt et les créatures qui la peuplent. Ses parents pensent que ce ne sont que des contes, mais lui n'est pas si stupide. Il n'a pas peur, sa grand-mère lui a expliqué quoi faire. Alors il s'arrête et se tourne brusquement vers l'animal qui le suit. Ce dernier est surpris et stoppe sa course lui aussi. Ils sont à vingt mètres l'un de l'autre. Dylan ne baisse pas les yeux. Il reste immobile, et soutient sans trembler le regard jaune du prédateur. Son pelage est gris et sale, et une de ses oreilles est presque en lambeau. Même à cette distance, il dégage une odeur forte de putréfaction et de pourriture. Son souffle est rauque et irrégulier. La confrontation dure longtemps, plus d'une minute peut-être. C'est finalement la bête qui détourne le premier la tête. Son oreille valide se dresse vers la direction d'où vient Dylan, comme s'il avait entendu au loin des appels désespérés résonner dans la profondeur de la futaie. Le grand loup émet comme un glapissement répugnant, et d'un coup de sa longue langue visqueuse et mouillée, se lèche les babines. Dylan aperçoit quelques dents tachées sous les lèvres pendantes. Puis l'animal se tourne et s'éloigne en trottinant. Le temps d'un battement de cœur et il a disparu.

Le petit Dylan Poussay reprend alors en chantonnant sa marche vers chez sa grand-mère. Tous les trente mètres environ, il ramasse les petits cailloux blancs qu'il a discrètement semés quand il guidait ses parents au cœur de la forêt. Il passe vraiment un bon après-midi.
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Daisy Reuse · il y a
Un petit poussay qui ramasse les petits cailloux blanc déjà semés pour laisser… ses parents se perdre, un conte revu et corrigé que j'aime bien dans sa forme moderne !
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Armelle Fakirian · il y a
Un conte moderne avec un petit garçon à qui on ne la raconte pas ! La psychologie du couple des parent est bien vue aussi. Ajoutons les petits clins d’oeil au « Petit Poucet » et au « Petit chaperon rouge »... J’ai passé un agréable moment à le lire avec un grand sourire 😊
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Lyncée Justepourvoir · il y a
Quand le petit Poucet nous la fait à l'envers, j'adore !
Après tout, il n'avait peut-être plus les moyens de poursuivre l'éducation de ses parents.

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Huggun X · il y a
Je pense effectivement que ce pauvre gosse était au bout du rouleau, et sans doute pas que financièrement...Même le loup a senti que ce n'était pas le jour d'aller lui chercher des noises!
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Randolph B. · il y a
J'ai beaucoup apprécié cette balade en sadomasochie, d'abord entre le couple, ensuite...non, entre l'auteur et le lecteur, c'est du sadisme tout court ! :-)
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Huggun X · il y a
Je vais prende ça pour un compliment...! Merci en tous cas!
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Randolph B. · il y a
C'est un, évidemment ! (teinté d'humour, peut-être maladroit...). Vous pouvez vous venger sur mon texte "Le vieux mélèze" !
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Gracchus TESSEL · il y a
Ha ha, très bien! L'exercice n'était pas aisé et j'ai bien ri. Bravo! J'espère que Dylan saura tirer la chevillette.
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Huggun X · il y a
Merci beaucoup !
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Vero. La Comete · il y a
Histoire à tiroirs. Apres la disparition du père de Corinne dans la forêt il y a 32 ans, voici venir le jour de la disparition des parents de Dylan. Sa grand mere lui a expliqué quoi faire... Ca fait 32 ans qu'elle connait la recette, sans doute.
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Huggun X · il y a
Je n'avais pas été jusqu'à soupconner la grand-mère mais maintenant que vous le dites...
Merci de votre retour, en tous cas!

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Sylvain Dauvissat · il y a
On s'attend presque à ce qu'un orage éclate...
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Huggun X · il y a
Il y en aura forcément, de l'orage...! Merci de votre passage!
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Fred Panassac · il y a
Joli conte allégorique sur la famille et le couple. La montée de la dispute est crédible, on a presque le goût du vécu avec l’histoire de l’interprétation de la carte. L’irruption de l’enfant oublié donne une dimension fantastique. L’enfant est fort psychologiquement, c’est lui qui prend les choses en main, en présence de la bête effrayante, un loup symbole des ombres et des problèmes sur la famille, et sème les cailloux destinés à guider ses parents. J’aime !
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Vero. La Comete · il y a
Bonjour Fred. D'apres ma lecture, les petits cailloux blancs n'etaient pas du tout destinés aux parents, d'ailleurs il rebrousse chemin en les ramassant. Il est clair que Corinne et Stephane vont se trouver en proie ! À la bête dévorante...
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Fred Panassac · il y a
Merci Vero la Comète, je vais relire avec votre éclairage beaucoup plus sombre, si je puis dire, de cette histoire envoûtante.
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Huggun X · il y a
Merci de votre passage! Le petit Poussay n'est en effet pas innocent...
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Fred Panassac · il y a
Mince, il ramasse les cailloux, cet hypocrite ! Sale gamin, ce petit Poussay, et moi qui faisais de l’angélisme sur ce pauvre enfant !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Angoissant ! Et si le loup s'en prenait aux parents ?
Plusieurs suites possibles......

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Huggun X · il y a
Pour moi, la seule inconnue est l'appétit de la bête : pourra-t-il manger les drux parents? Merci rn tous cas de votre passage...
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Vero. La Comete · il y a
Je crois fort que le loup va s'en prendre aux parents, et que c'etait prémédité par l'enfant, avec l'aide de la grand mère.
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Bob Pollen · il y a
Je n'ai jamais envie de finir vos nouvelles tant vous avez le talent de me mettre dans vos histoires.
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Huggun X · il y a
Merci beaucoup !

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