La prison d'argent

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Je suis né en Ardèche. J'ai vécu mon enfance dans la Drôme. Du côté maternel, je suis ardéchois. Mon père a des origines sudistes. Mon véritable nom de famille provient du village de ... [+]

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Personne ne peut dire que je me suis marié pour l'argent. Ce n'est pas vrai. Armelle était très jolie et plutôt marrante quand je l'ai connue. Ce n'est pas sa fortune qui m'a attiré. Mais, pour être honnête, le temps des premiers enthousiasmes passé, le niveau de vie dont je bénéficiais grâce à notre cohabitation a tout de même contribué à alimenter ma passion.
Plus tard, lorsque Armelle a commencé à devenir pénible, je reconnais n'être resté à ses côtés que par intérêt véniel. Sans elle, je retournais à ma misère. Nous étions mariés sous le régime de la séparation des biens. Je ne possédais rien. En cas de divorce, je ne pourrais pas conserver le poste fictif que son père m'avait octroyé dans l'entreprise familiale. Il est vrai qu'il ne me laissait rien faire malgré ma bonne volonté. Ma licence en philosophie suffisait pour me disqualifier à ses yeux.
Pour lui, si je méritais un salaire, c'était pour le fait de supporter le mauvais caractère d'Armelle. Il ne lésinait pas d'ailleurs sur la hauteur de la rémunération, conscient qu'il était de la lourdeur de la tâche.

Au fil des ans, Armelle s'est faite toujours plus odieuse. Lorsque son père décéda et qu'elle hérita de l'entreprise, ce fut pire que tout. Elle me faisait bien sentir, par mille remarques acides, que je lui devais tout. Dès que je me rebellais contre sa tyrannie, elle me rappelait ma fragile situation de parvenu. Si elle me quittait, un déclassement d'envergure m'était destiné. Rien ne pouvait plus m'effrayer.

La seule possibilité d'échapper aux cruautés d'Armelle sans tout perdre était de m'en débarrasser. Pour ça, j'ai imaginé tous les scénarii possibles. Dans mes songes, je voyais ma femme morte dans les circonstances les plus improbables. Asphyxiée, écrasée, écartelée, empoisonnée, j'ai tout envisagé sans jamais avoir le courage ou la folie de mettre mes projets à exécution.
Puis, un jour, alors que j'étais depuis longtemps résigné à subir son oppression jusqu'à ce que mort nous sépare, Armelle m'a annoncé qu'elle me quittait. Je ne pouvais pas en croire mes oreilles. Pourtant, elle partait bien avec mon meilleur ami. Leur relation durait depuis de longues années sans que je ne me sois jamais douté de rien. Mais, cette fois, ils faisaient le grand saut et divorçaient chacun de leur côté. Ils déménageaient à l'autre bout de la France pour se faire une nouvelle vie et ne plus jamais revenir.
Sur le coup, j'ai été terriblement effrayé. Je me voyais déjà pointer à Pôle Emploi. J'en avais froid dans le dos. Mais, à ma grande surprise, Armelle s'est montrée généreuse. Elle m'a laissé la gestion de l'entreprise. J'en devenais le dirigeant.
« Je te dois bien ça après ce que je t'ai fait subir. Je sais que je ne suis pas facile. Pour ça, tu as bien du mérite. »
Je ne nie pas son sursaut de mauvaise conscience, mais je sais aussi qu'elle agissait par intérêt. Contrairement à son père, elle me savait capable et travailleur. Je saurais faire fructifier les parts qu'elle gardait dans la société. N'empêche, ma lucidité ne m'empêchait pas d'exulter intérieurement. Je me gardais toutefois de révéler mon enthousiasme et m'appliquais au contraire à jouer le désespoir le plus absolu. Histoire de flatter une dernière fois l'égo d'Armelle et de conserver ses bons sentiments.

Certes, en partant, Armelle avait vidé le coffre-fort qui se trouvait dans la chambre conjugale, mais avec les projets que j'avais en tête pour la société, je comptais bien le remplir à nouveau très rapidement. Tant que j'avais été sous sa tutelle, il m'avait été impossible d'innover ou d'oser la moindre diversification. Elle me bridait. Je devais à tout prix conserver les habitudes instaurées par son père. Maintenant que j'avais les coudées franches, je pourrais diversifier nos activités et multiplier le chiffre d'affaires. J'allais enfin être libre et riche.

