La porte dérobée

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Je ne connais rien au monde qui ait autant de pouvoir qu'un mot. Parfois, j'en écris un et je le regarde jusqu'à ce qu'il commence à resplendir. Emily Dickinson

Mon maître d'apprentissage, décédé depuis quatre ans, a édifié la structure de cette œuvre monumentale. Il en a dessiné les plans, toujours supervisés et validés par le cardinal qui en connaît chaque recoin. J'ai suivi chacun des savants calculs qui ont abouti à la réalisation de cette merveille architecturale qui deviendra la demeure de la reine mère Marie de Médicis : le Palais du Luxembourg.
C'est donc en ce lieu prestigieux que le 10 novembre 1630, un vaudeville politique, commencé la veille, va se dérouler dans les appartements privés de la reine mère. Nul besoin de me rendre au théâtre, c'est le théâtre qui vient à moi ! Connaissant parfaitement l'aile ouest, et dissimulé en coulisses, je suis aux premières loges pour assister à cette unique représentation. Marie de Médicis a exigé un huis-clos avec son fils et ordonné à ses huissiers de fermer toutes les portes à clé. Toutes ? Sauf une, que le cardinal et moi, connaissons bien : celle de la petite chapelle donnant sur le cabinet privé, et derrière laquelle il se trouve et attend le moment d'entrer en scène. La voix tonitruante de la reine mère sonne les trois coups, puis le rideau s'ouvre sur un décor somptueux. Une série de toiles de Rubens comprenant une tapisserie de mon maître, Salomon de Brosse, tapissent les murs. Derrière les riches costumes d'apparat qui habillent les acteurs, se cache une épaisse forêt peuplée d'ombres malfaisantes, de cloaques ou pataugent la cupidité, la prévarication et la lâcheté. Aussi, faut-il chercher au-delà des apparences, gratter le vernis pour voir apparaître la noirceur des âmes qui œuvrent sur la scène.
Le roi a-t-il des trous de mémoire le privant de toute réplique ? Je pense qu'à ce moment-là, Louis le Bègue s'est emparé de son rôle et le remplace. À moins qu'il ne s'agisse de Louis le Faible, perdant ses mots et ses moyens face à la froideur de sa mère qui vocifère et se lance dans une longue tirade empreinte de sermons. Elle lui intime de se séparer du cardinal à qui elle reproche, du fait de son alliance avec les protestants d'Allemagne, d'opprimer la noblesse et de se désintéresser du bien-être du peuple. Comment le roi pouvait-t-il garder un ministre, coupable d'inconstance, qui s'était acoquiné avec l'hérésie ? Celui-là même, cet être cynique, qui, hier, muselait les protestants de l'intérieur, et songeait aujourd'hui à s'allier à ceux de l'extérieur !
Toujours retranché dans mon cagibi, je jubile et peine à étouffer mes expressions de contentement, imaginant la reine mère engoncée dans ses jupons qui brassent l'air autour de son fils, lequel assis au bord de son fauteuil a pris la pose d'un penseur tourmenté, bredouillant des mots inaudibles. À n'en pas douter, le cardinal doit être pétrifié par ce qu'il entend ! Comme si j'avais été présent aux répétitions, j'attends impatiemment la suite de cette tragi-comédie. Après cette joute oratoire, un silence de respiration est bienvenu pour mieux surprendre, éveiller l'attention et achever l'adversaire. Les mots qui s'ensuivent résonnent comme un coup de tonnerre à faire fissurer les murs du palais, dont je peux pourtant, en garantir la parfaite solidité. La perfidie vient s'ajouter au monologue savamment déclamé par la reine mère quelques instants plus tôt. Elle souligne d'un trait bien appuyé de calomnie, la relation supposée et ambiguë que le cardinal entretiendrait avec sa nièce bien-aimée, Marie de Combalet. Un scandale, alors qu'elle est sa dame d'atours ! À cet instant, je retiens mon souffle jusqu'à l'asphyxie. En entendant ces mots, le cardinal pourrait-t-il se contenir et ne pas bouger... Cela me semble impossible car je connais ce grand homme d'État qui hait la faiblesse humaine. Comme un coup de théâtre, le cardinal surgit subitement dans la pièce ! Cette intrusion alimente la colère de la reine et c'est le cardinal qui intervient le premier :
Je suis sûr que vous parliez de moi !
Et la reine, la voix haletante lui donne cette réplique :
Eh bien, oui ! nous parlions de vous comme du plus ingrat et du plus méchant de tous les hommes !
Sur des invectives d'une violence inouïe mêlées d'injures, le rideau tombe, signant la fin de ce premier acte. Je me soustrais silencieusement de ma coulisse et ressort par la porte dérobée. La nuit, précoce en cette journée de novembre, est tombée sur Paris et le froid est mordant.
La journée des Dupes... C'est ainsi que Bautru, comte de Serrant l'appela très justement.
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M. Iraje · il y a
Les anecdotes font l'Histoire ... !
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Daisy Reuse · il y a
Merci de votre lecture.
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Brigitte G. · il y a
J’étais moi aussi, grâce à votre talent de conteuse, cachée dans le cagibi.
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Daisy Reuse · il y a
Oui, je me souviens Brigitte, et nous avons bien ri sous cape ! Surtout que nous connaissons la suite pour la grande Marie...Mais, chuuut !!
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Hélène CUINIER · il y a
Une vraie belle scène de théâtre historique...Il faut dire que les grands écrivains ( dont tu fais partie!) écrivent et décrivent avec justesse la comédie humaine! Et que tant que l'homme sera sur terre, rien ne changera vraiment! Bonne journée Chantal!
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Daisy Reuse · il y a
Merci Hélène c'est trop de compliments...Texte refusé en concours par nos juges !!! Bises.
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Dolotarasse · il y a
Intéressante à lire cette page d'Histoire.
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Daisy Reuse · il y a
Un fait réel enrobé de ma fiction. Merci de votre commentaire
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Long John Loodmer · il y a
Cette famille était doué pour les comédies dramatiques, licencieuses et bien pourvues en hémoglobine
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Daisy Reuse · il y a
exactement ! Merci Long John
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un grand moment de l'histoire où les grands savent qu'ils ne jouent que des scènes dramatiques .
Merci pour cette plongée dans la comédie humaine.

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Daisy Reuse · il y a
Merci Ginette d'être toujours fidèle à mes écrits.
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Patmarch · il y a
. Ne serait-ce plutôt le 12 novembre ? Qu'importe; belle mise en scène! Bravo!!!
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Daisy Reuse · il y a
J'ai lu le 10ou11. La date est incertaine…En tout cas, merci de votre lecture!
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Eva Dayer · il y a
Une page d'histoire habilement racontée ...
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Daisy Reuse · il y a
Merci Eva de votre lecture !
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Vero. La Comete · il y a
J'en lirais volontiers davantage.
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Daisy Reuse · il y a
Alors, peut-être un second acte...Merci de votre commentaire !
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Alice Merveille · il y a
Une histoire bien mise en scène...
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Daisy Reuse · il y a
Un fait réel de notre Histoire de France imaginé comme une pièce de théâtre. Merci Alice.

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