Mon bonheur a duré quelques mois, puis tout s'est subitement écroulé, et moi le premier. Je me souviens, c'était un dimanche matin, j'étais en train de vider la maison de tout ce qui était lié à Armelle. J'avais bien avancé. Il ne me restait plus qu'à enlever une lampe au-dessus de la porte du garage. Il s'agissait pourtant d'un éclairage tout à fait utile. En toute logique, j'aurais dû le conserver. Mais voilà, c'était Armelle qui m'avait demandé de l'installer. Elle avait même longuement insisté avant que je ne m'exécute. C'était plus fort que moi, je ne pouvais voir cet halogène sans frissonner. Dès qu'il s'allumait de manière automatique, j'étais stressé. Il me rappelait trop ma femme.
J'étais sur mon échelle, occupé à dévisser l'ultime relique quand j'ai vu un taxi s'arrêter devant le portail de la villa. Je me demandais bien ce qui se passait, car je n'attendais aucune visite. Un terrible pressentiment a rigidifié mon corps tout entier. Quand, quelques secondes plus tard, ma crainte s'est réalisée, j'ai cru mourir. Ce n'était pas possible. Pourtant, cette chevelure blonde, ces lunettes noires que je lui avais offertes pour son anniversaire, ces grosses valises, je les reconnaissais. Aucun doute n'était possible. À mon grand désespoir. Armelle revenait à la maison. C'était un cauchemar.
Mon émotion était si forte que je suis tombé de l'échelle. Un moment d'étourdissement. En tombant au sol, j'ai ressenti une terrible douleur, mais courte. J'ai rapidement perdu connaissance.

Je suis resté très longtemps dans le coma. On a longtemps craint que je n'en sorte jamais. Je préfère ne pas m'interroger sur le contenu réel de ce « on ». Mes affections n'ont jamais été nombreuses. En tout cas, à mon réveil, il n'y eut qu'Armelle.
Ce fut d'ailleurs un choc terrible. Ainsi, je ne pourrais jamais me débarrasser de cette harpie. C'était une véritable malédiction. À côté, la nouvelle de ma tétraplégie ne m'apparut que comme un inconvénient subalterne. L'ennui est que si je ne pouvais plus parler, mon audition n'était en rien affectée. Je devais supporter ma femme qui me parlait à longueur de journée.
Rien n'a changé depuis mon retour à la maison, elle ne fait que m'assommer avec son babillage incessant et privé d'intérêt. C'est qu'elle me parle comme à un nourrisson cette folle. Le pire est que je dois en plus supporter la décoration horrible qu'elle a remise en place. Je crois même que c'est plus moche encore qu'avant, ce qui tient de l'exploit. Armelle, en vieillissant, s'est d'ailleurs mise dans le ton. Elle est devenue d'une laideur effroyable avec ses rides profondes comme des tranchées et ce maquillage épais et multicolore qui lui donnent l'air d'un clown d'épouvante. Mieux vaut encore la tapisserie aux motifs improbables et les cadres pompeux qui recouvrent les murs. Ils me servent de dérivatif pour fuir le regard mouillé de ma femme. C'est qu'elle a désormais de l'affection sincère pour moi maintenant que je suis réduit à l'état de légume. Plus jamais, elle ne se permet la moindre remarque désagréable. C'est bien ça qui est atroce. Je préférerais qu'elle me haïsse. Peut-être que dans ce cas, elle mettrait un terme à mes souffrances en débranchant l'assistance respiratoire. Mais non, elle veut me garder auprès d'elle pour m'imposer son insupportable compassion. C'est affreux.
Comme je ne peux pas tourner la tête, je fixe toujours le même endroit. Mes yeux ne quittent pas cette croûte immonde peinte par je ne sais quel barbouilleur infâme, qui, pour cette seule œuvre, mériterait la damnation éternelle. Ce n'est pourtant pas la médiocrité de cette peinture qui m'afflige le plus. Le plus terrible à supporter, est de savoir que, derrière ce tableau immonde, se cache un coffre-fort rempli d'argent liquide et de bijoux. Je vois Armelle y déposer les sommes qu'elle soustrait aux impôts. Il doit contenir une petite fortune, mais, à ce coffre, je ne peux plus y accéder.
Je resterai enfermé dans cette chambre jusqu'à ma mort. Avec pour geôlier, la femme que je déteste le plus au monde et tout ce fric à quelques mètres seulement de moi. Quelle ironie que cette prison d'argent !
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Lyne Fontana · il y a
Une histoire bien menée.
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Pat Vermelho · il y a
Le cynisme à tout les étages s'exhale des deux principaux personnages. Hypocrisie, désamour, intérêt véniel, mépris, et autres bas instincts, tout y est délicieusement révélé, souligné, surligné. Bonne chance à ce texte, à voté.
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Mome de Meuse · il y a
Une bonne histoire, pleine de rebondissements inattendus... ah! Le retour d'Armelle! Je me suis régalée.
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Patricia Besson · il y a
Le pauvre..pas de bol pour lui du début jusqu'à la fin!! Bravo pour ce texte
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J.A. TROYA · il y a
L'ironie que la vie réserve parfois.
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Ralph Nouger · il y a
Un bon texte, une leçon de vie.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Chaque mot grince .....et rien n'est acquis !
Même l'humour ne nous sortira pas de l'enfer que nous réserve parfois la vie !

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Olivier Descamps · il y a
L'amour d'une vie 😂
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Viviane Fournier · il y a
Un scénario au Top ! On est tellement désolé pour le narrateur ...Quelle ironie ! Belle écriture pour nous emmener dans un monde coloré et aussi un rien cruel ! j'ai adoré !
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Eva Dayer · il y a
Un texte plaisant, la chute n'en est que plus douloureuse.

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